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Rôle des oiseaux dans l’écologie de la fièvre du Nil occidental : exemple du Héron gardeboeuf en Camargue


Environnement, Risques & Santé. Volume 4, Numéro 2, 101-8, Mars-Avril 2005, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Delphine Doctrinal, Dominique Bicout, Michel Gauthier-Clerc, Marc Artois, Alain Sandoz, Philippe Sabatier , Unité Biomathématiques et épidémiologie, Laboratoire Environnement et prévision pour la santé des populations/Techniques de l’imagerie, de la modélisation et de la cognition (EPSP-TIMC), École nationale vétérinaire de Lyon, 1, avenue Bourgelat, BP 83, 69280 Marcy l’Étoile France, Station biologique de la Tour du Valat, Le Sambuc,13200 Arles.

Résumé : Par leurs capacités d’adaptation, les oiseaux ont su coloniser une grande partie des milieux disponibles à la surface du globe de la banquise arctique à l’Afrique subsaharienne. Ils sont aussi le réservoir de nombreux agents pathogènes bactériens, parasitaires ou viraux. Par leurs migrations, ils font le lien entre des zones biogéographiques diverses et sont responsables de la dispersion de ces agents. Dans un tel paysage, l’élaboration d’un modèle conceptuel de dynamique spatiale et temporelle constitue un premier pas vers la compréhension du rôle que les oiseaux peuvent jouer dans l’épidémiologie de ces maladies. Dans le contexte de la maladie de West Nile, une arbovirose transmise par des moustiques et ayant des oiseaux pour réservoirs, nous avons développé un modèle de dynamique spatiale d’une espèce oiseau potentiellement réservoir afin de mieux comprendre l’épidémiologie de cette maladie en Camargue où elle apparaît régulièrement sous forme d’épidémies/épizooties. De cette analyse, nous avons déterminé des milieux ou biotopes et des périodes à risque et proposé un indice de risque de contact réservoir–vecteur.

Mots-clés : encéphalite West Nile, épidémiologie, insecte vecteur, modèle théorique, oiseaux, région méditerranéenne, réservoir virus

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Delphine Doctrinal1, Dominique Bicout1,*, Michel Gauthier-Clerc2, Marc Artois1, Alain Sandoz2, Philippe Sabatier1

1Unité Biomathématiques et épidémiologie, Laboratoire Environnement et prévision pour la santé des populations/Techniques de l’imagerie, de la modélisation et de la cognition (EPSP-TIMC), École nationale vétérinaire de Lyon, 1, avenue Bourgelat, BP 83, 69280 Marcy l’Étoile France
2Station biologique de la Tour du Valat, Le Sambuc,13200 Arles

De l’Arctique à l’Antarctique, les oiseaux ont été capables de coloniser une grande diversité de milieux. Ils sont aussi le réservoir de nombreux agents pathogènes : bactériens comme la chlamydiose, viraux à transmission directe comme la peste aviaire ou viraux à transmission vectorielle comme la fièvre du Nil occidental. Les oiseaux faisant le lien par leur migration entre des zones géographiques diverses, de l’Afrique vers l’Europe du Nord, de l’Europe de l’Est vers l’Europe de l’Ouest ou encore de l’Amérique du Sud à l’Amérique du Nord, se trouvent être d’excellents candidats à la dispersion de ces agents pathogènes et jouent donc un rôle dans l’émergence ou la réémergence des maladies dans toutes les régions du globe. Ainsi, la connaissance de la répartition spatiale et temporelle des oiseaux trouve un intérêt direct dans la compréhension de l’émergence/réémergence de certaines maladies.Les oiseaux présentent une utilisation multiple, dans le temps et dans l’espace, d’habitats divers servant à la fois, pour une période donnée, de zones de reproduction et/ou d’alimentation et, pour une autre, de zones de repos. Cette complexité, ajoutée au nombre important d’espèces potentiellement réservoirs de pathogènes – plus de 300 espèces fréquentent régulièrement la Camargue [1] – nécessite de passer par une étape d’élaboration d’un modèle conceptuel de dispersion des agents pathogènes par les oiseaux, en s’appuyant sur une espèce sans préjuger de son rôle effectif dans le cycle épidémiologique mais en émettant des hypothèses quant à son rôle éventuel.Nous nous sommes placés pour cette étude dans le contexte épidémiologique de la fièvre du Nil Occidental ou West Nile en Camargue. Cette pathologie fut décrite pour la première fois chez l’homme, en 1937, en Ouganda. Elle se manifeste sous des formes variées allant du simple syndrome pseudo-grippal à la méningite mortelle. La gravité des symptômes dépend de la souche virale circulant dans la population atteinte. Le cycle de transmission fait intervenir un vecteur, des moustiques probablement du genre Culex, et un réservoir, des oiseaux. Les mammifères comme le cheval, particulièrement sensible, ou l’homme, sont considérés comme des culs de sac épidémiologiques car ils ne développent pas une charge virale suffisante pour la perpétuation du cycle infectieux [2]. En Camargue, la première épidémie fut décrite en 1962 chez des chevaux, ainsi que dans quelques cas humains, et fut suivie de quelques cas jusqu’en 1965. Le virus fut de nouveau isolé à la fin de l’été 2000, lors d’une épizootie chez des chevaux résidant dans la région de Nîmes et Montpellier. À cette date, aucun cas humain n’avait été détecté mais en octobre 2003, un nouveau foyer de circulation du virus a été mis en évidence dans le Var, dans la région de Toulon où des cas cliniques humains et équins ont été observés [3].Le cycle épidémiologique du West Nile (( figure 1 )) peut être résumé comme suit :
  • 1. Le virus est introduit par des oiseaux migrateurs (virus endémique en Afrique) et transmis aux moustiques ornithophiles autochtones ;
  • 2. Le vecteur permet d’établir un cycle de transmission du virus entre oiseaux infectés et sains, entraînant une amplification et une dispersion locale du virus ;
  • 3. Le réservoir est responsable d’une amplification (les oiseaux restent groupés au même endroit, le virus se multiplie dans la population) et d’une dispersion (les oiseaux se déplacent entre zones humides et zones sèches) ;
  • 4. L’infection des moustiques dits « vecteurs passerelles ou ponts » (capables de s’infecter sur un oiseau porteur et de transmettre à un mammifère) assure la transmission du virus aux hôtes « tangentiels » que sont l’homme et le cheval.
Pour notre étude, nous avons choisi le Héron gardeboeuf comme oiseau pouvant participer à la circulation du virus en Camargue, sans pour autant connaître ni qualitativement, ni quantitativement, le portage virologique ou sérologique de cette espèce. Le Héron gardeboeuf apparaît comme étant un bon modèle réservoir (tableau 1( Tableau 1 )) parce qu’il est potentiellement i) introducteur du virus, depuis les zones d’hivernage où circule le virus ; ii) amplificateur du virus, puisque présent en effectifs suffisants dans des biotopes humides où les moustiques sont abondants ; iii) disséminateur du virus, puisqu’il exploite simultanément des biotopes en zone sèche et en zone humide. De plus, comme d’autres Ardéidés, il participe au cycle écologique du virus West Nile dans d’autres régions du monde [4, 5].En ce qui concerne l’Europe, le Héron gardeboeuf est surtout présent en Espagne. Pour la population française, la majorité se trouve en Camargue, répartie en 19 colonies mixtes, c’est-à-dire qui partagent le site avec d’autres espèces de hérons arboricoles comme l’Aigrette garzette (Egretta garzetta) ou le Crabier chevelu (Ardeolla ralloides). Le Héron gardeboeuf se reproduit en Camargue pour la première fois en 1967 et représente en 2002 une population de 3 701 couples [9, 10]. Lors de la migration, seule une partie de la population part en Afrique du Nord, entre octobre et décembre, et revient à partir de mi-mars [11, 12]. L’espèce est capable d’utiliser des habitats très différents, elle se reproduit dans les arbres ou buissons où elle passe également la nuit et s’alimente la journée dans les pâtures ou pelouses, profitant de la présence des bovins et chevaux qui, par leur déplacement, lèvent les insectes dont elle se nourrit. À la suite de l’émancipation des poussins, à partir de la mi-juillet, les hérons gardeboeufs se regroupent le soir en dortoir, pour y passer la nuit. Durant la journée, ils continuent de s’alimenter dans les mêmes habitats [13]. Cette espèce est ainsi capable d’exploiter des habitats variés, à différents moments de la journée et de l’année (( figure 2 )).L’étude de la relation entre l’occupation de certains biotopes par le Héron gardeboeuf et l’écologie du virus West Nile nous permet d’aborder un peu mieux le rôle du réservoir. Nous nous proposons d’étudier la répartition spatiale et temporelle du Héron gardeboeuf, en calculant les surfaces disponibles pour différents milieux, à partir d’une image satellite. À chaque milieu, nous affectons un indice d’attractivité calculé à partir de la littérature, puis un indice de fréquentation associant l’indice d’attractivité aux surfaces disponibles. Nous aboutissons au calcul d’un indice de risque de contact entre le Héron gardeboeuf et le vecteur dans un milieu donné.

Matériel et méthode

Données

Le modèle de répartition spatiale s’intègre dans un système d’information géographique (SIG) et se fonde sur l’analyse d’une image satellite (source Landsat à 30 m) datant du 21 juin 2002 classée en 12 thèmes d’occupation du sol, géoréférencée (système UTM WGS 84) et archivée [14].

La zone d’étude couverte est la Camargue étendue à 2 150 km2, subdivisée en trois régions : la petite Camargue (480 km2), la grande Camargue (798 km2), et le Plan du Bourg (880 km2), cette dernière zone ayant été volontairement agrandie pour tenir compte de l’aire d’utilisation de l’espèce en hiver.

Sur l’image satellite, à l’aide du logiciel ArcGIS®, on superpose la couche correspondant à la répartition des colonies en juin 2002 à partir de leurs coordonnées géographiques.

La répartition spatiale du Héron gardeboeuf est conditionnée par des facteurs environnementaux tels que la disponibilité en ressources alimentaires dans le milieu [15]. C’est pendant la période où il est le plus dépendant de cette disponibilité que nous pouvons mettre en évidence l’influence du milieu sur la répartition de l’espèce dans la zone d’étude. La période correspondante est la période « colonie ». Elle implique une forte dépense énergétique et le héron est ainsi fortement inféodé à la disponibilité en ressources alimentaires dans son habitat [16]. Nous avons donc uniquement analysé la position des colonies pour les trois régions, à partir de données récoltées en juin 2002 et correspondant à la date où a été prise l’image satellite.
Tableau 1 Critères de sélection du Héron gardeboeuf.

Introducteur

Amplificateur

Disperseur

Statut

Migrateur

Résident

Zone humide

Zone sèche

Zone d’hivernage

  • Afrique du Nord et subsaharienne
  • (zone de circulation virale)a


Période de présence requise

Mars et/ou avril

Avril à août

Juin à août/septembre

Effectifs

[100 ; 1 000]

[100 ; 1 000]

[100 ; 1 000]

Biotopes utilisés

Lagunes, sansouires, marais, roselières, rizières

Cultures sèches (rizières sèches, blé…), pelouses, prairies, pâtures, bois, buissons

Période d’activité virale

Août à octobreb

a= [6, 7]

b= [8]

Analyse

Exploitation de la carte

La première étape de l’analyse de l’occupation de l’espace par le Héron gardeboeuf est de déterminer les surfaces des différents biotopes autour des colonies dans des rayons de 1, 2 et 5 km, ainsi que les surfaces disponibles pour chaque biotope dans chacune des trois régions. Nous supposons dans un premier temps que les hérons dispersent dans un rayon de 5 km maximum autour de leur colonie [17, 18], et considérons qu’ils utilisent de façon homogène l’ensemble du territoire ainsi délimité, quelle que soit la localisation de celui-ci ou la taille de la colonie. Dans un deuxième temps, la zone étudiée peut être réduite à un rayon de 2 km autour de la colonie où la majorité des hérons demeurent, surtout en période de reproduction où les poussins doivent être nourris fréquemment [16]. Enfin, pour estimer la répartition des biotopes sur le site de reproduction, nous analysons les surfaces dans un rayon de 1 km autour de la colonie.

L’analyse des surfaces a été effectuée à partir du logiciel Adobe Photoshop®. Dans les zones de sélection autour des colonies et pour les trois régions, nous avons relevé le nombre de pixels correspondant à chaque code couleur associé à un biotope. D’après la résolution de l’image, nous avons ainsi transformé les résultats en termes de surface.

Organisation régionale des surfaces (sur toute la Camargue)

À partir des superficies calculées pour chaque biotope dans les trois régions, et des superficies de chacune de ces régions, nous calculons la proportion suivante :Où est la proportion de la région α par rapport à la Camargue et la proportion du biotope i par rapport à la surface totale de la région α. Nous comparons ensuite la proportion calculée à une proportion théorique sous l’hypothèse de la répartition homogène des biotopes.

Organisation locale (autour des colonies)

L’étude de l’organisation régionale des biotopes nous permet d’évaluer l’hétérogénéité de l’habitat camarguais. L’étude de l’organisation de ce dernier autour des colonies nous permet d’apprécier le degré de sélection de chaque thème dans le choix d’un site d’implantation d’une colonie. Nous calculons un ratio de surface rendant compte de la disponibilité d’un habitat donné dans un rayon donné autour d’une colonie par rapport à cette même disponibilité pour l’ensemble de la région où se trouve la colonie considérée :Où i désigne le biotope, α la région et r le rayon prenant les valeurs 1, 2 ou 5 km. Quand ε > 1, le biotope considéré est surreprésenté (en termes de surface au sol) autour de la colonie pour le rayon considéré par rapport à sa représentation dans la région.

Fréquentation des différents milieux trophiques

L’analyse de l’organisation locale des surfaces ne fournit que des surfaces disponibles autour des colonies. Pour déterminer le degré de fréquentation des différents biotopes pour l’espèce en Camargue, nous associons aux proportions calculées des indices d’attractivité. Ceux-ci ont été calculés à partir des données disponibles dans la littérature [17, 19, 20]. Cependant, nous sommes obligés de regrouper les biotopes appartenant au même milieu trophique. Les indices d’attractivité calculés ne correspondent donc plus à la classification utilisée.

Nous avons sélectionné les milieux utilisables par l’oiseau pour son alimentation uniquement, ce qui nous a permis d’éliminer les surfaces occupées par l’eau profonde, les sols nus, le bois. Nous obtenons cinq milieux trophiques différents (tableau 2( Tableau 2 )) : les milieux halomorphes, contenant les surfaces en sansouires hautes et en sansouires basses ; les marais contenant les surfaces en eaux peu profondes et les roselières ; les rizières en eau contenant les surfaces en riz ; les cultures sèches contenant les surfaces en blé ; les milieux terrestres contenant les prairies humides, les pâtures, les pelouses. Pour chaque milieu et donc pour chaque biotope précité, nous déterminons un indice d’attractivité pour une période donnée. En leur associant les proportions calculées, nous évaluons l’indice de fréquentation suivant :Où i désigne le thème (variant cette fois de 1 à 9), α la région et m le milieu (variant de 1 à 5). est l’indice d’attractivité affecté au thème i appartenant au milieu trophique m. Ainsi et représentent respectivement les indices de fréquentation relatifs au biotope i et au milieu trophique m en Camargue en fonction de leur surface disponible et de leur attractivité par rapport à l’ensemble des biotopes. Ce ratio nous permet d’estimer la probabilité de présence du Héron gardeboeuf dans un biotope donné et à une période donnée.
Tableau 2 Affectation des indices d’attractivité des milieux et biotopes associés.

Milieux trophiques (biotopes associés)

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

Milieux halomorphes (sansouires hautes et basses)

0

0

0,04

0,11

0,19

0,32

0,27

0,25

0,32

0,35

0,02

0

0

0

0,01

0,02

0,04

0,07

0,06

0,06

0,07

0,08

0,01

0

  • Marais
  • (roselières/eaux peu profondes)


0,12

0,35

0,72

0,55

0,59

0,39

0,39

0,5

0,6

0,19

0,08

0

0,02

0,07

0,015

0,011

0,012

0,008

0,008

0,01

0,012

0,004

0,002

0

  • Riz
  • (rizières en eau)


0

0

0,09

0

0

0,21

0,24

0,05

0

0,01

0,06

0

0

0

0,001

0

0

0

0,003

0,003

0,001

0

0,001

0

  • Cultures sèches
  • (blé)


0,14

0,57

0

0

0

0

0

0,11

0,02

0,32

0,2

0,27

0,002

0,006

0

0

0

0

0

0,001

0

0

0,001

0

Milieux terrestres (prairies/pelouses/pâtures)

0,74

0,08

0,15

0,34

0,23

0,08

0,1

0,09

0,06

0,14

0,63

0,73

0,038

0,004

0,008

0,017

0,011

0,004

0,005

0,004

0,003

0,007

0,033

0,038

Résultats

Organisation régionale des surfaces

Nous constatons une hétérogénéité dans l’organisation des biotopes sur les trois régions. Dans le cas d’une répartition homogène des surfaces, chaque biotope occuperait 1/12 de la surface régionale, soit . Cela donnerait pour chaque biotope pour la grande Camargue et le Plan du Bourg et 0,02 pour la petite Camargue. Si, en revanche, apparaissait être supérieur à 0,03 ou 0,02, cela signifierait que le biotope i représente une plus grande surface que celle attendue sous l’hypothèse de la répartition homogène des biotopes (( figure 3 )).

En grande Camargue, les biotopes dont la surface est supérieure à la surface attendue sous l’hypothèse de l’homogénéité sont l’eau, le riz, les sansouires hautes, les prairies ( = 0,096, 0,04, ; 0,04 ; et 0,03 respectivement).

En petite Camargue, les biotopes dont la surface est supérieure à la surface attendue sont l’eau, le riz, les sansouires hautes, les roselières, les pelouses, les prairies ( = 0,044 ; 0,022 ; 0,022 ; 0,022 ; 0,03 ; et 0,026 respectivement).

Dans le Plan du Bourg, les biotopes dont les surfaces réelles sont en proportion supérieure à celles attendues sont les pâturages, les roselières, les pelouses, les prairies ( = 0,024 ; 0,03 ; 0,08 ; 0,034 respectivement).

Organisation locale des surfaces

Nous avons retrouvé cette hétérogénéité spatiale autour des colonies quel que soit le rayon considéré. Après calcul de ε, nous constatons que 53 % des colonies présentes en Camargue ont, dans un rayon de 1 km, une surface occupée par les roselières plus importante que celle attendue si la répartition des biotopes autour des colonies était similaire à celle de l’ensemble de la Camargue. Cette proportion atteint 63 % et 58 % respectivement pour l’analyse à 2 et 5 km. De même, nous constatons que 63 % des colonies présentes en Camargue ont, dans un rayon de 1 km, une surface occupée par les prairies plus importante que celle attendue si la répartition était similaire à celle de l’ensemble de la Camargue ; cette proportion se ramène à 68 % pour l’analyse à 2 km et à 52 % pour l’analyse à 5 km.

Fréquentation des différents milieux trophiques

Aux indices d’attractivité, nous avons associé les proportions des biotopes afin d’en dégager des indices de fréquentation rendant compte à la fois de la disponibilité en termes de surface pour un milieu et de la densité de hérons retrouvés dans celui-ci.

Alors que l’indice d’attractivité des roselières et marais est supérieur à celui des prairies et pelouses, en avril et en octobre (aroselières/marais = 0,552 pour avril et 0,187 pour octobre et aprairies/pelouses = 0,338 pour avril et 0,140 pour octobre), l’indice de fréquentation π des prairies et pelouses est supérieur à celui des roselières pour ces mêmes mois (πroselières/marais = 0,011 pour avril et 0,004 pour octobre et π prairies/pelouses = 0,017 pour avril et 0,007 pour octobre). Nous pouvons aussi remarquer que, pour le mois de mai, alors que l’indice d’attractivité des roselières et marais est supérieur à celui des prairies/pelouses et pâturages (aroselières/marais = 0,594 et aprairies/pelouses = 0,219), les indices de fréquentation sont quasi égaux (πroselières/marais = 0,0012 et πprairies/pelouses = 0,0011). Cela signifie que même si les marais/roselières sont plus attractifs que les prairies/pelouses et pâturages, compte tenu de leur disponibilité en termes de surface, les Hérons gardeboeufs se concentrent dans les milieux de contact avec les hôtes tangentiels pour cette période (pelouses/prairies et pâturages).

De la même façon, nous pouvons comparer les indices de fréquentation et d’attractivité des roselières/marais par rapport à ceux du blé. Nous constatons que bien que les indices d’attractivité des roselières/marais soient inférieurs à ceux du blé pour les mois de février, octobre et novembre (aroselières/marais = 0,354 pour février, 0,187 pour octobre 0,085, pour novembre et ablé = 0,567 pour février, 0,316 pour octobre, 0,2 pour novembre), les indices de fréquentation sont, eux, quasi égaux (πroselières/marais = 0,007 pour février, 0,004 pour octobre, 0,0017 pour novembre et πblé = 0,006 pour février, 0,0035 pour octobre, 0,002 pour novembre). Cela signifie donc que même si le Héron a tendance à préférer les zones sèches pendant la période hivernale, compte tenu des surfaces en blé et en marais/roselières, en Camargue, on le retrouve de façon homogène dans les deux milieux.

Discussion

L’étude de l’organisation régionale des surfaces a montré que la petite Camargue et Le Plan du Bourg sont deux régions où les biotopes tels que les roselières ou les prairies, pelouses et pâturages sont en proportion supérieure à celles attendues sous l’hypothèse de la répartition homogène des thèmes. Ces biotopes sont des zones de contact entre les différents acteurs du cycle : moustiques et oiseaux pour les roselières [21], oiseaux et chevaux pour les prairies, pelouses et pâturages. Pour ces raisons, ces deux régions peuvent être considérées comme des régions à risque pour une potentielle circulation du virus de West Nile.

De même, l’étude des surfaces autour des colonies a montré que les thèmes majoritairement retrouvés autour de ces dernières étaient les roselières et les prairies (ε > 1 dans plus de 50 % des cas), et ce quel que soit le rayon de dispersion envisagé. L’environnement des colonies, quel que soit le rayon de dispersion, serait aussi une zone à risque.

En associant les fréquentations des milieux trophiques aux dynamiques de population du Héron gardeboeuf et de Culex modestus, vecteur potentiel de West Nile en Camargue [21], nous distinguons des périodes où le risque de contact vecteur-réservoir ou réservoir-hôte tangentiel est plus grand. Le schéma de la ( figure 4 ) synthétise l’ensemble de ces résultats.

Pendant toute la période allant de fin mai jusqu’à fin octobre, l’effectif de la population du Héron gardeboeuf est maximal tout comme l’est l’effectif de la population de Culex modestus. La fréquentation des roselières et marais durant cette période est toujours supérieure à celle des prairies/pelouses et pâtures sauf pour le mois d’octobre où au contraire les courbes s’inversent et les prairies/pelouses et pâtures sont les milieux quasi exclusivement fréquentés. Ainsi, durant l’été se retrouvent dans les mêmes milieux, fréquemment et en effectifs suffisants, le vecteur et le réservoir potentiel pouvant ainsi assurer la multiplication et la circulation du virus. À la fin de l’été et au début de l’automne le réservoir et l’hôte tangentiel se retrouvent en effectifs toujours suffisants dans les mêmes milieux et peuvent ainsi assurer la transmission du virus de l’un vers l’autre avec le concours de vecteurs passerelles. Il n’est pas impossible que d’autres espèces que Culex modestus – par exemple, Culex pipiens ou des Aedes – puissent jouer ce rôle de vecteur passerelle, ce qui pourrait expliquer pourquoi la transmission se fait dans des milieux terrestres comme les prairies/pelouses et pâtures.

À partir des dynamiques précédemment décrites, on peut calculer un indice de risque de contact entre le vecteur et le réservoir :Où et représentent respectivement les effectifs de Héron (ou réservoir) et de Culex modestus (vecteur) présents dans un milieu de contact au point de surface à l’instant t. Cet indice devrait permettre de construire des cartes de risques, connaissant les surfaces disponibles pour les milieux de « contact » entre le réservoir et le vecteur – roselières ou prairies humides. En l’absence de données plus précises sur la répartition spatiale des effectifs, nous avons représenté sur la ( figure 5 ) l’indice de contact global qui ne prend en compte que les effectifs globaux et de populations du Héron gardeboeuf et de Culex modestus présents en Camargue à l’instant t. La probabilité de fréquentation π (t) prend en compte par sa composante « attractivité » les variations d’effectifs des acteurs dans le milieu de contact. Si nous plaçons le seuil de risque acceptable à 5 %, nous constatons que le risque de contact dépasse ce seuil dans les roselières pour les mois de juillet, août et septembre.

Nous avons cependant basé l’étude de l’organisation des biotopes sur une image satellite, en considérant que les milieux ne variaient pas ou peu durant l’année. Pour être plus précis, nous pouvons reprendre la même analyse pour d’autres images, ce qui tiendrait compte cette fois de la dynamique propre des milieux – inhérente à de nombreux facteurs climatiques ou anthropiques tels que la conduite de la riziculture [22]. Pour l’analyse de fréquentation, il nous a été impossible de documenter l’attractivité de tous les biotopes ; nous avons peut-être surestimé l’attractivité de certains et sous-estimé celle des autres. De plus, dans la notion d’attractivité, la disponibilité intervient obligatoirement puisque l’oiseau sera retrouvé plus souvent dans les biotopes majoritairement présents autour de sa colonie. L’étude de la dynamique spatiale telle qu’elle est présentée ici ne prend en compte que la disposition des sites « colonies ». Les sites « dortoirs » présentent éventuellement un profil environnemental différent. L’étude de ces sites peut nous renseigner sur le rôle des oiseaux pour d’autres phases du cycle.

Conclusion

Le Héron gardeboeuf n’est pas le seul acteur épidémiologique possible, tout comme Culex modestus n’est pas le seul vecteur potentiel. Cette étude met en évidence certaines périodes et zones où le risque de contact entre les deux acteurs est notable. La méthode est reproductible pour d’autres espèces potentiellement réservoirs ou pour d’autres vecteurs. L’analyse peut être cependant améliorée à la fois dans le temps (plusieurs images satellites) et dans l’espace (étude des sites « dortoirs » ou quadrillage plus fin de la région) pour aboutir à la spatialisation de l’indice de risque proposé et à l’établissement de cartes de risques.

Références

1 Hoffmann L, Mouchet J, Rageau J, et al. Épidémiologie du virus West Nile : étude d’un foyer en Camargue. II Esquisse du milieu physique biologique et humain. Ann Inst Pasteur 1968 ; 114 : 521-38.

2 Zeller HG, Murgue B. The role of migrating birds in the West Nile virus epidemiology. Med Mal Infect 2001 ; 31 : 168-74.

3 Durand B, Dauphin G, Labie J, Zeller H, Zientara S. Résultats d’une enquête sérologique sur l’infection à virus West Nile chez les équidés dans le Var, en 2003. Environnement, Risques & Santé 2005 ; 4 : 114-8.

4 Jamagaonkar AV, Yergolkar PN, Geevarghese G, et al. Serological evidence for japanese encephalitis and West Nile virus in water frequenting and terrestrial birds in Kalar district. Acta Virol 2003 ; 47 : 185-8.

5 Rodrigues FM, Guttikar SN, Pinto BD. Prevalence of antibodies to Japanese encephalitis and West Nile viruses among wild birds in the Krishna-Godavari Delta, Andhra Pradesh, India. Trans R Soc Trop Med Hyg 1981 ; 75 : 258-62.

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