ARTICLE
Auteur(s) : Pascale Bauda1, Patrick Monfort2
1. CNRS FRE 2635 « Écotoxicité, santé
environnementale », Université de Metz, UFR Sciences
fondamentales et appliquées, rue Général Delestraint,
57070 Metz
<bauda@sciences.univ-metz.fr>
2. CNRS UMR 5119 « Écosystèmes lagunaires »,
Université Montpellier 2, CC93, Pl E. Bataillon,
34095 Montpellier cedex 05
<pmonfort@ univ-montp2.fr>
Si la microbiologie a pu être envisagée pendant longtemps comme
l’étude des micro-organismes pathogènes pour l’homme, les animaux
et les végétaux, il est vite apparu que les micro-organismes jouent
un rôle majeur dans le fonctionnement des écosystèmes, et ce
jusqu’à l’échelle globale de la planète. L’intérêt premier porté
aux micro-organismes pathogènes a conduit dans les années 1970-1980
à considérer que les études de ces organismes n’étaient plus
prioritaires parce que les progrès notamment de la médecine, de
l’épidémiologie, de l’antibiothérapie, des produits phytosanitaires
et des programmes de lutte contre les vecteurs avaient abouti à une
maîtrise de ces agents pathogènes et de leurs actions.
Les thématiques microbiologiques se sont alors orientées vers la
génomique des micro-organismes et vers l’écologie microbienne et
les biotechnologies appliquées à des intérêts agronomiques et
agroalimentaires, aux traitements des eaux et aux procédés de
traitements biologiques pour la décontamination des milieux pollués
(bioremédiation). De telles recherches ont permis d’approfondir les
connaissances sur la biologie et l’évolution des micro-organismes,
mais aussi sur le rôle majeur que jouent ces derniers dans
l’organisation, le fonctionnement et l’évolution de la plupart des
systèmes vivants.
Toutefois, depuis les deux dernières décennies, deux phénomènes
nouveaux renforcent le regain d’intérêt porté aux micro-organismes
et à leurs interactions avec les systèmes biologiques de la
planète. En premier lieu, le maintien et l’émergence d’agents
pathogènes connus ou nouveaux remettent en cause l’idée que les
maladies infectieuses pouvaient être maîtrisées [1, 2]. D’autre
part, les pressions anthropiques perturbent le fonctionnement des
écosystèmes continentaux et marins et, en conséquence, modifient
l’action et la dynamique des populations et des communautés de
micro-organismes. La suite de l’article développe successivement
ces deux aspects, puis tente d’expliquer les facteurs impliqués
dans l’émergence d’agents pathogènes, et termine par les besoins et
les perspectives en recherche.
Situation des maladies infectieuses
Précisons tout d’abord, en préambule, qu’il ne s’agit pas ici de
faire un bilan alarmiste de la situation des maladies infectieuses
dans le monde : globalement cette situation est sans conteste
plus satisfaisante que par le passé quel qu’il soit, contrairement
à ce que le sujet de l’article pourrait peut-être laisser penser en
focalisant davantage sur les problèmes subsistant que sur les
progrès effectués.
Les agents pathogènes dits « émergents » sont, soit de
nouveaux pathogènes, soit des pathogènes nouvellement
reconnus ; cette distinction est effectuée dans le tableau 1, présentant les caractéristiques de
quelques maladies infectieuses actuelles et les facteurs probables
impliqués dans leur incidence. Le terme « réémergent »,
parfois employé dans la littérature, reflète imparfaitement la
réalité ; il s’agit plutôt de la phase ascendante de
fluctuations ou de situations localisées. Le terme d’agent
pathogène fluctuant a été préféré dans le tableau 1.
Tableau 1. Caractéristiques de
quelques infections dues à des agents pathogènes émergents et
facteurs probables d’émergence.
| Agent pathogène nouvellement
reconnu |
Agent pathogène d’origine nouvelle |
Agent pathogène fluctuant |
Dissémination |
Type d’infection |
Facteurs impliqués dans l’émergence |
|
Vibrio cholerae 0139 |
|
Eau |
Épidémique |
Adaptation génétique |
|
Escherichia coli 0157:H7 |
|
Zoonose |
Communautaire |
Adaptation génétique |
| Pseudomonas aeruginosa |
|
|
Réservoir : humain |
Nosocomiale |
Sida |
| Legionella pneumophila |
|
|
Eau, air |
Communautaire |
Sida + niches |
| Campylobacter jejuni |
|
|
Zoonose |
Communautaire |
Élevage, diagnostic |
| Yersinia enterocolitica |
|
|
Zoonose |
Communautaire |
Élevage, alimentation |
|
|
Yersinia pestis |
Zoonose |
Épidémique |
Inconnus |
|
|
Neisseria meningitidis |
Réservoir : humain |
Épidémique |
Inconnus |
|
Salmonella typhimurium DT 104 |
|
Zoonose |
Communautaire |
Adaptation génétique |
| Salmonella enteritidis |
|
|
Zoonose |
Épisodique |
Meilleure surveillance |
|
|
Borelia burgdorferi |
Zoonose |
Épisodique |
Protection cerf, reforestation |
|
|
Bordetella pertussis |
Réservoir : humain |
Épidémique |
Stratégie de vaccination |
|
|
Mycobacterium tuberculosis |
Réservoir : humain |
Épidémique |
Sida, pauvreté, antibiorésistance |
| Cyanobactéries/toxines |
|
|
Eau |
Communautaire |
Effet de serre, engrais |
| Listeria monocytogenes |
|
|
Zoonose |
Épisodique |
Chaines de production |
| Cyclospora cayetanensis |
|
|
Eau |
Communautaire |
Commerce Tiers Monde |
| Giardia intestinalis |
|
|
Eau |
Communautaire |
Traitement de l’eau |
| Cryptosporidium parvum |
|
|
Eau |
Communautaire |
Traitement de l’eau |
| Naegleria fowleri |
|
|
Eau, air |
Épisodique |
Lentilles de contact, effet de serre |
|
|
Arbovirus |
Zoonose |
Épidémique |
Réémergence vecteurs |
|
Calicivirus |
|
Eau |
Épidémique |
Adaptation génétique |
|
SRAS coronavirus |
|
Air |
Épidémique |
Adaptation génétique |
|
Nipah virus, Hendra |
|
Zoonose |
Épidémique |
Adaptation génétique |
|
VIH |
|
Réservoir : humain |
Épidémique |
Adaptation génétique |
|
Hantavirus |
|
Zoonose |
Épidémique |
Adaptation génétique, contact rongeurs |
|
|
MRSA |
Réservoir : humain |
Nosocomiale |
Antibiorésistance |
|
|
VRE |
Réservoir : humain |
Nosocomiale |
Antibiorésistance |
|
|
Pneumocoques (PSPD) |
Réservoir : humain |
Épisodique |
Antibiorésistance |
| Agents pathogènes fongiques |
|
|
Réservoir : humain |
Nosocomiale |
Immunodéficitaires |
Dans le développement qui suit, les épidémies bactériennes, les
zoonoses, les maladies nosocomiales puis les épidémies virales
seront successivement évoquées.
Épidémies bactériennes
Bien que Neisseria meningitidis soit parfois qualifié
d’agent pathogène « réémergent », le taux d’incidence des
méningites invasives à méningocoques (Neisseria
meningitidis) fluctue : selon l’Institut de veille
sanitaire, elles augmentent progressivement depuis 1995 et leur
létalité augmente depuis 2000 pour atteindre la valeur de 1985,
toutefois cette hausse ne semble pas se poursuivre en
2003 [3]. Si les cas de méningites purulentes communautaires
dues à Haemophilus influenza diminuent grâce à la
vaccination, les cas dus à des pneumocoques de sensibilité diminuée
à la pénicilline augmentent [4].
En France, comme dans les autres pays où la vaccination est
généralisée contre la coqueluche depuis 30 ans, l’incidence de
la maladie a diminué ; toutefois elle n’est pas éliminée et
une « réémergence » des infections à Bordetella
pertussis transmises par l’adulte aux nourrissons est observée.
Une étude conduite aux États-Unis comparant la mortalité par
B. pertussis, durant les années 1980 et les années 1990
montre une augmentation de plus de 30 % touchant dans
90 % des cas des enfants de moins de 4 mois, soit
2,4 cas/million [5]. Cet état de fait est principalement dû à
l’absence de rappel vaccinal après 18 mois, et les pays
concernés envisagent aujourd’hui un rappel vaccinal à l’âge
adulte.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), après une
baisse régulière durant 40 ans, le nombre des décès par
tuberculose est en hausse en Europe orientale et en Afrique, les
décès les plus nombreux sont observés en Asie du Sud-Est. La
tuberculose est particulièrement mortelle dans les cas de
coinfection par le VIH, le VIH et la tuberculose accélérant
mutuellement leur propagation. Plusieurs épidémies de tuberculose
multirésistantes ont été enregistrées aux États-Unis depuis 1987
chez des malades du sida. Le développement de souches
multirésistantes (résistant au moins à l’isoniazide et à la
rifampicine) provient d’une mauvaise gestion des traitements qui,
selon l’OMS, pourrait faire de la tuberculose une maladie
incurable. La tuberculose touche davantage les sans-abris et les
populations défavorisées [6]. En France, comme au Canada,
l’incidence de la tuberculose ne diminue plus depuis 4 ans, le
risque est plus important pour les natifs d’un pays d’endémie
tuberculeuse, et les caractéristiques de la tuberculose
multirésistante varient peu.
Les épidémies bactériennes comme le choléra sont récurrentes et
évoluent, avec notamment l’apparition du nouveau sérotype de
Vibrio cholerae O139 en 1992 [7]. La reconnaissance en 1982
de l’implication de la bactérie Helicobacter pylori dans le
développement de certains ulcères gastriques a permis de modifier
les traitements de ces pathologies [8].
Cas des zoonoses
Les pathogènes émergents ont souvent pour réservoir des animaux
et constituent des zoonoses. Il peut s’agir d’animaux sains
destinés à l’alimentation humaine, à partir desquels ils se
disséminent dans une variété croissante de produits alimentaires
[9]. C’est le cas d’Escherichia coli O157:H7 (agent
responsable de la maladie dite « du hamburger »), de
Campylobacter jejuni, considéré comme la première cause de
diarrhées en Amérique du Nord, de Salmonella enteritidis, de
Salmonella typhimurium DT104 multirésistante dont
l’émergence résulte probablement de l’usage intensif et massif des
antibiotiques dans les élevages ou de Yersinia
enterocolitica. L’eau peut aussi être contaminée par ces
animaux. Des foyers infectieux à E. coli O157:H7 ont
ainsi pu être attribués à la consommation d’eau de boisson [10] ou
encore à l’exposition à des eaux de baignade [11] et des infections
à Campylobacter jejuni ont été causées par la consommation
d’eau contaminée. Listeria monocytogenes a longtemps été
connue pour causer des méningites et d’autres infections invasives
chez des hôtes immunodéprimés, et n’a été reconnue que plus
récemment comme un pathogène d’origine alimentaire, suite aux cas
de listérioses humaines majoritairement dues à la consommation de
denrées contaminées dans de nombreux pays industrialisés [12]. En
France, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments
(AFSSA), la contamination à partir des élevages d’animaux semble
faible, mais elle est amplifiée au moment de l’abattage et de la
découpe en raison de la contamination du matériel et des surfaces
de ces postes par des souches résidentes. D’autres toxi-infections
alimentaires collectives (TIAC) sont dues à des espèces endémiques
dans les pays en développement et introduites dans les pays
développés par le biais du commerce international de produits frais
contaminés (Cyclospora cayetanensis du groupe des
microsporidies) [13].
La peste est aussi une zoonose, dont le réservoir est constitué
par les rongeurs. Elle est transmise à l’homme par l’intermédiaire
de puces provenant de rats infectés. Cette maladie est considérée
en réémergence, particulièrement en Afrique. En fait, et selon
l’OMS, l’évolution du nombre de cas déclarés/an dans le monde
fluctue et se déplace : inférieur à 1 000 dans les années
1950, ce chiffre augmente pour atteindre 6 000 en 1967,
principalement en Asie, puis régresse à moins de 100 en 1981, et
atteint les 4 000 en 1997, principalement en Afrique. Toujours
selon l’OMS, des formes épidémiques ont été reportées en 1994 au
Malawi, en Inde et au Mozambique, ainsi qu’en 2003 en Algérie. Aux
États-Unis, 13 États étaient concernés en 1990 contre 3 en
1950 et la première souche de Yersinia pestis
multirésistante aux antibiotiques a été décrite en 1997 [14].
L’endémisme de la maladie de Lyme dans certaines régions des
États-Unis (Borrelia burgdorferi associée à d’éventuels
micro-organismes co-infectants), avec 15 000 cas déclarés
par an, fait suite aux mesures de protection du cerf, un des
principaux réservoirs avec les rongeurs, qui ont permis la
dissémination de tiques, vecteurs de cette maladie [15]. En Europe,
50 000 cas sont déclarés par an, avec une incidence
estimée en France de 5 000 cas/an, touchant plus
particulièrement la région Nord-Est.
De nouvelles zoonoses se développent (infections pulmonaires à
Bordetella bronchiseptica, complexe Mycobacterium
bovis). Les maladies humaines à prion restent rares ;
toutefois, même si le scénario de transmission à l’homme de
l’encéphalopathie spongiforme bovine sous la forme d’épidémie de la
maladie de Creutzfeld Jacob ne s’est pas réalisé pour l’instant, la
vigilance reste de mise [16].
Maladies nosocomiales
La fréquence et la gravité des maladies nosocomiales demeurent
d’actualité malgré l’amélioration de la vigilance sanitaire et des
connaissances scientifiques. Contractées dans les hôpitaux, le plus
souvent par transmission manuportée d’un patient à l’autre, ces
maladies sont étroitement liées à la survie des micro-organismes
pathogènes sur des matières inertes, au développement de phénotypes
de résistance et de multirésistance aux antibiotiques chez de
nombreux micro-organismes (i.e. Staphylococcus aureus
résistant à la methycilline et à la vancomycine, Streptococcus
pneumoniae résistant à la pénicilline, entérocoques résistants
à la vancomycine, pneumocoques résistants à la pénicilline,
Mycobacterium tuberculosis et Pseudomonas aeruginosa
multirésistants) [17] ainsi qu’à des mesures d’hygiène défaillantes
dans les services hospitaliers.
Les patients immunodéprimés développent un nombre croissant
d’infections opportunistes, souvent fatales, causées par des
champignons microscopiques, dits émergents (Fusarium,
Acremonium, Trichosporon, Curvularia,
Alternaria, Paecilomyces) et reconnus comme porteurs
d’un très faible pouvoir infectieux chez des individus sains [18].
L’usage intensif de l’amphotéricine B a causé l’émergence de
souches résistantes de ces espèces de champignons qui sont
responsables de mycoses réfractaires à cet antibiotique. Des
espèces de Scedosporium, dont la répartition a été observée
sur plusieurs continents, sont résistantes à toute thérapie
antifongique classique et nécessitent le développement de nouveaux
antifongiques plus agressifs [19].
Épidémies virales
Comme pour les épidémies bactériennes, les épidémies virales
montrent aussi l’émergence de nouveaux virus. La pandémie de sida a
causé près de 20 millions de morts ces 20 dernières
années, et sa situation en Afrique subsaharienne demeure plus que
préoccupante. En France, les mesures préventives ont permis une
diminution du nombre global de cas diagnostiqués par an. D’autres
virus pathogènes sont apparus plus récemment (syndrome respiratoire
aigu sévère, SRAS), fièvre de Lassa, Ebola, le syndrome pulmonaire
à hantavirus, calicivirus, encéphalites au virus Hendra, Nipah).
Certaines maladies virales sont soit transmises au niveau de
populations jusqu’ici non exposées (encéphalites dans la région de
New York causées par le virus West-Nile connu en Afrique et à
l’Est), soit fluctuent dans les régions déjà concernées (rage,
dengue). La dengue classique et sa forme hémorragique, la fièvre
jaune urbaine, autrefois limitées à l’Asie du Sud-Est, s’étendent,
surtout en Amérique latine où le nombre de cas annuels rapportés a
été multiplié par 60 entre 1989 et 1993. Cette extension est à
mettre en relation avec la fin des programmes de lutte contre les
vecteurs (moustiques), principalement dans les régions
intertropicales [20, 21]. Certaines de ces maladies apparues ces
dernières années, dont quelques-unes extrêmement virulentes,
constituent des zoonoses virales comme les arbovirus et les virus
Ebola, Hendra et Nipah [22-24], les virus du SRAS et de la grippe
aviaire.
Les animaux et les végétaux sont aussi concernés respectivement
par des épizooties émergentes ou fluctuantes (fièvre aphteuse,
Blue Tongue, pestes porcines classiques et africaines,
viroses des crevettes et des mollusques, grippe aviaire...) et des
maladies végétales (Pseudomonas syringae, Ralstonia
solanacearum...).
Relations pathogènes-environnement
La situation telle que décrite précédemment, des maladies
infectieuses pour l’homme, les animaux et les végétaux confirme que
les micro-organismes et leur potentiel pathogène demeurent, malgré
les progrès réalisés, une préoccupation importante. Ces problèmes
de santé publique, animale et végétale sont en partie liés à la
pollution et aux modifications des usages des écosystèmes.
Ainsi, dans les milieux aquatiques se développent des espèces
invasives de microalgues (Phaeocystis dans les milieux
côtiers Manche – mer du Nord) ou des efflorescences de
micro-organismes photosynthétiques toxiques (Alexandrium,
Microcystis, Aphanizomenon, Anabaena, Nodularia, Planktothrix)
favorisées par des augmentations de la température et
l’eutrophisation des milieux aquatiques [25]. Ces micro-organismes
posent aujourd’hui des problèmes pour la qualité sanitaire des
ressources en eau pour l’homme et le bétail. Les suppléments
diététiquesà base d’algues (Aphanizomenon flosaquae) peuvent
aussi être contaminés par de telles toxines, la récolte des algues
étant effectuée durant la période estivale. Le réchauffement des
eaux des rivières et lacs par des rejets industriels d’eaux chaudes
favorise le développement d’amibes libres, dont le pathogène
Naegleria fowleri et, indirectement, de légionelles qui se
multiplient dans les amibes [26]. La généralisation d’importants
systèmes de refroidissement est actuellement responsable de la
formation d’aérosols pouvant contenir des quantités importantes de
Legionella pneumophila, responsables de légionelloses
nosocomiales et communautaires, et d’autres micro-organismes
Legionella like. L’ampleur (85 cas, 13 décès) et
la durée de la récente épidémie de légionellose survenue en France,
dans le Pas-de- Calais entre novembre 2003 et janvier 2004, montre
que des progrès sur la connaissance de l’écologie de ce
micro-organisme sont nécessaires pour améliorer la maîtrise des
épidémies de légionellose.
La survie dans les ressources en eau de parasites entériques
(Cryptosporidium parvum, Giardia lamblia ou
intestinalis ou duodenalis) génère des infections
parasitaires en augmentation (cryptosporidiose, giardiase). Ces
parasites sont caractérisés par une grande diversité d’hôtes qui
constituent des réservoirs animaux impliqués dans la transmission à
l’homme et dans la contamination de l’environnement hydrique, en
plus de la transmission entre animaux et de personne à personne
[27].
Le sol est un réservoir potentiel de micro-organismes dans
lequel leur pouvoir infectieux ou leur capacité métabolique peut
être maintenu ou élargi. Le sol est donc un compartiment qui
participe à la propagation de micro-organismes vers d’autres
habitats quand les conditions deviennent favorables (Listeria
monocytogenes). Le sol est aussi un milieu réactif dans lequel
les transferts génétiques horizontaux interviennent à une fréquence
significative [28, 29] contribuant à l’émergence de nouvelles
populations (pathovars de Pseudomonas syringae, écotypes de
Ralstonia solanacearum, variants symbiotiques de
Mesorhizobium loti). Le sol est aussi un réservoir important
de micro-organismes possédant un potentiel important pour les
biotechnologies. Actuellement 70 % des antibiotiques utilisés
sont issus de micro-organismes cultivables du sol. La diversité
génétique et les fonctions de ces micro-organismes telluriques
pourront être utilisées pour développer de nouvelles stratégies et
des itinéraires techniques orientés vers une agriculture durable.
La surface totale des feuilles de plantes terrestres représente
plus de 108 km2 de substrat colonisable
par les micro-organismes, dont 10 % de cette surface sont
constitués par des feuilles de plantes cultivées. Le
micro-environnement autour de la surface des feuilles, la
phyllosphère, héberge une microflore dense et variée (champignons
filamenteux, levures, bactéries, protozoaires et micro-arthropodes)
dont certains membres jouent un rôle important dans la biologie de
la plante et dans la qualité des denrées végétales (agents
pathogènes des plantes, de l’homme ou d’insectes, catalyseurs de la
formation de glace, micro-organismes producteurs des phytohormones,
des allergènes ou des composés aromatiques, des fixateurs d’azote
non symbiotiques).
Facteurs influants dans l’émergence d’agents pathogènes
Il n’existe pas de réponse simple à la question des causes de
l’émergence de maladies infectieuses mais plutôt un ensemble de
facteurs qui sont en interrelation et dont la convergence aboutit
aux maladies infectieuses endémiques, épidémiques, voire
pandémiques que nous connaissons. Le tableau
1 présente les facteurs probables d’émergence associés à
quelques agents pathogènes. Dans cette partie, nous envisagerons
d’abord l’évolution des pratiques ou des comportements humains qui
peuvent agir directement ou indirectement sur l’émergence d’agents
pathogènes ; les particularités adaptatives des
micro-organismes seront ensuite évoquées.
Influence des comportements humains
Nos comportements peuvent permettre la création et l’accès à de
nouvelles niches pour les micro-organismes comme par exemple le
développement des industries et des pratiques alimentaires
(surfaces industrielles contaminées par des souches résidentes,
produits alimentaires transformés, prêts à la consommation ou à
l’emploi, conditions de stockage et distribution des produits
alimentaires, agriculture et élevage intensifs), le développement
des tours aéroréfrigérantes dans lesquelles se développe un biofilm
pouvant contenir des légionelles, l’absence ou le dysfonctionnement
des filières de traitements des eaux. L’augmentation des échanges
commerciaux internationaux et des déplacements des populations dans
le monde sont des facteurs de dissémination des pathogènes qui
permettent l’exposition à de nouveaux micro-organismes initialement
spécifiques de certaines zones géographiques. De même, les
modifications des environnements urbains par la création ou la
transformation des écosystèmes « modernes » (hôpitaux,
conurbation) peuvent expliquer l’évolution des agents pathogènes et
des risques pour nos sociétés humaines. Bien qu’il soit difficile
d’avoir des données chiffrées, la population immunodéficitaire
s’accroît du fait du vieillissement de la population, de
l’augmentation des transplantations d’organes, des maladies
chroniques, de l’évolution des traitements de chimiothérapie, de la
pandémie de sida. Cet état d’immunodéficience est un facteur
aggravant pour la plupart des maladies infectieuses en permettant
l’infection par des pathogènes à des doses infectantes plus
faibles. Cette population fragilisée constitue aussi une niche pour
des pathogènes opportunistes aussi bien bactériens, fongiques,
viraux que parasitaires.
De plus, les changements globaux induits par l’augmentation de
population humaine et de ses activités ont pour conséquence une
forte anthropisation des écosystèmes qui ont pour corollaire des
modifications des niches écologiques des micro-organismes. Ces
perturbations des environnements peuvent alors provoquer des
déséquilibres quantitatifs et qualitatifs soit de peuplements
microbiens pathogènes ou potentiellement pathogènes pouvant être la
cause de nouvelles épidémies, soit de peuplements microbiens
pouvant changer radicalement le fonctionnement des écosystèmes
susceptibles d’entraîner une modification de la qualité des sols et
des eaux. L’effet de serre, dû à l’augmentation du gaz carbonique
et du méthane notamment, pourrait provoquer un réchauffement de la
planète [30], favorisant une nouvelle répartition géographique de
certaines maladies comme le paludisme ou le choléra. Les facteurs
climatiques (température, humidité, teneur en CO2, rayonnement
UV-B...) sont connus pour avoir expérimentalement des effets
directs ou indirects sur les activités microbiennes, et ont pour
conséquence de modifier le fonctionnement des réseaux trophiques
microbiens (virus, procaryotes et eucaryotes unicellulaires). La
modification du fonctionnement des réseaux trophiques microbiens
responsables des flux énergétiques et chimiques aura des incidences
sur le fonctionnement de tous les écosystèmes terrestres et
aquatiques. Les effets climatiques liés au réchauffement de la
planète et leurs incidences possibles sur les maladies infectieuses
humaines, animales et végétales demandent le développement de
recherches intégratives sur les systèmes microbiens afin de mieux
comprendre l’émergence de nouvelles maladies [31-33].
Facultés d’adaptation des micro-organismes
Grâce à leur plasticité génétique, les micro-organismes, sont
doués d’une puissante capacité évolutive qui leur permet de
s’adapter pour survivre dans un milieu devenu défavorable ou de
coloniser de nouveaux milieux. Par ces facultés d’adaptation, ils
peuvent acquérir des facteurs de virulence nouveaux, modifier leurs
capacités métaboliques, acquérir des résistances et développer une
dynamique de population nouvelle ou changer de niches écologiques.
Une illustration parlante de cette faculté d’adaptation est fournie
par l’apparition quasi systématique de mutants résistants quelques
mois après l’usage intensif d’un antibiotique, ainsi que par
l’apparition dans de nombreux genres, d’espèces multirésistantes
aux antibiotiques, rendant difficile le traitement de certaines
infections. Les mécanismes générateurs de variabilité génétique
incluent les mutations issues d’erreurs aléatoires de réplication
ou de réparation de l’ADN, les réarrangements génétiques
susceptibles de causer des amplifications de gènes par duplication
ou des pertes de gènes, et les mécanismes de transferts
horizontaux, notamment impliqués dans la genèse de phénotypes de
multirésistance aux antibiotiques chez les micro-organismes
pathogènes, ou encore, dans la genèse d’îlots de pathogénicité
regroupant des gènes impliqués dans la virulence. Il est
intéressant de constater, à ce propos, que des pathogènes pour
l’homme, tels que Bordetella pertussis, Helicobacter
pylori, Legionella pneumophila ou Brucella
melitensis, possèdent des gènes de virulence ou d’invasion
homologues à ceux trouvés chez des pathogènes (Agrobacterium
tumefaciens) ou des symbiontes (rhizobiacées) de plantes et
d’insectes [34].
Les capacités de survie et d’adaptation des virus dans
l’environnement sont probablement favorisées par la stratégie
réplicative des virus à ARN qui possèdent un fort taux de mutation
en raison de l’absence de système de relecture et de correction des
erreurs de réplication efficace [35]). Dans ces conditions, la
virulence, le spectre d’hôte, l’extension géographique des virus
sont amenés à évoluer sans que l’on sache où, quand, ni comment.
Toutefois certains scénarios sont envisageables et doivent
permettre l’élaboration de plans d’action et la prise de mesures
préventives comme l’optimisation des réseaux de surveillance.
Ainsi, le virus du SRAS a passé la barrière qui séparait son
réservoir naturel de la population humaine, comme le VIH l’avait
fait 20 ans plus tôt. La menace d’une prochaine pandémie de
grippe par adaptation à l’homme et transmission interhumaine du
virus de la grippe aviaire est une réalité pouvant faire plusieurs
millions de victimes et pour laquelle l’OMS demande aux
gouvernements de se préparer : une surveillance efficace, des
stocks en antiviraux suffisants, peuvent permettre de limiter la
pandémie pendant la préparation d’un vaccin efficace.
Les besoins et les perspectives en recherche
La recherche de nouveaux antibiotiques et antiviraux constitue
un enjeu majeur dont notre société a pris conscience avec le
maintien des maladies infectieuses, l’apparition de souches
résistantes aux antibiotiques, et l’émergence de nouveaux agents
pathogènes. Dans ce domaine, les stratégies se sont diversifiées au
cours de la dernière décennie : criblage de banques
métagénomiques d’ADN du sol pour la recherche de nouvelles
activités antimicrobiennes [36], recherche de gènes essentiels chez
les pathogènes permettant l’identification de cibles potentielles
pour un antibiotique spécifique, utilisation de bactériophages
spécifiques des pathogènes ou de leurs protéines cibles pour
lesquelles des inhibiteurs sont recherchés [37], utilisation de la
chimie combinatoire pour générer des banques de petites molécules
criblées pour un effet inhibiteur de la croissance ou de la survie
de micro-organismes pathogènes sont parmi les approches mises en
place. Il est souhaitable que les nouveaux antibiotiques développés
soient spécifiques et il est crucial de les utiliser
rationnellement, de manière à éviter l’apparition rapide de souches
résistantes.
Bien que ce qui concerne les micro-organismes pathogènes ait
longtemps été le champ réservé des sciences médicales, les
scientifiques s’accordent à reconnaître aujourd’hui que
l’émergence, le maintien et la fluctuation de pathogènes dans
l’environnement relèvent aussi de l’écologie microbienne et
nécessitent d’appréhender le problème de manière différente [38]).
À titre d’exemple, certains nouveaux germes responsables
d’infections peuvent ne pas être identifiés en raison de notre
incapacité à les cultiver. De plus, lorsqu’ils sont dans des
conditions environnementales qui leur sont défavorables, certains
micro-organismes pathogènes comme Salmonella ou
Vibrio entrent dans un état « viable non
cultivable » (VNC) caractérisé par le maintien de la paroi et
de certaines activités cellulaires [39]). De telles bactéries VNC
posent alors le problème de la conservation ou non de leur capacité
de virulence [40, 41].
De même, la prise de conscience progressive durant ces deux
dernières décennies de l’importance du mode de vie en
« biofilm » pour les micro-organismes, avec une
coopération des micro-organismes constitutifs, fait que les
connaissances sur l’écophysiologie et l’écologie des biofilms
formés sur surfaces inertes (Listeria et Legionella)
ou biologiques (Pseudomonas aeruginosa, Staphylococcus
epidermidis, agents pathogènes fongiques...) sont encore
insuffisantes [42]. Ce manque constitue une limite, par exemple
dans la lutte contre de nombreux pathogènes, pour lesquels le mode
de vie en biofilm ou les propriétés d’adhésion sont étroitement
associés à la pathogénicité, et peuvent influencer leur sensibilité
aux antibiotiques. L’identification des gènes impliqués dans
l’adhésion des micro-organismes [43-45] et la régulation de leur
expression [46, 47] est en cours, mais ces mécanismes ne sont pas
encore parfaitement élucidés à l’heure actuelle. Enfin, la
difficulté de cultiver certains organismes associée aux étroites
relations de coopération-dépendances établies entre
micro-organismes au sein de biofilms, peut constituer un obstacle à
l’établissement de diagnostics pour des nouvelles maladies
émergentes.
Pour les agents pathogènes connus, l’augmentation des
connaissances concernant la génomique, l’écologie, la physiologie
et l’épidémiologie est un pré-requis indispensable à l’optimisation
des méthodes de détection et de quantification permettant de mieux
comprendre les sources et les voies de contamination.
Actuellement, la diversité des champs thématiques couverts par
la communauté des microbiologistes est souvent parcellisée dans
différentes structures de recherche. L’étude des micro-organismes
ne peut se réaliser que par des collaborations entre les
microbiologistes spécialistes de ces différentes thématiques afin
de développer des recherches intégratives indispensables pour mieux
comprendre les micro-organismes, dont les agents pathogènes
(génétique, biologie moléculaire et cellulaire, physiologie,
écologie, phytopathologie, sciences vétérinaires, agronomie,
médecine, épidémiologie). Cette multidisciplinarité permettra de
mieux comprendre les systèmes microbiens du gène aux écosystèmes,
et leurs rôles et relations entre l’environnement, le climat, la
société humaine, l’agriculture, l’élevage, les biotechnologies.
Cela ne peut se faire que par la prise en compte du compartiment
microbien en tant que tel, par l’analyse de son fonctionnement
cellulaire (organisation et expression des génomes, signalisation,
métabolisme), de sa diversité, de sa dynamique spatiale et
temporelle et de son rôle dans le fonctionnement des écosystèmes.
De telles recherches intégratives devraient permettre de mieux
analyser la place et le rôle des systèmes microbiens, et d’obtenir
une approche plus complète et plus réaliste du fonctionnement des
systèmes microbiologiques et de leur évolution. Cette vision plus
intégrée des problèmes devrait aussi permettre plus aisément
l’élaboration de scénarios prédictifs à l’aide des outils de la
modélisation des risques liés aux contaminations par les
micro-organismes transmissibles, ou de la modélisation du
fonctionnement des écosystèmes.
Enfin, il est indispensable que la surveillance mondiale des
foyers infectieux soit efficace, en particulier pour des scénarios
prédictifs établis, et que des plans d’urgence adéquats soient
définis dans tous les pays en réponse à ces scénarios dans le cadre
de collaborations internationales indispensables.
En conclusion, la situation des maladies infectieuses dans le
monde reste inégale. Du fait du déplacement accru des personnes, de
l’évolution des micro-organismes et des modifications de
l’environnement susceptibles de disperser les pathogènes et d’en
générer de nouveaux, la vigilance est nécessaire et nécessite des
moyens humains et financiers investis dans la recherche
fondamentale comme dans ses applications et en santé publique. Cela
implique aussi la formation de jeunes enseignants-chercheurs,
chercheurs, ingénieurs et techniciens dans le domaine de la santé
et de l’environnement. n
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