ARTICLE
Le virus de l'hépatite E (VHE) transmis par voie féco-orale
peut entraîner de grandes épidémies dans les pays
en voie de développement. L'eau joue un rôle majeur dans
sa dissémination [1].
Le VHE est un petit virus à ARN, sphérique, sans enveloppe,
dont les propriétés morphologiques et biophysiques sont
très semblables à celles des virus de la famille des caliciviridae
[2, 3]. Il a été mis en évidence pour la première
fois en 1983, par immunomicroscopie électronique, dans les selles
d'un malade atteint d'hépatite non-A non-B, sous la forme de particules
un peu plus volumineuses que celles du VHA (27 à 34 nm de diamètre)
[4]. Son génome a été cloné et séquencé
en 1990 [1].
Le VHE est actuellement le premier agent infectieux responsable d'hépatite
aiguë dans le Tiers Monde. Il sévit sur un mode endémique
et épidémique dans les régions les plus défavorisées
et ne détermine des symptômes cliniques que dans 10 % des
cas [5].
Au point de vue épidémiologique, l'Asie du Sud-Est, l'Inde,
l'Afrique, l'Amérique centrale, le Moyen-Orient doivent être
considérés comme des zones d'endémie élevée
d'hépatite E, témoins d'une distribution mondiale très
large du virus [6]. Dans la plupart des pays développés
d'Europe et d'Amérique du Nord, l'hépatite E est souvent
une pathologie d'importation observée chez des voyageurs ou des
militaires revenant de zones d'endémie [7, 8].
Le but de cette étude est de préciser la prévalence
du portage de VHE dans différents groupes de populations d'Albanie.
Matériels et méthodes
Ont été étudiés 1 945 cas, séparés
en cinq groupes : hépatites virales aiguës (626 cas), sujets
de la population générale (545 cas), enfants thalassémiques
polytransfusés (39 cas), femmes gravides (630 cas) et malades avec
hépatopathies chroniques (105 cas).
La détection des marqueurs anti-VHE a été assurée
par une méthode immunoenzymatique Elisa (Abbott). Les résultats
sont exploités après analyse statistique en utilisant le
test khi2 ou khi2 corrigé selon F. Yate.
Résultats et discussion
* En 1992-1993, les marqueurs d'hépatites virales sont recherchés
chez 626 patients hospitalisés avec un tableau clinique d'hépatite
virale aiguë. Ils appartenaient aux 11 districts d'Albanie. Les examens
sérologiques ont montré que, sur 42 malades avec hépatite
virale aiguë non-A non-B, 15 (35,7 %) présentent des anticorps
anti-VHE soit 2,4 % du nombre général des malades avec hépatite
aiguë étudiés en anti-VHE. Deux d'entre eux présentent
également des anticorps anti-VHC. La prédominance des femmes
porteuses d'anticorps anti-VHE est importante avec un rapport de 2:1.
Il faut mentionner qu'un patient avait moins de 15 ans, trois entre
15 et 34 ans, alors que onze (73 %) avaient plus de 35 ans.
En Europe occidentale, l'hépatite E aiguë est rare en l'absence
d'antécédent récent de séjour en zone d'endémie
[9]. P. Corne et al. et P. Böhme et al. [10, 11] soulèvent
l'hypothèse d'une transmission interhumaine par un sujet contact,
porteur du VHE. La survenue des cas d'hépatite virale E aiguë
autochtone souligne le risque potentiel de contamination par des sujets
ayant une hépatite E asymptomatique ou paucisymptomatique.
Depuis 1990 en Albanie, il y a eu une importante migration de populations,
les réfugiés albanais fuyant vers différents pays.
De plus en plus, les retours de pays étrangers d'Asie et d'Afrique
accentuent le risque de transmission du virus de l'hépatite E.
Cet état de choses méritait une investigation particulière
sur le VHE en Albanie.
* En 1993, un deuxième groupe de 545 personnes en bonne santé
représentant la population générale a été
testé. Deux personnes porteuses d'anticorps anti-VHE ont été
retrouvées positives sur 157 âgées au-dessous de 20
ans (1,3 %), alors que chez 388 sujets âgés de plus de 20
ans, 51 (13,1 %) sont anti-VHE positifs (p < 0,0001).
Le pourcentage de positifs s'élevait progressivement avec l'âge,
étant de 1,2 % pour le groupe d'âge de 0-9 ans, de 17,7 %
chez les plus de 60 ans, avec une moyenne générale de 9,7
%. Cela conforte les données d'autres auteurs [12, 13].
L'hépatite E a été considérée comme
une maladie cantonnée à quelques pays en développement,
alors qu'actuellement on en fait une maladie de propagation géographique
très large, qui représente plus de 50 % des cas d'hépatite
virale aiguë, observés parmi les jeunes adultes et les personnes
d'âge moyen des pays en développement [3, 14-16]. Principal
motif d'admission à l'hôpital dans le cadre des hépatites
aiguës décrites dans les pays en voie de développement,
l'infection à VHE dans les pays développés est surtout
décrite chez les voyageurs de retour de zones endémiques.
Ainsi, en Belgique, dans la population générale, l'anticorps
anti-VHE est trouvé chez 1,5 % des personnes examinées,
2,8 % des personnes voyageant par voies aériennes et 2,9 % des
fonctionnaires travaillant à l'étranger ou des diplomates
[17]. T. Jaenisch et al. [18], en examinant le sang de 221 employés
de l'agence allemande GTZ et les membres de leurs familles ayant vécu
plus d'un an dans les régions endémiques du sous-continent
indien, d'Asie du Sud-Est, d'Amérique du Sud ou d'Afrique tropicale,
ont trouvé 5 % des sérologies VHE-positives.
* Un troisième groupe de l'étude comportait 39 enfants
thalassémiques polytransfusés entre 3 et 15 ans (âge
moyen 8,9 ± 3,4 ans). Tous les enfants étaient traités
systématiquement chaque mois par transfusions sanguines (250 ml).
Chacun a reçu entre 24 et 168 transfusions. La recherche d'anticorps
anti-VHE s'est révélée négative chez tous
les patients [19].
Certains auteurs [20] ont trouvé une
corrélation entre la présence d'anticorps anti-VHE et les
transfusions de sang. Cela concerne les donneurs de sang. Au Maroc, des
anticorps anti-VHE sont présents chez 10 % des donneurs de sang
[21], en Suisse 3,2 % [22], en Allemagne 2 % [20], en Hollande 1,1 % sur
1 275 personnes volontaires [7], etc. Ces données et le fait que
la prévalence d'anticorps anti-VHE a été trouvée
plus élevée chez les drogués (6,4 %), plus que chez
les femmes enceintes et les donneurs de sang, amènent [22] à
penser que le VHE peut se transmettre aussi par voie parentérale.
D'autres auteurs [23] défendent le point de vue de la propagation
de l'infection par voie parentérale, en se basant sur le fait qu'on
a trouvé une virémie prolongée chez 19 sur 26 patients
avec une hépatite E sporadique ; chez 4 d'entre eux, elle persistait
de 45 à 112 jours. La virémie prolongée ainsi que
l'élimination pendant longtemps par les selles sont deux facteurs
expliquant la survie du VHE entre les épidémies dans les
zones endémiques et la possibilité d'une transmission parentérale.
* Dans le quatrième groupe, 630 femmes enceintes sont examinées
au moment de l'accouchement, elles sont âgées de 15 à
40 ans. Sur 630 sérums, 7 étaient positifs pour l'anticorps
anti-VHE, soit 1,1 % des cas. Cela indique que l'anticorps anti-VHE est
plus rare chez les femmes enceintes, que dans la population générale
(p < 0,0001) [24].
Les anticorps anti-VHE sont présents dès le début
de la maladie, les IgM peuvent disparaître en quelques mois, les
IgG persister plusieurs années [25]. C'est ainsi qu'on peut expliquer
le fait que 14,4 % des femmes enceintes originaires d'Afrique du Nord
immigrées en France aient une sérologie VHE-positive [21].
Les épidémies se caractérisent par un taux de létalité
élevé, notamment parmi les femmes enceintes [1]. Dans les
statistiques hospitalières, où la mortalité est de
1 à 3 % chez les adultes des deux sexes, chez les femmes enceintes
l'incidence augmente avec l'âge de la grossesse et au troisième
trimestre se situe entre 10 et 20 % [25, 26].
En Chine, la mortalité au cours d'une épidémie
au Sinkiang était de 1,5 % dans le premier trimestre, de 8,5 %
au deuxième et de 21 % au troisième [27]. Des formes fulminantes
ont été décrites chez les femmes enceintes pendant
le troisième trimestre de la grossesse.
M.S. Khuroo et al. [28], par la biologie moléculaire,
ont constaté la présence d'ARN de VHE dans les échantillons
de sang du cordon d'enfants nouveau-nés de femmes VHE-positives.
Le VHE se transmet de la mère chez l'enfant, en amenant une morbidité
et une mortalité importantes dans les zones endémiques.
En Albanie, nous n'avons pas de données
de morbidité et de mortalité pendant la grossesse ; comme
le test sérologique est effectué au moment de l'accouchement,
toutes les femmes étaient cliniquement en bonne santé.
En Albanie, comme dans tous les autres pays d'Europe, nous n'avons pas
d'épidémie, ni de zone endémique, mais seulement
des formes sporadiques paucisymptomatiques ou asymptomatiques en relation
en grande partie avec les séjours des Albanais dans les pays endémiques
et peut-être avec l'arrivée d'immigrés de ces zones.
Les conditions hygiéno-sanitaires non satisfaisantes de notre pays
favorisent le développement de ces cas sporadiques.
* Dans le dernier groupe de 105 malades avec hépatopathies chroniques,
parmi lesquelles 80 hépatites chroniques et cirrhoses du foie et
25 carcinomes hépatocellulaires (CHC) sur cirrhose, les anticorps
anti-VHE sont mis en évidence dans 10,5 % des cas (11 cas). La
comparaison des résultats du groupe des hépatopathies chroniques
avec ceux du groupe témoin (parmi 525 sujets de la population générale,
53 (9,7 %) sont VHE-positifs) montre des différences non statistiquement
significatives (p = NS) ; cela s'explique par le fait que l'hépatite
à VHE ne conduit pas à la chronicité, ni à
la cirrhose hépatique. Les formes aiguës en Albanie sont rares
et importées pour la plupart parce qu'il n'y a pas de porteur chronique
assurant la propagation du virus.
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