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Le risque thromboembolique dans le syndrome néphrotique idiopathique de l’enfant


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 18, Numéro 9, 478-88, Novembre 2006, Mini-revue

DOI : 10.1684/stv.2006.0032

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Mathilde Jehanne, Valérie Bardet, Erwan Pencreach, Georges Deschênes, Rémi Favier , Service de Néphrologie pédiatrique, hôpital d’enfants Robert Debré, 48, bd Serrurier, 75019 Paris, Laboratoire d’Hématologie biologique, hôpital d’enfants Armand Trousseau, 26 avenue du Dr Arnold-Netter 75012 Paris, Service de Biochimie, hôpital de Hautepierre, avenue Molière, 67100 Strasbourg.

Résumé : Le syndrome néphrotique de l’enfant mais aussi de l’adulte est considéré comme une maladie à haut risque de complications en particulier infectieuses et thromboemboliques. Bien que le risque de thrombose soit plus bas chez l’enfant que chez l’adulte, son incidence réelle est sans doute sous-estimée en raison de la différence des méthodes de diagnostic ou des méthodes invasives utilisées. De nombreux facteurs sont impliqués dans l’état de dysrégulation de la coagulation observé dans le syndrome néphrotique. Non seulement des facteurs plasmatiques prothrombotiques (fibrinogène, antithrombine, taux de plaquettes) mais aussi d’autres facteurs biologiques mesurables ou non : paramètres du système fibrinolytique, hypoalbuminémie, hyperlipidémie, viscosité sanguine, état d’activation de la cellule endothéliale. Des facteurs de risque non biologiques surajoutés peuvent être aussi en cause : cathéter, diurétiques, corticoïdes, immobilisation. Cependant, aucun test de laboratoire ne peut prédire ce risque thromboembolique et l’intérêt d’une recherche systématique d’anomalies génétiques prédisposantes reste toujours à démontrer. En chaque patient, le risque est la résultante de la variation de nombreux facteurs différents d’un patient à l’autre mais aussi d’une période à l’autre de l’évolution de la maladie. Actuellement, aucune recommandation officielle sur les indications d’un traitement anticoagulant prophylactique n’est disponible. La Société Française de Pédiatrie a élaboré quelques recommandations pour certaines situations mais il y a un besoin urgent de conduire une étude clinique randomisée chez l’enfant. Le but de cette revue est de faire le point sur les différents aspects cliniques et biologiques du syndrome néphrotique de l’enfant sous l’angle de la prédisposition à la thrombose en soulignant les points non résolus.

Mots-clés : syndrome néphrotique, enfant, risque thromboembolique, hypercoagulabilité

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Mathilde Jehanne1, Valérie Bardet2, Erwan Pencreach3, Georges Deschênes1, Rémi Favier2

1Service de Néphrologie pédiatrique, hôpital d’enfants Robert Debré, 48, bd Serrurier, 75019 Paris
2Laboratoire d’Hématologie biologique, hôpital d’enfants Armand Trousseau, 26 avenue du Dr Arnold-Netter 75012 Paris
3Service de Biochimie, hôpital de Hautepierre, avenue Molière, 67100 Strasbourg

Le syndrome néphrotique idiopathique de l’enfant est la maladie rénale la plus fréquente chez l’enfant. Il est défini par une hypoalbuminémie < 30 g/L et une protéinurie > 50 mg/kg/j et se traduit cliniquement par une rétention hydrosodée liée à une dysrégulation de la réabsorption tubulaire rénale du sodium. Un traitement par glucocorticoïdes permet une réparation complète des troubles biologiques dans la très grande majorité des cas. L’incidence annuelle du syndrome néphrotique de l’enfant est évaluée à 2 à 3 nouveaux cas pour 100 000 enfants < 15 ans [1] et par an.L’élévation du risque thromboembolique dans le cadre du syndrome néphrotique est une complication bien connue depuis que la maladie est décrite mais sa physiopathologie reste encore peu claire et il n’existe à ce jour aucun consensus thérapeutique dans la prévention de ce risque. Cette thrombophilie acquise est une complication grave et parfois mortelle du syndrome néphrotique.Le système normal de la coagulation est composé d’un très grand nombre de facteurs pro- et antithrombotiques circulants ou exprimés à la surface de l’endothélium. En équilibre, le système prévient les événements thrombotiques spontanés dans la circulation sanguine et les événements hémorragiques secondaires à une brèche vasculaire limitée. Au cours du syndrome néphrotique, la perte urinaire de protéines de la coagulation et la stimulation des synthèses protéiques hépatiques perturbent significativement ce système. La compensation biologique de l’excès des principaux facteurs de la coagulation et les mécanismes impliqués dans le risque thrombotique ne sont pas encore connus chez les malades néphrotiques.Ce travail repose sur une synthèse de 28 publications décrivant 50 enfants ayant eu un ou plusieurs événements thromboemboliques au cours d’un syndrome néphrotique et une analyse bibliographique des progrès biologiques récents capables de mettre en lumière les mécanismes de ces complications.

Épidémiologie des thromboses dans le syndrome néphrotique

Les thromboses restent une complication peu fréquente malgré les facteurs de risque biologiques associés.

Incidence

Une incidence 10 fois plus faible que celle trouvée chez les adultes

L’incidence des complications thromboemboliques dans le syndrome néphrotique est 10 fois plus faible chez les enfants que chez les adultes. L’incidence chez les adultes est de 44 % (51 cas sur 116 sujets) [2] alors qu’elle n’est que de 1,9 à 4,4 % [2, 3] chez les enfants.

Mais une incidence probablement sous-estimée

De nombreux événements thrombotiques restent asymptomatiques ou infracliniques. Une étude a recherché des signes de thromboembolie pulmonaire chez 26 enfants asymptomatiques ayant un syndrome néphrotique, par une scintigraphie pulmonaire de ventilation/perfusion systématique [4] :
  • 7 enfants avaient des signes en faveur d’une embolie pulmonaire (27 %) ;
  • 10 enfants avaient des modifications du rapport ventilation/perfusion (38 %) attribué par les auteurs à des séquelles d’embolies pulmonaires passées asymptomatiques ;
  • 9 enfants avaient un examen scintigraphique normal (35 %).

Il existe donc une sous-évaluation des événements thromboemboliques au cours du syndrome néphrotique.

Une incidence plus élevée dans les syndromes néphrotiques corticorésistants

Les complications thromboemboliques sont plus fréquentes dans les syndromes néphrotiques corticorésistants que dans les corticosensibles : l’incidence retrouvée dans les syndromes néphrotiques corticosensibles est de 1,5 % (5/333) alors qu’elle est de 3,9 % (4/103) pour les corticorésistants [3].

Dans notre revue de la littérature 1994-2004, la corticosensibilité est connue chez 22/50 enfants : 15 enfants étaient corticosensibles (68 %), 7 corticorésistants (32 %) alors que la proportion de syndrome néphrotique cortico-sensible représente 90 % de l’ensemble des syndromes néphrotiques.

Âge de survenue des thromboses

Les thromboses touchent les enfants à tout âge. Une revue de la littérature trouve un âge médian de survenue des thromboses de 10 ans avec des âges allant de 1 an et 2 mois à 13 ans [3]. Dans notre revue des 50 dossiers de la littérature, l’âge médian est de 7 ans avec des extrêmes de 1,2 an et 18 ans ( (figure 1) ).

Localisation des thromboses

Les trois principales localisations sont les thromboses de la veine rénale, les thromboses des veines profondes des membres et les thromboembolies pulmonaires.

Les thromboses veineuses

Les thromboses veineuses représentent 75 à 80 % des événements thromboemboliques [3]. Notre revue de la littérature retrouve 71 % de localisations veineuses (42/59) ( (figure 2) ).

Les deux localisations veineuses les plus fréquentes sont les thromboses de la veine rénale et les thromboses profondes des membres. Les autres localisations sont la veine cave supérieure, les sinus veineux cérébraux, les veines hépatiques et la veine subclavière [3, 5].

Thromboses artérielles

Les thromboses artérielles ne représentent que 20 à 25 % des événements thromboemboliques au cours du syndrome néphrotique [3].

Vingt-deux pour cent (13/59) des épisodes de thrombose recensés dans notre étude des cas publiés entre 1994 et 2004, concernent des localisations artérielles (1 artère cérébrale, 1 fémoro-poplitée, 2 mésentériques, 1 radiale et 4 pulmonaires, 4 territoires dits artériels sont non précisés) et 7 % (4/59) des localisations intracardiaques. Dans la littérature, les localisations artérielles les plus fréquentes sont les artères iliaques et fémoro-poplitées [6], les thromboembolies pulmonaires [3] et les artères rénales [6]. Les autres localisations sont les thromboses intracardiaques [7], celles touchant les artères coronaires [6], l’artère mésentérique supérieure [3, 6], les artères cérébrales [3], les artères des membres supérieurs et l’aorte [6].

Délai de survenue des thromboses par rapport au diagnostic du syndrome néphrotique

Les accidents thromboemboliques interviennent le plus souvent lors d’une poussée au cours des premières années d’évolution du syndrome néphrotique mais peuvent aussi survenir après une évolution prolongée. L’événement thromboembolique apparaît en moyenne 3 ans (médiane de 2 ans) après le 1er épisode de poussée du syndrome néphrotique avec des écarts allant de 1 mois d’évolution à 11 ans [3].

Dans notre revue de la littérature, le moment de survenue des thromboses est connu chez 27 enfants sur 50. Quatorze enfants ont fait une thrombose lors de la 1re poussée ou au cours de la 1re année d’évolution. L’autre moitié des événements thrombotiques est survenue entre 3 et 12 ans après le diagnostic de syndrome néphrotique ( (figure 3) ).

La survenue des thromboses s’est faite en moyenne au bout de 2,5 ans avec une médiane à 10 mois d’évolution : cette différence peut s’expliquer par un étalement relativement important de ces événements tout au long de la période d’évolution du syndrome néphrotique (écart type de 36,7 mois).

Mortalité, morbidité

Au regard de l’ensemble des enfants ayant un syndrome néphrotique, les thromboses semblent constituer une faible cause de mortalité puisque le taux de mortalité lié aux thromboses trouvé n’est que de 0,5 % (2 décès sur 447 enfants présentant un syndrome néphrotique) et celui des séquelles de 0,2 % (1/447) [3].

Mais si l’on s’intéresse au devenir des enfants qui font une thrombose, le taux de mortalité et celui des séquelles sont loin d’être négligeables. Dans notre étude, le devenir de 35 enfants sur 50 est connu : 4 sont décédés (11 %), 4 présentent des séquelles (11 %) et 27 ont eu une récupération totale (77 %). Les séquelles retrouvées sont de type neurologiques (1), un syndrome du grêle court suite à une résection (1), un syndrome postphlébitique (1) et une amputation (1).

Sex ratio

Le syndrome néphrotique reste une pathologie à prédominance masculine (2 garçons pour 1 fille) [8]. Cette nette prédominance n’est pas identifiée en ce qui concerne les événements thromboemboliques. En effet, dans la cohorte de Lilova et al. [3], sur les 9 enfants ayant thrombosé, on enregistre 5 filles et 4 garçons.

Dans notre revue de la littérature, 57 % sont des garçons (24/42) et 43 % des filles (18/42).

Impact des facteurs génétiques de prédisposition aux thromboses

Généralités

Rappel sur le risque relatif de thrombose associé à la présence d’anomalies génétiques et/ou acquises (tableau I)( Tableau I ).
Tableau I Risque relatif de thrombose associé à la présence d’anomalies génétiques et/ou acquises et prévalence de ces anomalies dans la population générale [9]

Facteurs de risque génétique établis

Génotype

Risque relatif

Prévalence (%) dans la population générale

Pas de facteur de risque

-

1 (par définition)

-

Mutation facteur II G20210A

Hétérozygote

2

2-6,5 (Prévalence plus élevée dans le sud de l’Europe)

Homozygote

-

Facteur V Leiden

Hétérozygote

3-8

2-15 (Prévalence plus élevée dans le nord de l’Europe)

Homozygote

80

Déficit en protéine C

Hétérozygote

6,5-15

0,2

Homozygote

> 100

Déficit en protéine S

Hétérozygote

2

< 1

Homozygote

> 100

Déficit en antithrombine

Hétérozygote

5-50

0,02-0,5

Homozygote

Létal*

Hyper-homocystéinémie > 18 μmol/L

-

2

5-10

Facteur VIII > 150 %

-

2-7

11

Impact des facteurs génétiques de prédisposition aux thromboses dans le syndrome néphrotique

La prévalence de ces facteurs de prédisposition n’est pas plus élevée chez les patients ayant un syndrome néphrotique que dans la population générale [10, 11]. Ils n’apparaissent pas comme étant des facteurs de risque majeur de thrombose chez les enfants ayant un syndrome néphrotique dans les différentes études réalisées [10, 11]. Sur 53 enfants évalués ayant un syndrome néphrotique, aucun des 6 patients ayant présenté un événement thromboembolique n’était porteur d’une mutation héritée [10].

La mutation du gène du facteur V Leiden (FV506Q), facteur génétique le plus fréquent de prédisposition aux thromboses, n’est pas non plus associée à une élévation de la prévalence des thromboses veineuses rénales dans le syndrome néphrotique. Dans une étude publiée en 1997 [11], sa prévalence n’est pas significativement différente entre le groupe d’enfants ayant présenté une thrombose de la veine rénale (1 enfant hétérozygote pour la mutation du facteur V sur les 10 ayant fait une thrombose) et ceux n’en n’ayant pas eu (1 enfant hétérozygote sur les 25 n’ayant pas fait de thrombose).

Dans notre revue de la littérature, peu de données sont relevées en ce qui concerne l’existence de facteurs génétiques de prédisposition aux thromboses, probablement secondaire à la non-recherche systématique de ces facteurs :

  • mutation MTHFR C677T (7 enfants explorés) : 1 homozygote ; 6 normaux ;
  • dosage homocystéine (2 enfants explorés) : tous normaux ;
  • mutation du facteur II G20210A (7 enfants explorés) : tous normaux ;
  • mutation du facteur V Leiden (10 enfants explorés) : 9 normaux ; 1 mutation hétérozygote ;
  • déficit en protéine C (1 enfant exploré) : pas de déficit ;
  • déficit en protéine S (1 enfant exploré) : pas de déficit.

Le syndrome néphrotique engendre un état de thrombophilie acquise. L’existence concomitante d’une mutation prédisposant aux thromboses n’apparaît pas comme étant un facteur de risque additionnel pour le développement de thromboses.

L’impact de ces facteurs de prédisposition reste cependant discuté car les études sont peu nombreuses et ne portent que sur peu d’enfants.

Anomalies de l’hémostase lors des poussées de syndrome néphrotique

Les anomalies de l’hémostase contribuant à un état thrombophilique au cours du syndrome néphrotique sont liées à une fuite urinaire des molécules de petits poids moléculaire ; une augmentation générale des synthèses protéiques hépatiques par « entraînement » autour de la synthèse prioritaire d’albumine. Tous les secteurs de la coagulation sont touchés.

Généralités

Les concentrations en protéines ayant un poids moléculaire (PM) > 100 kDa sont généralement élevées (facteur VIII, alpha 2 macroglobuline, fibrinogène…) et celles des protéines ayant un PM < 70 kDa plutôt diminuées (albumine, antithrombine, alpha 1 antitrypsine…) (tableau II)( Tableau II ). Ces modifications de concentration plasmatique sont généralement expliquées par la fuite protéique urinaire existant au cours du syndrome néphrotique. L’élévation de la synthèse protéique par le foie n’est pas suffisante pour compenser la perte urinaire des protéines ayant un PM < 70 kDa. Par contre, elle entraîne une élévation des concentrations en protéines ayant un PM > 100 kDa. Pour les protéines ayant un PM entre 70 et 100 kDa, un équilibre se fait entre la fuite urinaire et la synthèse hépatique.

Ces données ne sont cependant pas une règle absolue, certaines protéines ayant un PM proche pouvant évoluer, au cours d’une poussée de syndrome néphrotique, dans le sens contraire (exemple des protéines C et antithrombine). Ces différences proviennent des variations de synthèse hépatique entre ces molécules.

Ces modifications de l’hémostase aboutissent à un état d’hypercoagulabilité qui est corrélé au degré de protéinurie et d’albuminémie [4].
Tableau II Poids moléculaire des différentes protéines intervenant dans le système de l’hémostase et leur évolution au cours du syndrome néphrotique

Molécules

Poids moléculaire[12](kDa)

Evolution

- Alpha 2 macroglobuline [4, 15, 17, 24]

725

- Facteur Willebrand (vWF) [13]

> 500

- Fibrinogène [4, 13, 14, 15, 17, 19]

340

- Facteur VIII [4, 13, 16]

330

- Facteur V [13]

330

- Facteur XIII [13, 16, 19]

320

- Facteur XI [8]

125

stable ou ↘

- Plasminogène [8, 17]

80

- Facteur XII [13]

76

- Facteur II [13]

72

le plus souvent stable

- Protéine S libre [22]

69

- Activateur tissulaire du plasminogène (t-PA) [8, 24]

68

stable ou ↗

- Alpha 2 antiplasmine [4, 24]

67

- 2e cofacteur de l’héparine [13]

65

- Albumine

64

- Protéine C [15, 17, 23]

62

- Facteur IX [13]

57

le plus souvent stable

- Facteur X [13]

56

le plus souvent stable

- Antithrombine [4, 14, 17, 19, 20]

58

↘ ou stable

- Alpha 1 antitrypsine [4, 24]

53

- Inhibiteur de l’activateur du plasminogène I [8, 24]

50

stable ou ↗

- Facteur VII [13]

50

le plus souvent stable

Anomalies acquises de l’hémostase primaire

Au cours du syndrome néphrotique, les anomalies plaquettaires sont quantitatives et qualitatives : une hyperplaquettose est retrouvée dans de nombreux cas mais n’est cependant pas constante [13-17] ; une hyperactivité avec hyperagrégabilité plaquettaire semble plus fréquente et a été observée en présence de différents inducteurs tels que l’adénosine diphosphate, le collagène, l’acide arachidonique et la thrombine [13].

Cette hyperagrégabilité reste d’étiologie inexpliquée, les auteurs avancent une cause probablement multifactorielle (hypoalbuminémie, hyperlipidémie et hyperfibrinogénémie). L’hyperactivité plaquettaire est classiquement réversible [14, 15] mais une étude pédiatrique a montré qu’elle pouvait se prolonger plusieurs mois en période de rémission [18].

Les facteurs procoagulants : effet gain de fonction

L’élévation des concentrations en fibrinogène [4, 13-15, 17, 19], facteur V [13], VIII [4, 13, 16] et XIII [13, 16, 19], dont le poids moléculaire est > 100 kDa, est principalement liée à une augmentation de leur synthèse hépatique.

L’élévation de la concentration en fibrinogène augmente la formation de complexes de fibrine, la viscosité sanguine et stimule l’agrégation plaquettaire. Le taux de fibrinogène diminue pour revenir à la normale après la mise en route de la corticothérapie [15, 19].

Les concentrations en facteurs vitamine-K dépendants (II, VII, IX et X) sont plus variables mais le plus souvent normales [13] du fait d’un plus grand équilibre existant entre leur synthèse hépatique accrue et leur fuite urinaire. Par contre, les concentrations en facteur XII (facteur de Hageman) et XI sont généralement abaissées en raison d’une forte fuite urinaire et probablement d’une consommation intravasculaire accrue [13].

Les inhibiteurs de la coagulation : conséquence d’un effet perte de fonction

L’antithrombine

La concentration plasmatique et l’activité de l’antithrombine sont généralement diminuées au cours du syndrome néphrotique [4, 14, 17, 19, 20] car sa fuite urinaire est favorisée par son faible poids moléculaire [14, 16, 17, 20]. Ce déficit acquis en antithrombine entraîne une diminution de l’inhibition de la thrombine et contribue à l’état d’hypercoagulabilité mis en évidence au cours du syndrome néphrotique. Le taux plasmatique d’antithrombine est corrélé positivement à l’albuminémie [4, 14, 17]. Cette corrélation peut être expliquée par son poids moléculaire et sa charge similaires à celles de l’albumine [17].

Ce déficit en antithrombine n’est cependant pas constant [13, 16] car sa fuite urinaire est contrebalancée par une augmentation de sa synthèse hépatique. Le taux d’antithrombine redevient normal en période de rémission [4, 17] chez les patients corticosensibles mais reste souvent plus bas chez les corticorésistants [17]. Les complications thromboemboliques sont généralement observées quand le taux d’antithrombine est < 75 % [21].

Dans notre revue de la littérature, 64 % des enfants (14/22) présentent un déficit en antithrombine (< 70 %) au moment de l’événement thromboembolique.

La protéine S (PS)

La concentration totale en PS est augmentée chez les patients ayant un syndrome néphrotique [22] alors que sa forme libre active est diminuée [22]. Ce déficit en PS libre est expliqué par une fuite urinaire sélective de la PS libre associée à une augmentation de la liaison de la PS à la C4bBP (C4b binding protein) dont la synthèse hépatique est augmentée au cours du syndrome néphrotique (la PS se retrouvant alors sous une forme complexée) [8, 22]. L’activité de la PS est donc finalement diminuée et contribue à l’élévation du risque thromboembolique.

La protéine C (PC)

La concentration et l’activité de la PC s’élèvent au cours du syndrome néphrotique [15, 17, 23] car la synthèse hépatique de la PC est augmentée alors que sa fuite urinaire reste modérée malgré son poids moléculaire proche de celui de l’antithrombine. La cause en reste encore peu claire.

La concentration en PC s’élève encore plus après mise en route de la corticothérapie [17]. Cette élévation pourrait permettre de contrebalancer l’état d’hypercoagulabilité mis en évidence au cours du syndrome néphrotique.

Les autres inhibiteurs

L’alpha 2 macroglobuline (inhibiteur de la thrombine), protéine ayant un poids moléculaire > 100 kDa, est élevée au cours du syndrome néphrotique [4, 15, 17, 24] car sa fuite urinaire reste modérée [24]. Son augmentation, inversement corrélée à l’albuminémie [4, 24] et directement corrélée à la protéinurie [24] permet probablement de compenser le déficit acquis en antithrombine. Ce mécanisme compensatoire peut expliquer la plus faible incidence des thromboses retrouvée chez l’enfant par rapport à l’adulte, l’élévation de l’alpha 2 macroglobuline étant plus marquée chez l’enfant [2].

La concentration en 2e cofacteur de l’héparine est aussi retrouvée augmentée au cours des poussées de syndrome néphrotique [13]. Cette élévation permet aussi de contrebalancer le déficit acquis en antithrombine.

Le système fibrinolytique

Une réduction de l’activité fibrinolytique contribue à l’élévation du risque thromboembolique dans le syndrome néphrotique.

Albumine et fibrinolyse

Physiologiquement, lorsque le fibrinogène polymérise en fibrine, de l’albumine copolymérise avec la fibrine. Lors des poussées de syndrome néphrotique, l’hypoalbuminémie interfère donc avec la polymérisation du réseau de fibrine. Ce réseau devient anormalement dense et compact et les tests biologiques (temps de thrombine, temps de reptilase) sont allongés. Ces anomalies sont surtout retrouvées pour des taux d’albumine < 20 g/L ce qui correspond au taux moyen retrouvé, lors de l’événement thromboembolique au cours du syndrome néphrotique, dans notre étude (tableau III)( Tableau III ).

S’ajoute un second phénomène qui est celui d’une « résistance » à la fibrinolyse de ce caillot d’où le taux modérément élevé des D-dimères et une migration facilitée du caillot.

Ces anomalies du réseau de fibrine sont partiellement corrigées par l’administration d’albumine in vitro, ce qui permet d’augmenter l’activité fibrinolytique chez ces patients néphrotiques [25].
Tableau III Revue de la littérature 1994-2004. Données biologiques au moment de la thrombose

Nbre d’enfants connus

Moyennes

Normales

Albuminémie

17

18 g/L

35-45 g/L

Fibrinogène

17

6 g/L

1,7-4 g/L

Protéinémie

5

49 g/L

55-75 g/L

Protéinurie

27

9 g/j

< 0,1 g/L

(1 seul enfant n’était pas protéinurique au moment de l’événement thromboembolique)

Antithrombine

22

14 < 70 % (8 normales)

Le plasminogène

Au cours du syndrome néphrotique, le système de la fibrinolyse est généralement déprimé favorisant ainsi la coagulation intravasculaire. La concentration plasmatique en plasminogène, molécule clef de l’activité fibrinolytique ayant un poids moléculaire de 80 kDa, est généralement diminuée du fait de l’existence d’une fuite urinaire [8, 17]. Sa diminution favorise l’état d’hypercoagulabilité.

Autres facteurs de la fibrinolyse

L’alpha 2 antiplasmine et l’alpha 1 antitrypsine (inhibiteurs de la plasmine) sont diminués car leur faible poids moléculaire (< 70 kDa) favorise leur fuite urinaire [4, 24].

Des données contradictoires sont relevées pour l’inhibiteur de l’activateur du plasminogène (PAI), inhibiteur de la fibrinolyse, et l’activateur tissulaire du plasminogène (t-PA) qui sont soit élevés soit dans les limites de la normale [8, 24].

Les D-dimères (produits de la fibrinolyse) sont souvent mais inconstamment élevés dans le syndrome néphrotique [24]. Cette élévation, en l’absence de thrombus vasculaire cliniquement notable, suggère qu’il existe une formation et une lyse concomitante de microthrombi sans expression clinique comme le suggère l’étude scintigraphique pulmonaire rappelée plus haut [4].

La lipoprotéine a

La lipoprotéine a, composée de LDL (low density lipoproteins) et d’apolipoprotéine a, est un facteur indépendant d’élévation du risque thrombotique. Son taux élevé lors du syndrome néphrotique [8, 26] est corrélé aux taux de cholestérol et de triglycérides ainsi qu’au niveau de l’albuminurie ; par contre, il est inversement corrélé à l’albuminémie [26]. La lipoprotéine a présente une analogie de structure avec le plasminogène, pouvant être à l’origine d’une compétition d’action et donc, par là, induire une diminution de l’activité fibrinolytique [8, 13].

L’élévation de la lipoprotéine a au cours du syndrome néphrotique est un facteur de risque thromboembolique [8].

Résultats de notre étude

Lors de l’événement thromboembolique, l’albuminémie est en moyenne < 20 g/L, le fibrinogène > 6 g/L et 64 % des enfants présentent un déficit en antithrombine (< 70 %) (tableau III).

Le risque thromboembolique dans le syndrome néphrotique : différences entre adultes et enfants [2]

L’incidence des thromboses dans le syndrome néphrotique est plus élevée chez l’adulte (24 %) que chez l’enfant (5,4 %). Au niveau de l’analyse de l’hémostase, on retrouve une albuminémie significativement plus basse chez les enfants. Les facteurs de la coagulation vitamine K dépendants, le facteur VIII, les concentrations en complexes monomériques de fibrine soluble et en produits de dégradation de la fibrine sont normaux chez les adultes alors qu’ils sont élevés chez les enfants. L’activation plaquettaire est aussi plus importante chez les enfants. Les concentrations et l’activité de l’antithrombine sont plus souvent anormales chez les enfants que chez les adultes. Les anomalies de l’hémostase semblent donc être plus prononcées chez les enfants, probablement liées à une hypoalbuminémie plus profonde. Mais paradoxalement, l’incidence des thromboses chez les enfants reste plus faible.

L’élévation en alpha 2 macroglobuline est plus marquée chez l’enfant et celle en protéine C, fréquente chez les enfants, n’existe habituellement pas chez les adultes. Ces deux facteurs pourraient avoir un rôle protecteur vis-à-vis des thromboses en contrebalançant l’état d’hypercoagulabilité mis en évidence au cours du syndrome néphrotique.

Le terrain joue aussi un grand rôle car d’autres facteurs de risque thromboemboliques sont plus fréquemment présents chez l’adulte que chez l’enfant (tabac, contraception, hypertension artérielle, surpoids, diabète…).

Autres facteurs de risque de thrombose

D’autres facteurs de risque thromboemboliques existent au cours du traitement du syndrome néphrotique, les thromboses étant une complication multifactorielle.

Ces facteurs de risque associés sont l’utilisation de corticostéroïdes, les diurétiques, la présence d’une voie veineuse centrale, un traumatisme local (ex : ponctions veineuses itératives), la déshydratation (hypovolémie), les infections, l’immobilisation, l’hyperviscosité liée à l’augmentation des macromolécules (fibrinogène, alpha 2 macroglobuline…), la dyslipidémie [3]…

Facteurs biologiques prédictifs de thrombose

Données de la littérature

Peu de données existent sur la conduite à tenir dans la prophylaxie du risque thromboembolique dans le syndrome néphrotique. On retrouve généralement comme facteur de risque majeur prédictif de ce risque une albuminémie < 25 g/L [3, 27], l’existence d’une protéinurie [3] et une antithrombine < 75 % [21].

Chez l’adulte, la glomérulonéphrite extra-membraneuse reste la cause la plus fréquente de syndrome néphrotique compliqué de thrombose vasculaire [27]. Quelques études s’accordent à dire qu’une anticoagulation prophylactique s’avère nécessaire dans le syndrome néphrotique associé à une glomérulonéphrite extra-membraneuse et doit être administrée tant que le sujet reste néphrotique avec une suspension en période de rémission [27, 28].

Propositions de la Société française de néphrologie pédiatrique [29]

Il n’existe, à ce jour, pas de consensus ni d’évidence scientifique sur les indications de mise en route d’un traitement préventif des thromboses au cours du syndrome néphrotique.

Pour certains auteurs, seules les formes majeures du syndrome néphrotique corticosensible (formes avec anasarque ou association avec des facteurs thrombogènes autres que le syndrome néphrotique) nécessitent un traitement anticoagulant efficace (antivitamine K ou héparine de bas poids moléculaire). Dans les formes modérées, qui sont celles généralement observées, une prévention par aspirine à dose antiagrégante est suffisante.

Pour d’autres auteurs, les malades à haut risque nécessitant une anticoagulation sont définis par :

  • albumine < 20 g/L ;
  • fibrinogène > 6 g/L ;
  • antithrombine < 70 % ;
  • D-dimères > 1 000 ng/mL.

Ces anomalies justifient le début d’un traitement par antivitamines K ou héparines de bas poids moléculaire.

Les traitements préventifs

Recommandations de prise en charge relevées dans la littérature

Les périodes les plus propices aux thromboses au cours du syndrome néphrotique sont les périodes de protéinurie. Les accidents thrombotiques en période de rémission n’ont été qu’exceptionnellement rapportés.

Trois types de molécules peuvent être utilisés pour cette prophylaxie thromboembolique : l’héparine, les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) et les antivitamines K (AVK). L’utilisation de ces traitements n’est pas sans exposer aux complications hémorragiques et leurs indications dans le syndrome néphrotique restent controversées en Europe.

Héparine standard

L’activité anticoagulante de l’héparine est médiée par l’antithrombine dont le taux chute au cours du syndrome néphrotique limitant ainsi leur action. Son utilisation est limitée par la diminution de l’antithrombine (car elle exerce son activité anticoagulante en se fixant à l’antithrombine) et le risque hémorragique qu’elle comporte. Aucune étude n’a été réalisée l’utilisant comme prophylaxie au cours du syndrome néphrotique.

Héparine de bas poids moléculaire (HBPM)

Son intérêt réside dans le fait que son activité biologique est moins dépendante de l’antithrombine que l’héparine standard. La période de prévention dure parfois plusieurs semaines et la tolérance des injections répétées est relative, surtout dans la population pédiatrique.

La prophylaxie par HBPM a été étudiée chez l’adulte [30]. Leur administration une fois par jour en sous-cutané jusqu’à un mois après la rémission du syndrome néphrotique a bien été acceptée par les patients. Aucun effet secondaire (hémorragie, thrombopénie, ostéopénie) ni thromboses n’ont été observés. Le recul dans cette étude est de 6 mois à 1 an.

Dans notre revue de la littérature, peu de données sont relevées en ce qui concerne les traitements préventifs thromboemboliques mis en place en pédiatrie. On retrouve ces données chez seulement 7 enfants : 6 n’avaient aucun traitement anticoagulant au moment de la thrombose mais il est intéressant de constater qu’un enfant était sous HBPM 1 mg/kg/j au moment du diagnostic de l’événement thromboembolique.

Antivitamines K (AVK)

Pour les AVK, l’altération des concentrations plasmatiques en protéines de la coagulation vitamine-K dépendantes et leur liaison à l’albumine rend leur maniement difficile au cours du syndrome néphrotique et peut accroître le risque hémorragique en entraînant une anticoagulation excessive.

Cette anticoagulation orale prophylactique a été étudiée chez des sujets adultes ayant un syndrome néphrotique lié à une glomérulonéphrite extra-membraneuse [28] qui est associée à un plus haut risque de thromboses que les autres types de syndrome néphrotique. Cette anticoagulation donnée en période néphrotique augmente l’espérance de vie chez ces adultes et les bénéfices sont supérieurs aux risques hémorragiques qu’induit cette anticoagulation.

Toutes ces données ne rendent pas simple l’utilisation d’une anticoagulation au cours du syndrome néphrotique.

Propositions de traitement de la Société française de néphrologie pédiatrique [29]*

Il n’existe, à ce jour, pas de consensus ni d’évidence scientifique issus d’études cliniques méthodologiquement appropriées quant à l’intérêt d’une thromboprophylaxie chez l’enfant néphrotique.

Certains auteurs n’utilisent qu’un traitement par antiagrégants plaquettaires (aspirine 25 à 100 mg/j). Pour d’autres, les périodes de protéinurie nécessitent un traitement par antivitamine-K comme la warfarine (Coumadine®), en visant un INR entre 2 et 3, sous couvert d’énoxaparine (HBPM) en début de traitement. D’autres encore ne proposent qu’un traitement par énoxaparine en 1 ou 2 injections quotidiennes en visant une activité anti Xa à H4 autour de 0,5 U/mL. Certains associent à ces traitements un antiagrégant plaquettaire tant que persiste une thrombocytose > 500 g/L. Lors de la négativation de la protéinurie, la perte d’antithrombine va cesser. Le traitement doit donc être interrompu pour éviter tout risque hémorragique.

Conclusion

Les thromboses restent une complication peu fréquente du syndrome néphrotique, notamment chez l’enfant, mais elles continuent cependant à mettre en jeu le pronostic vital. Elles sont la conséquence non seulement de l’apparition d’un état d’hypercoagulabilité mais aussi d’anomalies de la fibrinolyse. Les facteurs prédictifs majeurs du risque thromboembolique sont une albuminémie < 25 g/L, l’existence d’une protéinurie et une antithrombine < 75 %. Peu de données existent dans la littérature sur l’impact des facteurs génétiques de prédisposition aux thromboses et cette notion nécessiterait de plus grandes études pour juger de l’intérêt d’une prophylaxie chez les sujets à risque de thrombose. Aucune attitude consensuelle n’existe pour la prévention du risque thromboembolique dans le syndrome néphrotique mais de plus en plus d’équipes s’accordent à mettre en route un traitement préventif au cours des périodes de rechute, les bénéfices apparaissant plus importants que les complications.

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27 Bellomo R, Altinks RC. Membranous nephropathy and thromboembolism : Is prophylactic anticoagulation warranted? Nephron 1993 ; 63 : 249-54.

28 Sarasin FP, Schifferli JA. Prophylactic oral anticoagulation in nephrotic patients with idiopathic membranous nephropathy. Kidney Int 1994 ; 45 : 578-85.

29 Berard E. Syndrome néphrotique pur corticosensible de l’enfant. Néphrologie et Thérapeutique 2005 ; 1 : 150-6.

30 Rostoker G, Durand-Zaleksi I, Petit-Phar M, Philippon C, Desforges L, Terzidi H. L. Prevention of thrombotic complications of the nephrotic syndrome by the low-molecular-weight heparin enoxaparin. Nephron 1995 ; 69 : 20-8.

* En dehors du syndrome néphrotique cortico-résistant et celui du petit nourrisson.


 

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