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Artériopathie oblitérante des membres inférieurs et diabète sucré


Sang Thrombose Vaisseaux. Volume 16, Numéro 8, 393-402, Octobre 2004, Mini-revue


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Agnès Hartemann-Heurtier, Camille Deybach , Service de diabétologie, Hôpital de la-Pitié, 83, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France.

Résumé : L’artériopathie des membres inférieurs, complication cardiovasculaire la plus spécifiquement corrélée à l’hyperglycémie, concerne 20 % des diabétiques de type 2 après 60 ans. Elle est associée à une augmentation du risque d’amputation majeure, et à une augmentation de la mortalité coronarienne. C’est cependant la complication la plus mal évaluée dans les études de prévention et d’intervention. L’artériopathie des patients diabétiques peut concerner les axes proximaux mais se caractérise plus spécifiquement par une atteinte des axes de jambe. Le doppler artériel, avec description précise des axes de jambe et de pied, est l’examen de première intention dans le diagnostic. L’artériographie des membres inférieurs, avec clichés tardifs permettant de visualiser la vascularisation du pied, est réservée aux situations pour lesquelles une revascularisation est envisagée. En présence d’une plaie, la mesure de la pression transcutanée en oxygène (TcPO 2), de la pression de cheville ou d’orteil peuvent avoir un intérêt, parallèlement à l’évaluation clinique, pour évaluer la nécessité d’une revascularisation par angioplastie (souvent tentée dans un premier temps) ou par pontage distal souvent possible sur une artère pédieuse restée perméable le plus souvent. La revascularisation suite au pontage permet dans plus de 80 % des cas le sauvetage de membre. C’est la survenue d’une plaie sur un pied artéritique incapable de « faire face » qui semble pouvoir expliquer la survenue secondaire de la gangrène et l’augmentation du risque d’amputation majeure chez les diabétiques. Si l’efficacité des traitements médicaux de l’artériopathie n’est pas encore démontrée, la prévention des plaies semble être un objectif accessible.

Mots-clés : diabète, artériopathie des membres inférieurs, plaie du pied diabétique, amputation

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Agnès Hartemann-Heurtier*, Camille Deybach

Service de diabétologie, Hôpital de la-Pitié, 83, boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France

L’artériopathie des membres inférieurs, complication fréquente et grave du diabète, est la grande oubliée des études de prévention cardiovasculaire. Parce que son diagnostic est cliniquement difficile (les diabétiques claudiquent peu, la palpation des pouls n’a pas une bonne valeur prédictive), parce qu’on ne meurt pas (ou peu) d’artériopathie mais beaucoup plus sûrement de cardiopathie, la survenue ou l’aggravation d’une artériopathie des membres inférieurs soit ne fait pas partie des critères de jugement, soit est évaluée de manière très discutable. De plus, alors que des progrès considérables ont été faits dans la prise en charge de l’ischémie sévère des membres inférieurs grâce à l’avènement du pontage dit « distal » et au développement plus récent de l’angioplastie, l’évaluation et le traitement de l’artériopathie continuent d’être bien souvent ignorés lors de la prise en charge des plaies du pied diabétique, conduisant à des amputations illégitimes.

À quel point les diabétiques sont-ils concernés par cette complication ?

Pour avoir une idée à peu près fiable de la fréquence de l’artériopathie des membres inférieurs chez les patients diabétiques, il ne faut retenir que les études qui se donnent des critères corrects de diagnostic. En effet, la claudication intermittente n’est un signe ni sensible (moins d’un patient diabétique artéritique sur 4 claudique) ni spécifique (les deux tiers des patients classés comme claudicant n’ont pas d’artériopathie objective ! [1]) et l’abolition d’un seul pouls distal n’a une sensibilité que de 65 %. Les études idéales comportent donc des critères diagnostics cliniques et complémentaires (pression de cheville, pression d’orteil, doppler artériel...).

La prévalence de l’artériopathie des membres inférieurs chez les patients diabétiques est logiquement dépendante de l’âge. Ainsi elle peut aller de 1,2 % dans l’étude UKPDS [1] qui incluait des patients à la découverte du diabète (moyenne d’âge 52 ans) et excluait ceux qui avaient des antécédents cardiovasculaires connus, à 21 % chez des diabétiques connus traités (moyenne d’âge 65 ans) [2]. Plusieurs études confirment ce chiffre de prévalence autour de 20 % dès que l’on s’adresse à une population de patients diabétiques de type 2 de plus de 60 ans [3–5]. Cette prévalence est en moyenne 3 fois plus élevée que dans la population non diabétique du même âge [2, 4, 6].

L’incidence est aussi dépendante de l’âge [6]. Dans la cohorte de l’UKPDS [1] elle est faible (0,4 %/an) tandis qu’elle dépasse en moyenne 2 %/an dès que les populations diabétiques étudiées ont plus de 60 ans [3, 5, 6].

Mais l’hyperglycémie est-elle pour quelque chose dans la survenue de cette complication ?

Dans la mesure où les patients diabétiques de type 2 cumulent les facteurs de risque cardiovasculaire, la question se pose de savoir si l’hyperglycémie augmente par elle-même le risque d’artériopathie des membres inférieurs. L’artériopathie du patient diabétique ayant une présentation clinique qui lui est propre par rapport au patient dyslipidémique ou hypertendu (l’artériopathie du patient diabétique a une topographie distale et une composante artériosclérotique particulières), on suggère depuis longtemps de manière intuitive un rôle délétère spécifique de l’hyperglycémie. Ainsi, dans la population des Indiens Pima, qui a comme caractéristique une très forte prévalence de diabète mais semble protégée vis-à-vis de la dyslipidémie et de l’hypertension, le taux d’amputations majeures est 100 fois plus élevé que chez les Caucasiens non diabétiques, et ce risque est corrélé à la présence de calcifications artérielles [7], ce qui suggère bien qu’une hyperglycémie isolée favorise l’artériopathie. Ce rôle pathogène propre de l’hyperglycémie vis-à-vis de l’artériopathie a été confirmé par des études transversales et prospectives : après ajustement pour tous les autres facteurs de risque cardiovasculaire, le fait d’être diabétique multiplie le risque d’avoir une artériopathie par 2 ou 3 [2, 6]. De même au sein de la population diabétique, le taux d’HbA 1c est corrélé de manière indépendante des autres facteurs de risque au fait d’avoir une artériopathie [2] ou de risquer d’en développer une [1]. Ainsi dans l’étude UKPDS [1], chaque 1 % d’HbA 1c supplémentaire à l’entrée dans l’étude augmente de manière indépendante le risque de survenue d’une artériopathie de 28 % dans le suivi à 6 ans (( Fig. 1 )).

Cependant d’autres facteurs en plus de la glycémie augmentent ce risque de manière indépendante. Certains sont retrouvés systématiquement dans toutes les études transversales ou prospectives : l’âge, la pression artérielle systolique, le tabagisme actif ou supérieur à 25 paquet-années sont corrélés au risque de manière positive [1–3]. Par contre, le sexe n’est pas un facteur de risque. Quant au rôle éventuel joué par les lipides, les résultats ne sont pas toujours concordants : un HDL bas est trouvé systématiquement dans les études prospectives [1, 5] comme facteur de risque indépendant, tandis que le rôle du LDL cholestérol n’est trouvé que dans une étude [5]. Enfin, à noter le lien systématiquement retrouvé entre un IMC bas et l’artériopathie. Mais ce lien perd sa signification dans les analyses multivariées, ce qui suggère qu’il se confond probablement avec le tabagisme. En conclusion, l’hyperglycémie est reconnue comme facteur de risque indépendant de l’artériopathie, celui-ci étant augmenté par l’âge, l’hypertension artérielle systolique et le tabac, tandis que le rôle spécifique de la dyslipidémie sur l’artériopathie du diabétique n’est pas clairement établi.

Physiopathologie de l’artériopathie chez le diabétique

Les mécanismes concourant à l’athérosclérose sont les mêmes que pour la localisation coronaire ou cérébrale, bien que la glycémie semble avoir un rôle délétère plus spécifique pour les artères de jambe [8]. Ils regroupent des anomalies de la synthèse (ou de la dégradation) du NO au niveau des cellules endothéliales, associées à une augmentation de facteurs vasoconstricteurs, différentes altérations de signaux de transduction aussi bien au niveau endothélial que musculaire lisse, secondaires à l’hyperglycémie, au taux élevé d’acides gras libres et à l’hyperlipidémie caractéristique du diabète (augmentation des LDL petites et denses). À ces anomalies s’ajoutent une augmentation de plusieurs facteurs thrombotiques et une dysfonction plaquettaire [9, 10].

Mais à l’athérosclérose s’ajoute dans le diabète un facteur de vieillissement accéléré de la paroi artérielle : l’artériosclérose. Celle-ci pourrait être liée à une glyco-oxydation de la matrice extra-cellulaire et se caractérise entre autres par des dépôts calciques au sein de la média, appelés médiacalcose. La signification de celle-ci n’est pas clairement établie. La médiacalcose est beaucoup plus fréquemment observée dans le diabète et l’insuffisance rénale chronique (en particulier au stade d’hémodialyse). Elle est fortement corrélée au risque d’amputation [7, 11] et est fréquemment associée à l’artériopathie des membres inférieurs [12], mais aussi à la neuropathie végétative. Cependant, si c’est un marqueur de l’artériopathie, il n’est pas clairement établi que ce soit un facteur de gravité, certaines études suggérant que la rigidité de la paroi artérielle distale ne s’accompagne pas forcément d’une diminution du débit et du taux d’oxygénation des tissus concernés [13, 14].

La présentation anatomo-clinique

Sa particularité est connue depuis très longtemps : elle peut concerner comme dans l’hypercholestérolémie les artères proximales (iliaques et fémorales) avec une prévalence comparable, mais elle touche de manière beaucoup plus fréquente que chez les non-diabétiques les artères distales : artère poplitée, tronc tibio-peronier, artères tibiale antérieure, tibiale postérieure et péronière [15]. Cependant, dans la moitié des cas environ, alors que tous les axes artériels de la jambe sont sévèrement touchés, une artère pédieuse vascularisée par des collatérales de suppléance reste perméable [16]. C’est dans cette artère du dos du pied que pourra être implanté un éventuel pontage distal qui permettra de sauver le pied. C’est cette particularité anatomo-pathologique qui est souvent ignorée et non cherchée (les clichés d’artériographie s’arrêtent à la cheville si on ne demande pas de clichés tardifs) et qui a longtemps conduit et conduit encore à l’affirmation erronée qu’aucun pontage n’est possible chez le patient diabétique.

Cliniquement, moins d’un tiers des patients diabétiques artéritiques présentent une claudication intermittente du mollet [1]. Dans le cas de l’ischémie artérielle sévère du pied, la sensibilité de ce signe n’est que de 50 % [17]. Ceci est dû au fait d’une part qu’une neuropathie périphérique est fréquemment associée et empêche l’ischémie de se manifester par la douleur, et d’autre part au fait que les muscles de la jambe sont vascularisés par des branches souvent indemnes de l’artère fémorale, tandis que toutes les artères de jambe peuvent être sténosées voire occluses. Inversement, sont prises parfois pour une claudication des douleurs de neuropathie sensitive, mais avec un interrogatoire rigoureux la spécificité de la claudication intermittente en présence d’une ischémie sévère peut atteindre 90 % [17].

La palpation des pouls doit s’attacher à rechercher les pouls poplités, tibiaux postérieurs et pédieux. Typiquement dans l’artériopathie distale, le pouls poplité peut être encore présent tandis que sont abolis les pouls distaux. L’abolition des deux pouls distaux a une très bonne spécificité pour signer une artériopathie : 99 % [18]. Mais la sensibilité n’est que de 65 %. Un tiers des patients avec une artériopathie de jambe peuvent donc avoir un pouls encore palpable au niveau du pied ou de la cheville.

Enfin, le diagnostic peut être évident en présence de troubles trophiques sévères, d’allure nécrotique, sur un pied froid avec deux pouls distaux abolis. Mais certaines infections des parties molles, en particulier à streptocoques (cellulite nécrosante) peuvent entraîner une gangrène superficielle associé à un œdème rendant les pouls non palpables, ce qui fait suspecter parfois à tort la présence d’une artériopathie sévère. Les explorations complémentaires (pression de cheville, doppler artériel...) permettent alors de trancher.

Les complications

La découverte d’une artériopathie des membres inférieurs chez un patient diabétique a deux implications : d’une part, cela en fait un patient à haut risque de mortalité cardiovasculaire, d’autre part à haut risque d’amputation majeure.

La présence d’une artériopathie est connue comme marqueur de haut risque de mortalité coronaire. Ainsi, dans la population générale, elle multiplie par 6 la mortalité coronarienne en 10 ans [19]. Chez les patients diabétiques, l’artériopathie des membres inférieurs s’accompagnerait d’une coronaropathie (symptomatique ou dépistée par scintigraphie myocardique) dans au moins 50 % voire 70 % des cas. Dans une étude prospective avec un diagnostic validé d’artériopathie [5], on observe 52 % de mortalité à 11 ans chez les patients diabétiques artéritiques versus 17 % chez ceux ne présentant pas d’artériopathie (donc x 3). Cette mortalité est d’origine coronaire dans 91 % des cas. Mais lorsque l’on observe au sein des patients diabétiques et coronariens ceux qui présentent en plus une artériopathie, la médiane de survie à 13 ans est plus courte de deux ans chez ces derniers bien que l’aspect de leurs artères coronaires ne soit pas plus sévère à l’artériographie [20]. L’artériopathie augmente donc de manière indépendante le risque de mortalité coronaire sans que la cause de cette surmortalité ne soit clairement établie.

Le diabète a aussi été identifié depuis longtemps comme un facteur de risque d’amputation majeure, multipliant le risque par 15 par rapport à la population non diabétique. Il est à l’origine de 50 à 70 % des amputations aux USA [21]. L’incidence d’une première amputation a été évaluée dans une étude prospective chez des patients diabétiques de type 2 âgés en moyenne de 52 ans et suivis pendant 10 ans. Elle est estimée à 18/100 patients/10 ans [22]. Mais le rôle respectif joué par l’artériopathie, la neuropathie ou l’infection dans la survenue de cette complication est difficile à préciser. D’autant plus que l’amputation ne résulte pas d’une évolution « spontanée » de ces pathologies (comme la rétinopathie ou l’infarctus) mais bien souvent de décisions thérapeutiques posées sans consensus devant des tableaux cliniques variés.

Quoi qu’il en soit, de nombreux éléments ont permis de montrer que l’artériopathie joue un rôle important dans la survenue de cette complication. Ainsi le risque d’amputation est étroitement associé en suivi prospectif à la présence d’un marqueur d’artériopathie qu’est la médiacalcose chez les Indiens Pima [7]. Dans une étude rétrospective [23], le diabète associé à une artériopathie des membres inférieurs multiplie le risque d’amputation par 10 chez l’homme et 14 chez la femme. Plus récemment, dans une étude prospective où l’artériopathie est clairement définie par des paramètres cliniques et/ou fonctionnels validés, la présence d’une artériopathie en analyse multivariée multiplie par 3 le risque de survenue d’une amputation dans une cohorte d’hommes diabétiques de 65 ans [24], tandis que la présence d’une neuropathie le multiplie aussi de manière indépendante par 3, et celui d’une plaie initiale par 2,5. Si l’on distingue les amputations majeures (à la cheville ou au dessus) des mineures, l’artériopathie n’est associée qu’au risque d’amputation majeure qu’elle multiplie par 5,8, tandis que la neuropathie est associée au risque d’amputations mineures. A noter cependant que le sexe masculin n’augmente pas le risque d’artériopathie, mais augmente celui d’amputation (le taux d’amputations est 2 à 3 fois plus élevé chez l’homme que chez la femme), probablement parce qu’il augmente le risque de neuropathie.

Cependant, la survenue d’une plaie ischémique conduisant au risque d’amputation n’est pas une fatalité chez le patient artéritique. Penser qu’on peut se réveiller un matin avec un orteil, voire tout l’avant-pied, « spontanément nécrosé » comme peuvent le raconter certains patients est une erreur conceptuelle qui conduit à des stratégies thérapeutiques non adaptées. En effet, dans la grande majorité des cas, un traumatisme initial est à l’origine de la survenue de la gangrène. Il peut s’agir de soins d’auto-pédicurie (soins d’ongles qui ont emporté un bout de chair, abrasion traumatique d’hyperkeratose, utilisation d’un corricide…), du port de chaussures blessantes, d’un corps étranger lors de la marche pieds-nus, d’un auto-traumatisme lié à un ongle épaissi par l’onychomycose, d’une mycose interdigitale creusante et surinfectée… La recherche de cette « porte d’entrée » de l’inflammation locale qui a entraîné secondairement la gangrène est importante pour la thérapeutique et la prévention. Pour la thérapeutique, il peut s’agir de faire « sauter » l’ongle blessant, d’empêcher le patient de remettre ses chaussures « à risque », de soigner la mycose… Pour la prévention, il s’agit de dépister les patients diabétiques qui sont atteints d’une artériopathie (et/ou une neuropathie) et de leur faire suivre un apprentissage des gestes « à risque » et « non à risque », afin d’éviter la survenue d’un traumatisme. La présence d’une artériopathie fait du patient diabétique un patient de risque 2 dans la gradation du « risque podologique » (le grade 0 étant l’absence de neuropathie, le risque 1 étant la présence d’une neuropathie sans artériopathie, et le risque 3 étant le pied de Charcot ou l’antécédent de plaie).

Les explorations complémentaires non invasives

Le fait que la classification de Leriche et Fontaine ne soit pas apte à préjuger de la gravité de l’artériopathie chez le patient diabétique (étant donnée l’absence fréquente de douleur même dans l’ischémie sévère) a conduit à la mise au point de moyens d’investigation complémentaires. L’artériographie ne fait pas partie de ces moyens d’investigation de base (étant donnés les risques qu’elle fait courir) mais est réservée aux circonstances cliniques dans lesquelles un geste de revascularisation est indiqué. Cette indication doit donc être posée sur la clinique et d’autres moyens d’exploration dits « non invasifs ».

L’échographie-doppler

C’est le moyen d’investigation le plus fréquemment utilisé, et recommandé dans l’évaluation de l’artériopathie du patient diabétique qui présente des symptômes cliniques ou une abolition des pouls distaux. Cependant, repérer et décrire la perméabilité des axes artériels de la jambe et du pied demande un investigateur entraîné, un matériel performant et... du temps ! Bien souvent les comptes-rendus de dopplers artériels sont donc inexploitables chez le patient diabétique : ils se contentent de décrire les axes aorto-iliaques et fémoraux, alors que ce qui menace le patient d’amputation majeure est son atteinte artérielle distale !

Mais un doppler artériel de qualité est d’une grande utilité dans la prise de décision face à une plaie du pied dans un contexte d’ischémie artérielle : il permet de connaître le nombre d’axes de jambes sténosés ou occlus, la localisation des lésions, leur accessibilité éventuelle à un geste d’angioplastie, la qualité de la vascularisation artérielle du pied (pédieuse, plantaire interne) et donc les chances de cicatrisation. Certaines études ont montré qu’il pouvait éviter le recours à l’artériographie tout en permettant avec la même sécurité l’indication d’un pontage artériel. Mais elles sont discutées [25] et le recours à l’artériographie avant un geste vasculaire demeure pour l’instant la règle.

La pression de cheville et d’orteil

Il y a une décennie (et encore souvent actuellement), la qualité des descriptions par le doppler des artères de jambe et de pied laissant à désirer, d’autres moyens non invasifs d’apprécier le degré d’ischémie distale ont été développés. La prise de pression à la cheville se fait en décubitus à l’aide d’un brassard et d’un doppler portable qui permette de repérer un signal audible au niveau du pouls pédieux et/ou tibial postérieur. La prise de pression au niveau de l’hallux nécessite un équipement plus spécialisé. Ces deux techniques ont été validées à une époque où les gestes de revascularisation étaient peu pratiqués chez les patients diabétiques, et où l’on pouvait donc corréler ces mesures à l’évolution spontanée des plaies ischémiques. Il a ainsi été montré par une étude prospective chez 314 patients diabétiques que les valeurs de la pression artérielle mesurée à la cheville et au gros orteil étaient bien corrélées à la chance de cicatriser sans amputation ou au risque d’amputation [26]. De ces corrélations ont été déduits des seuils approximatifs de pression qui caractérisent l’ischémie sévère qui nécessitent un geste de revascularisation : pression d’orteil inférieure à 30 mmHg ou pression de cheville inférieure à 50 mmHg [27, 28].

On peut aussi utiliser l’index « pression de cheville/pression au bras » (index cheville/bras ou ICB). Celui-ci est normalement supérieur ou égal à 0,9. Entre 0,5 et 0,9 mmHg on parle d’artériopathie modérée, en dessous de 0,5 (mais pour certains de 0,3 !) on parle d’artériopathie sévère qui nécessitent un geste de revascularisation. Cependant dans 10 à 30 % des cas, les artères à la cheville sont incompressibles en raison de la présence d’une médiacalcose. L’ICB est alors supérieur à 1,15. La présence de la médiacalcose traduit très probablement la présence d’une artériopathie, mais la gravité de celle-ci n’est alors pas appréciable par cette technique.

Une étude récente a retrouvé une excellente corrélation entre les mesures de pression à la cheville et au gros orteil, concluant que ces mesures étaient redondantes, et que la pression de cheville était donc suffisante (d’autant qu’elle est techniquement plus facile) pour apprécier la sévérité de l’artériopathie, sauf en cas d’artères incompressibles [29].

La mesure de la pression transcutanée en oxygène (TcPO2)

La mesure de la TcPO2 au niveau du pied a été développée du fait de la discordance parfois observée entre la sévérité de l’artériopathie au niveau de la jambe et celle du pied. Elle est sensée refléter le degré de vascularisation artérielle tissulaire distale. Elle nécessite un appareillage spécialisé et une technique rigoureuse. Elle est normalement supérieure à 60 mmHg. Ses résultats peuvent être faussés par le tabagisme, l’œdème ou l’inflammation. De nombreuses études ont permis de conclure qu’une TcPO2 inférieure à 30 mmHg traduit une artériopathie sévère, et qu’une plaie accompagnée d’une TcPO2 inférieure à 20 mmHg (pour certains < 15 mmHg !) aurait peu de chance de cicatriser sans geste de revascularisation [30–32]. Récemment, des études prospectives sur des plaies ischémiques dans un contexte contre-indiquant le pontage artériel, ont montré que la TcPO2 serait mieux corrélée à la chance de cicatriser (donc à la gravité de l’artériopathie ?) que la pression d’orteil [33] ou de cheville [30].

Place de ces différents moyens d’investigation dans la prise en charge

Tous ces moyens d’exploration ont leur taux d’erreurs. Aucun seuil ne garantit à 100 % la gravité ou l’innocuité de l’artériopathie. Les décisions thérapeutiques ne sont donc jamais prises sur une seule mesure. Le moyen le plus systématiquement utilisé parce que le plus répandu mais aussi le plus « visuel » est l’échographie-doppler. Paradoxalement, ses résultats n’ont jamais été évalués. Chaque équipe complète l’échographie-doppler par un examen « quantitatif » sans réel niveau de preuve que l’un serait plus valable que l’autre. Une étude prétend montrer que le fait de fonder les décisions thérapeutiques sur un seuil de TcPO2 à 30 mmHg donne de bons résultats en termes de sauvetage de membre [31]. Mais l’exploration était systématiquement complétée par une échographie-doppler et une pression de cheville dont on ne nous dit pas la place dans la prise de décision ! Une autre étude récente randomisée [34] compare dans la prise en charge des plaies sévèrement ischémiques l’efficacité du sens clinique du chirurgien vasculaire aidé d’une pression de cheville, à l’efficacité des décisions fondées sur une pression d’orteil ou une TcPO2 sans tenir compte de la clinique : les résultats en termes de nombre d’artériographies demandées, nombre de gestes vasculaires effectués et taux de sauvetage de membres sont strictement comparables ! Mais dans les deux cas on s’aide aussi de l’échographie-doppler !

In fine, on pourrait conclure que l’on peut se passer soit du sens clinique, soit de la TcPO2 et de la pression d’orteil, mais en tout cas pas du doppler !

On peut donc en conclure qu’en présence d’une plaie du pied et de signes cliniques d’artériopathie, une échographie-doppler de qualité est indispensable, et qu’elle peut être complétée utilement (mais peut-être pas obligatoirement quand on a une grande expérience clinique dans le domaine) par un examen quantitatif dont la nature est variable en fonction des habitudes des équipes.

En revanche, en présence d’une gangrène humide extensive ou de signes d’ischémie critique (dont la définition actuelle est : douleur de décubitus depuis plus de 15 jours ou plaie nécrotique associée à une pression d’orteil inférieure à 30 mmHg ou de cheville inférieure à 50 mmHg) (( Fig. 2 )), le recours direct à l’artériographie dans l’intention d’effectuer un geste vasculaire est justifié.

Y a-t-il un traitement médical ?

Si l’intérêt d’arrêter de fumer ne fait aucun doute, l’efficacité de la prise en charge de l’hyperglycémie ou des autres facteurs de risque sur l’apparition ou l’aggravation de l’artériopathie n’est pas démontrée.

Dans l’étude UKPDS [35], la différence de 0,9 % d’HbA 1c entre deux groupes de patients diabétiques, traités l’un de manière dite intensive et l’autre de manière conventionnelle, ne réduit pas de manière significative le taux d’amputations majeures. Dans cette même étude, la prise en charge plus efficace de l’hypertension artérielle [36] ne réduit pas non plus le taux d’amputations majeures. Mais, dans l’UKPDS, les patients sont inclus au stade de découverte du diabète et ceux qui ont des antécédents cardiovasculaires sont exclus. L’âge moyen est donc de 54 ans, et le nombre d’amputations majeures observées dans le suivi est donc extrêmement faible. De plus, la prévention de la survenue ou de l’aggravation de l’artériopathie n’a pas été étudiée en tant que telle, avec des critères corrects de jugement (palpation des pouls distaux associée à une prise des pressions de cheville/d’orteil et une exploration par doppler) alors que dans cette population « jeune » le risque d’artériopathie sévère menaçant d’amputation est faible. De même, dans la plupart des études de prévention cardio-vasculaire avec des statines, l’artériopathie des membres inférieurs est rarement étudiée, ou avec comme seul critère de jugement « l’amputation majeure » qui est un événement tardif et dépendant de la stratégie thérapeutique utilisée face à une plaie du pied. Rien ne permet donc pour l’instant de conclure quant à l’efficacité de ces traitements sur la prévention de l’apparition ou de l’aggravation d’une artériopathie.

En revanche, dans l’étude dite Steno 2 [37] qui comparait une prise en charge intensive à une prise en charge conventionnelle de tous les facteurs de risque dans une population de patients diabétiques à risque vasculaire puisque présentant une microalbuminurie, on note, même si le nombre d’évènements est faible, une diminution de moitié du nombre d’amputations majeures et de gestes de revascularisation. Ces résultats demandent à être confirmés car l’effectif et le nombre d’évènements sont trop faibles pour que le résultat puisse avoir une valeur statistique.

Comme dans les autres formes d’artériopathie, la marche est recommandée pour favoriser le développement d’une circulation collatérale de suppléance. Mais elle est dans ce contexte à haut risque. Comme on l’a vu plus haut, la survenue d’une ulcération est corrélée au risque d’amputation, qui est aussi augmenté par la présence de l’artériopathie. Toute blessure du pied (qui sera non perçue dans un contexte où la neuropathie sensitive est fréquemment associée) est à haut risque de se terminer par une plaie infectée et nécrotique. Le patient doit donc être éduqué à choisir des chaussures non blessantes, voire devoir bénéficier de chaussures faites sur mesures en cas de pieds déformés par la neuropathie, avant de mettre en place de la marche intensive.

Nature et place des gestes de revascularisation

Pendant longtemps, on a considéré que les pontages artériels étaient vains chez les patients diabétiques artéritiques, dans la mesure où tous les axes de jambe étaient touchés, et où l’on pensait que la microangiopathie pouvait affecter la microcirculation distale. Puis des équipes de chirurgie vasculaire ont complètement remis en question ces deux a priori en montrant que les pontages étaient possibles dans la mesure où persistait le plus souvent une artère pédieuse qui permettait l’implantation du greffon et que ces pontages étaient tout à fait efficaces pour sauver la jambe et permettre de cicatriser les plaies artéritiques, prouvant ainsi l’absence de microangiopathie artérielle distale délétère [38]. Une étude prospective a ainsi suivi à 5 ans le devenir de 795 pontages artériels (dont 87 % d’infra-poplités) pour plaie du pied diabétique [39]. Le taux de sauvetage de membre était de 87,5 %, avec un greffon encore perméable dans 76 % des cas. La médiacalcose sévère n’est pas un obstacle à l’implantation du greffon [40]. Les indications de ces pontages sont la claudication intermittente serrée invalidant la vie courante et l’ischémie critique du membre définie soit par une douleur de décubitus durant depuis 15 jours, soit par une plaie gangreneuse associée à une pression de cheville inférieure à 50 mmHg ou d’orteil inférieure à 30 mmHg. Dans la mesure où le pontage artériel nécessite une anesthésie générale, et présente un risque non négligeable de complications cardiovasculaire et/ou de paroi, il n’est pas indiqué dans l’artériopathie modérée.

L’angioplastie artérielle a longtemps été considérée comme peu réalisable dans le pied diabétique artéritique étant donnée l’extrême distalité des lésions qui caractérise cette artériopathie. Mais l’apparition de nouvelles techniques développées dans le cadre de l’angioplastie coronaire a relancé l’intérêt pour cette pratique dans le pied diabétique (( Fig. 3 )). Faglia E et al. [41] avaient publié en 1996 une étude montrant qu’un geste d’angioplastie était envisageable dans un tiers des plaies de pied diabétique ischémique, avec un succès technique immédiat dans 80 % des cas, se traduisant par une augmentation significative de la TCPO2, et l’absence ultérieure d’amputation majeure. Cette même équipe a publié en 2002 les résultats de l’angioplastie dite « intensive » sur une série de 221 plaies du pied diabétique ischémique [42]. Les indications de l’angioplastie dans cette étude sont larges car les patients sont sélectionnés sur des critères évocateurs d’ischémie même modérée. Suivant cette stratégie toutes les sténoses inférieures à 50 % sont dilatées, et aucune lésion n’est récusée a priori. Les résultats sont spectaculaires puisque le taux de sauvetage de membre est de 95 % sans recours à un pontage alors que, malgré des critères larges d’inclusion, 50 % des patients dilatés avaient au départ une ischémie sévère avec une TcPO2 inférieure à 20 mmHg.

Cette étude soulève deux questions pour l’instant non résolues concernant la stratégie thérapeutique du pied ischémique ulcéré : quel est le rapport bénéfice/risque de la dilatation chez les patients peu sévèrement ischémiques ? Doit-on systématiquement remplacer le pontage artériel par l’angioplastie intensive chez les patients sévèrement ischémiques ? La plupart des équipes en charge du pied diabétique ont tendance actuellement à tenter en première intention un geste d’angioplastie artérielle (qui est à moindre risque qu’un pontage) et en cas d’échec seulement à envisager dans un second temps le pontage artériel. Cette stratégie permet sûrement d’éviter le recours au pontage dans un certain nombre de cas. Elle expose cependant au risque de perdre du temps en laissant s’aggraver des lésions qui auraient pu bénéficier d’un pontage rapide. Enfin, les patients qui n’ont pas d’artères perméables en distalité pour permettre l’implantation d’un pontage auront probablement aussi un mauvais résultat post-angioplastie. Ce sont eux qui restent menacés d’amputation majeure.

Conclusion

Parmi les complications cardiovasculaires du diabétique, celle qui est probablement la plus spécifiquement corrélée à l’hyperglycémie est l’artériopathie des membres inférieurs. Mais c’est aussi l’hyperglycémie qui est le facteur de risque le plus difficile à contrôler avec le tabagisme chez le patient diabétique, tandis que l’association de plusieurs anti-hypertenseurs et la prescription de statines peuvent permettre de diminuer de manière significative les paramètres tensionnels et le LDL cholestérol. Les différents traitements hypoglycémiants disponibles dans le diabète de type 2 ne sont souvent que transitoirement efficaces face au caractère évolutif de la maladie, et l’insulinothérapie intensive qui est apte à contrôler la glycémie est souvent mal acceptée ou mal gérée. Si bien qu’on risque d’assister dans les années à venir à une diminution du nombre d’infarctus du myocarde et d’accidents vasculaires cérébraux, mais à une persistance d’un nombre élevé d’amputations majeures. Mieux connaître cette pathologie, et surtout mieux la prendre en charge, reste donc d’actualité. L’angioplastie va prendre une place de plus en plus importante à la fois en présence d’une plaie du pied mais possiblement dans des stratégies de prévention de la gangrène. Enfin, dans la mesure où les plaies ischémiques surviennent dans la majorité des cas après un traumatisme, le développement des structures d’éducation à la prévention pour les patients à risque podologique avec la participation de pédicures-podologues spécialisés devrait être une priorité.

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