ARTICLE «
Nous changerons notre regard sur le malheur et, malgré la souffrance,
nous chercherons la merveille. »
Boris Cyrulnik
Un merveilleux malheur [1]
La conjoncture nord-sud/est-ouest d'événements ou de phénomènes
aussi différents que la Pérestroïka, la montée
de l'infertilité, la guerre du Vietnam, la mondialisation de la
pauvreté, l'ouverture économique de la Chine, les guerres
civiles, la régulation des naissances, la multiplication des intégrismes,
la chute du régime Ceaucescu, la reconnaissance des droits civils
des enfants illégitimes, la procréation médicalement
assistée et la quasi-extinction des orphelinats occidentaux au
profit du placement de l'enfant négligé en famille d'accueil,
expliquent tous, à leur manière, qu'il se réalise
maintenant de par le monde des dizaines de milliers d'adoptions d'enfants
à l'étranger [2-4, 6-7].
Pour ne citer que quelques chiffres, plus de 140 000 enfants adoptés
ont maintenant émigré aux États-Unis depuis 1986
et des dizaines de milliers d'autres en France [15] ; le Dr A. Oui, cité
par Bureau et al., rapportait, de 1979 à 1994, l'adoption
de 33 600 enfants étrangers sur l'hexagone [4, 7]. Du côté
du Canada, environ 4 % des immigrants de moins de 18 ans sont maintenant
des enfants adoptés ; la province de Québec, à elle
seule, adopte de nos jours dans pas moins de 44 pays [8, 9]. Devant l'ampleur
sociale, cliniciens et chercheurs se sont ajustés : ainsi, l'American
Academy of Paediatrics créait en 2000 un sous-comité
particulier essentiellement voué à l'encadrement pédiatrique
de l'adoption internationale ; dans un éditorial récent,
De Monléon en appelait pour sa part à une prise en charge
globale mieux intégrée de l'enfant adopté sur le
territoire français [10].
Le présent article se propose d'éclairer le travail clinique
auprès de l'enfant adopté à l'étranger à
l'aide des recherches récentes effectuées directement dans
le domaine ou, dans une perspective plus élargie, dans les sphères
apparentées de l'abandon et de la résilience. Le sujet est
chargé d'émotions, de différences culturelles, de
spécificités incomprises, de politiques de toutes sortes
et a longtemps été occulté derrière sa dimension
sociale, par les écrits scientifiques témoignant essentiellement
du point de vue de l'enfant. L'expertise de la clinique de santé
internationale du CHU Mère-Enfant Ste-Justine qui a accueilli près
de 5 000 enfants adoptés à l'étranger dans la dernière
décennie, a évolué dans une direction apparentée
au travail américain du Joint council on international children's
services qui regroupe le service social ainsi que les infirmières,
les psychologues et les médecins travaillant en adoption internationale
[11]. Pour l'auteur et, il le souhaite, ses lecteurs et ses confrères
outre-atlantique, il devenait primordial de partager avec le monde médical
francophone un portrait documenté, mais non exhaustif, des aspects
médicaux de l'adoption étrangère telle que vécue
en Amérique du nord, tout en soulignant au passage l'expertise
québécoise en particulier.
La démographie
Un exercice chiffré nous révèle plus précisément
16 000 adoptions internationales par année aux États-Unis,
environ 3 500 en France et un peu plus de 2 000 au Canada, dont autour
de 1 000 par année pour la seule province du Québec, qui
réalise ainsi, avec ses 7 millions de population, l'un des plus
haut taux par habitant, tout pays confondus [9, 12, 13]. Toute proportion
gardée, l'Angleterre ne rapportait en 1998 que 258 adoptions dans
le monde. Pour leur part, l'Allemagne adopte peu et la Scandinavie beaucoup
[13].
En 1998, les Américains adoptaient surtout en Russie, puis ensuite
en Chine, en Corée, au Guatemala et finalement, revers de l'histoire,
au Vietnam. Les citoyens français adoptaient surtout au Vietnam
et, dans l'ordre décroissant, en Colombie, en Roumanie, à
Madagascar et en Russie. Cette même année, le pays de prédilection
des canadiens était la Chine, suivie de l'Inde, de la Russie, d'Haïti
et de la Roumanie [13]. Alors que la France rapporte plus de 50 % d'adoptions
de garçons, 80 % des enfants adoptés au Québec en
1998 étaient des filles ; 55 % de ces enfants avaient moins d'un
an et 8 % avaient 5 ans ou plus, la tendance à adopter des enfants
plus âgés étant à la hausse en Amérique
du Nord [4, 7, 9].
Pour le pédiatre, cette démographie généreuse
prend de l'importance quand il est question de l'état de santé
des enfants et des préadolescents adoptés en pays étrangers.
Par exemple, une étude effectuée auprès de parents
américains ayant adopté en Roumanie entre 1990 et 1991 rapportait
30 % de problèmes médicaux modérés ou sévères
à long terme chez leurs enfants. Johnson nous informe également
que primo-infection tuberculeuse et hépatite B réunies concernaient
23,8 % de ces enfants et qu'une maladie sévère, en particulier
le VIH, affectait 4,4 % du groupe [14].
Bien entendu, les enfants élevés dans l'affection des
familles d'accueil coréennes ou colombiennes ne sont pas les "irrécupérables"
des mouroirs de Ceaucescu. Néanmoins, d'autres réalités
médicales les concernent, comme elles concerneront d'autres enfants
venus d'autres pays. Les parents adoptants doivent se rendre compte qu'un
boom démographique et qu'une facilitation inter-gouvernementale
des passages transcontinentaux d'enfants ne sont pas des garanties de
bonne santé physique et mentale - un état de santé
qu'il serait d'ailleurs illusoire de garantir.
L'éthique
Souvent appelé, mais trop souvent en fin de course, à
recevoir et à prendre en charge un enfant adopté à
l'étranger, le pédiatre sensible aux réalités
de l'enfance et de l'adolescence internationales ne doit pas perdre de
vue l'échiquier des jeux de pouvoir et d'ingérence susceptibles
de prendre place avant son intervention clinique.
C'est que les libertés de marché n'ont rien épargné,
pas même les orphelins, dans le respect ou non de leurs droits et
libertés tels que stipulés par la convention des Nations-unies
sur les droits de l'enfant et la convention de protection des enfants
de La Haye. En admettant qu'elle soit universellement ratifiée
et appliquée - ce qui n'est pas le cas - la convention
de la Haye, particulière à l'adoption internationale, stipule
entres autres qu'il est prioritaire que les états prennent des
mesures pour qu'en vertu de ses droits fondamentaux, l'enfant soit d'abord
maintenu dans sa famille biologique ou qu'à défaut, une
famille appropriée lui soit trouvée dans son pays d'origine.
L'énoncé est clair : l'adoption internationale ne doit être
envisagée qu'en ultime recours. Tour à tour donc, pays de
naissance et pays d'accueil vont alternativement permettre ou non d'adopter
et ce, en invoquant des raisons tantôt précises, tantôt
obscures d'interprétation juridique, de corruption financière,
d'orgueil national, aussi bien que pour prévenir l'enlèvement,
la vente ou la traite d'enfants [3, 15, 16].
Il y a quelques années déjà, le Paraguay fermait
ses portes à l'adoption internationale, tant la corruption s'était
profondément immiscée dans l'engrenage de ses procédures
: là-bas, dans des cliniques de naissance complices, on allait
jusqu'à pratiquer des césariennes de force pour s'assurer
de la prise de possession des bébés par les acheteurs. Tout
récemment, la Russie fermait, puis réouvrait ses portes
aux États Unis à cause - rapporte l'histoire officielle
- d'une fessée servie par un adoptant à son nouveau rejeton
sur un avion des lignes nationales russes. D'autres exemples dans les
dernières années toujours, le Vietnam qui se fermait à
la France et le secrétariat à l'adoption internationale
du Québec qui rompait avec le Guatemala : les tests d'ADN effectués
par les autorités canadiennes à Guatemala-City pour valider
la maternité de la mère donneuse n'avaient pas eu raison
des réseaux locaux de conception de bébés à
de strictes fins d'adoption à la carte. Et on ne parlera pas ici
du commerce d'enfants par internet ! Ces jeux de pouvoir, d'argent, ces
petites et grandes criminalités consécutives à la
migration d'enfants auront conduit les organisations aussi prestigieuses
qu'Unicef (Fond international de l'enfance) et Terre des Hommes à
ne pas donner leur aval absolu à l'adoption internationale.
Entre les points de vue des grandes organisations humanitaires et le
patient qu'il a devant lui, le pédiatre devient donc un acteur
privilégié capable, par son professionnalisme, de n'être
ni juge, ni parti, ni Don Quichotte ; simplement de faire preuve devant
l'enfant ou l'adolescent dont il a la charge de Child advocacy,
comme le recommandent les grandes associations pédiatriques du
monde, à commencer, d'un point de vue nord-américain, par
l'American academy of paediatrics et l'Association canadienne de
pédiatrie [17].
La famille
Le contraire serait une prétention planétaire : ni charité
ni humanitarisme montré avec ostentation par les télévisions
du monde, l'adoption n'est pas apte à régler le sort de
la race humaine ; elle n'est pas une solution à la pauvreté
et aux inégalités des peuples ; elle est surtout l'espoir
d'une résultante primordiale : une famille d'adoption heureuse
avec un enfant en bonne santé ou parfois même un enfant handicapé,
avec ses besoins particuliers et les ressources que cela implique pour
la famille et l'équipe soignante [18, 19].
Plus ou moins ouverte aux réalités de l'espace et du monde,
la famille adoptante n'a également pas de prototype : jeunes couples
infertiles ou non, remariages, femmes seules qui repartent à neuf
à leur retraite, parents qui ont déjà des enfants
à eux et qui adoptent en famille une petite fille pour faire contrepoids
à leur équipe de garçons. Malgré des agrégations
parentales effectuées en bonne et due forme par des psychologues
ou le travail social, les projets de vie sont variés et les non-dits
multiples.
Pour le pédiatre, c'est l'occasion de questionner ses propres
valeurs, notamment face aux nombreux parents monoparentaux ou vivant en
couple homosexuel qui réalisent actuellement, officiellement ou
non, des adoptions internationales. L'adéquation de l'adoption
avec les réalités sociales dépend en partie de son
tact, de son professionnalisme, et de ses réactions face à
des situations extrêmes et des modèles familiaux non traditionnels
établis non pas sur la consanguinité, mais autour de l'amour
et de la dynamique sociale, avec toutes les exigences attendues.
L'intervention en préadoption
La demande des parents en attente d'enfant pour des consultations médicales
en pré-adoption est à la hausse partout dans les cabinets
pédiatriques, au sein des consultations hospitalières et,
en Amérique du nord, dans la trentaine de centres d'expertise en
adoption internationale. La demande est tout à fait compréhensible
mais les pièges sont nombreux [20-22].
Encourager les familles à confier leur dossier, si nécessaire,
à des organismes autorisés pour l'adoption (OAA en France)
éthiquement responsables ; les aider à multiplier, surtout
en présence d'une démarche individuelle, leurs sources d'information
- supports professionnels, associations parentales, etc. - fait partie
d'un rôle nouveau pour le pédiatre appelé à
accompagner les parents dans les mois, voire les années précédant
l'adoption. À l'étude de foyer adéquatement réalisée
par des psychologues ou des services sociaux - selon les lois des
pays d'accueil prévues à cet effet - des informations
complémentaires sur la santé des orphelins dans les pays
d'origine viendront également éclairer de réalisme
le projet d'adoption des familles venues consulter le médecin :
risques relatifs de VIH/sida au Cambodge, possibilités de syndrome
d'alcoolisme ftal en Russie, risques de troubles d'attachement lorsqu'il
est question d'adopter un enfant plus âgé... [20].
L'évaluation particulière d'un candidat éventuel
à l'adoption à partir d'une documentation médicale
écrite, de photos ou de vidéos, s'avérera par ailleurs
beaucoup plus périlleuse et subtile à réaliser pour
le médecin que la simple transmission de connaissances sur l'endémicité
géographique de telle ou telle maladie. Quelques propositions de
points essentiels à noter en pré-adoption sont soumises
à titre indicatif (tableau 1). En opposition
avec la vérité événementielle, la notion de
risque, c'est-à-dire " de l'éventualité d'un événement
ne dépendant pas exclusivement des parties ", doit être
mise au clair avec les parents venus chercher l'avis du pédiatre
sur un enfant potentiel et virtuel. On se doute que le rôle du professionnel
n'est pas ici de révéler si l'enfant est bon ou mauvais,
mais bien de souligner les meilleurs et les pires scénarios à
envisager pour la famille adoptante et les capacités de celle-ci
de prendre en charge les points mis en lumière à la revue
du dossier médical ; par exemple, l'hépatite B, la fissure
labio-palatine ou le retard développemental modéré
ou sévère [20]. Les risques de dérapages étant
multiples, il ne s'agit surtout pas de choisir mais bien d'éclairer.
Jerry Ann Jenista au Minnesota est une pionnière de l'intervention
précoce auprès des parents adoptants. Dans une revue récente
de son expérience nord-américaine, elle constatait que,
suite à une intervention pédiatrique, 40 % des parents choisissaient
d'attendre une autre proposition d'enfant, 30 % choisissaient d'adopter
et 10 % d'entre eux choisissaient tout de même d'adopter un enfant
jugé médicalement à haut risque, parce que d'abord
présenté comme normal par l'uvre d'adoption [20].
Selon son expérience et la nôtre, ce sont les évaluations
pré-adoption en Europe de l'Est qui demandent le plus de travail.
De fait, et on passera sur la qualité approximative des vidéos,
les dossiers antérieurs contiennent toute une terminologie nosologique
inhabituelle pour le médecin de l'ouest : "oligophrenia",
"dysbacteriosis", "hydrocephalic syndrome", "dysembryogenesis"
et une série d'autres exemples. Aussi, des diagnostics apparemment
sérieux y sont inscrits en bonne et due forme, et ce sans tenir
compte de la réalité, simplement en regard du contexte social
d'abandon. Un exemple fréquent est ce diagnostic de "perinatal
encephalopathia" retrouvé dans plus de 60 % des propositions
d'adoption en Russie et, le plus souvent, sans lien absolu avec une encéphalopathie
vérifiable chez l'enfant en question [23-25].
En matière d'adoption internationale, le diagnostic ne peut donc
pas être envisagé au sein de ses frontières scientifiques
habituelles. Si le médecin russe a sa façon, le médecin
chinois a aussi la sienne et insistera, pour sa part, sur les hémangiomes
et les doigts surnuméraires, des pathologies culturellement mal
acceptées dans sa tradition chinoise.
La consultation « voyage »
La majorité des parents sont appelés à voyager
à la rencontre de leur progéniture. Véritable parcours
du combattant, la résolution tant attendue de leur infertilité,
la longue préparation de leur projet de vie risquent par ailleurs
d'occulter les attitudes préventives et les mesures prophylactiques
adaptées et reconnues face au transit aérien, au décalage
horaire, au séjour en pays tropical et autres éventualités
emporiatriques. Les mesures d'hygiène, la prévention des
maladies transmises par l'eau, la nourriture, les moustiques, enfin la
protection solaire et environnementale, toutes ces recommandations, les
parents auront à les obtenir auprès de leur médecin
de famille ou des consultations de voyageur [11, 26].
Les caractéristiques particulières du voyage d'adoption
- qui confinent les parents aux grandes villes et aux chambres d'hôtel
- font que la prescription d'antipaludéens s'avérera rarement
nécessaire sauf dans des destinations comme Madagascar et l'Inde,
et ce même en ville. Par contre, la ciprofloxacine ou l'azithromycine
s'avéreront au besoin incontournables pour traiter une éventuelle
diarrhée du voyageur capable de nuire à un adulte vulnérable,
déjà chargé de stress et d'émotions.
L'immunisation contre la fièvre jaune est obligatoire pour l'entrée
dans plusieurs pays d'Afrique. La vaccination contre l'hépatite
A et l'hépatite B est recommandée pour la majorité
des parents adoptants. Selon les saisons ou les conditions de séjour,
certains bénéficieront également de l'immunisation
contre l'influenza ou la typhoïde.
Les mères adoptantes fertiles, ou jugées sans explications
à leur infertilité, risquent également une grossesse
dans les mois suivant leur adoption ; la transmission du cytomégalovirus
de l'enfant adopté à sa maman enceinte est un risque documenté
qui commande une attitude préventive délicate à mettre
en place, dans l'optique où le transfert d'affection se révèle
ici porteur de transmission virale [27].
En l'absence de services médicaux appropriés à
l'étranger, les parents sont aussi, et à juste titre, considérés
comme les premiers intervenants en présence d'infections respiratoire,
entérique ou cutanée chez l'enfant fraîchement sorti
de l'orphelinat. À cet effet, une trousse de premiers soins adaptés
aux besoins de l'adoption internationale pourra leur être prescrite
en pré-adoption avant le départ pour l'étranger (tableau
2). Selon les pays ou les régions, un médecin recommandé
par les ambassades, les coopérants ou, par exemple, l'International
association for medical assistance to traveler (IAMAT) pourra également
être suggéré en situation d'urgence [5, 8, 14].
La consultation médicale
Plusieurs auteurs nord-américains ont démontré
que l'examen clinique permettait de diagnostiquer un problème médical
non suspecté chez 29 à 67 % des enfants adoptés et
qu'un dépistage hématologique, biochimique ou sérologique
pouvait s'avérer utile dans 80 % des cas [28-32]. De son côté,
l'expérience du CHU de Tours réaffirmait l'importance d'un
bilan de santé à l'arrivée en France "pour apprécier
l'état nutritionnel, dépister les infections transmissibles,
rassurer les familles sur les risques infectieux et prévenir les
troubles comportementaux " [4]. Le bilan d'accueil de l'enfant adopté
effectué à notre clinique de santé internationale,
modifiable selon les pays d'origine et selon l'appréciation clinique,
est proposé à titre indicatif (tableau 3) [3].
L'arrivée d'un enfant peut malheureusement déclencher
dans certaines familles des conflits et des déchirements conduisant
à l'expression d'attitudes et de comportements non négligeables
pour l'équipe soignante. Pour beaucoup de familles apparemment
sans frontières, adopter un enfant qui n'est pas de sa chair ni
de son sang demande des efforts magnifiés d'adaptation. Le peu
de préparation au rôle de parent et le peu de modèle
de référence font que certains adoptants ne se sentent pas
assez compétents dans leur nouveau rôle. Les nouveaux parents
peuvent craindre de ne pas être à la hauteur. Aux États-Unis,
certains auteurs font maintenant référence à la dépression
post adoption [33].
Une rancur soutenue à cause de leur échec personnel
devant les nouvelles techniques de reproduction, un deuil encore mal assumé
d'un enfant biologique, ce surinvestissement émotif si fréquemment
observé en adoption internationale et ce, aux dépends d'une
compréhension réaliste des besoins propres de l'enfant,
cela risque de nuire à la réussite familiale. Lors de la
consultation, le praticien doit se rappeler que la transition adéquate
au rôle de parents nécessite une saine estime de soi et le
développement de compétences face aux nouvelles exigences
: éduquer un enfant, s'assurer qu'il reçoive tous les soins
nécessaires, prendre soin qu'il ne contamine personne, assumer
socialement qu'il n'est pas de sa couleur et ainsi de suite, dans le dit
et le non verbalisé [34, 35].
Les parents adoptants qui vivent une distorsion majeure entre l'enfant
rêvé et celui qui est devenu le leur avec ses caractéristiques
physiques, ses limites cognitives, ses troubles d'opposition, d'attachement
et autres, hésiteront à consulter le pédiatre ou
à se laisser guider par lui. Au besoin, l'expertise des services
sociaux devra être mise à contribution pour mieux faire valoir
les droits de l'enfant.
La recherche d'antécédents
L'abandon d'un enfant n'est pas fortuit. Il a sa cause, son contexte,
sa réalité, qui vont directement moduler le devenir de l'enfant
aussi bien que le travail du pédiatre appelé à le
prendre en charge. En Bosnie par exemple, l'abandon est surtout imputable
à la guerre, et en Mongolie, à la mortalité maternelle
: dans le monde, 600 000 femmes par année meurent encore en accouchant.
En Ouganda, le sida est en cause : 11 % des enfants de moins de 15 ans
se retrouvent orphelins à cause de la mort de leurs parents [36].
Ailleurs, les poches de pauvreté, les conséquences particulières
des différentes politiques extrêmes, les conflits, les discriminations
sexistes auront une influence déterminante sur la sélection
- il faut bien le dire - des orphelins : la moitié des
enfants abandonnés en Roumanie sont d'origine gitane [37], la très
grande majorité des enfants des orphelinats chinois sont des filles
[38]. Une connaissance des données de surveillance de l'Organisation
mondiale de la santé (OMS), une bonne compréhension de la
cartographie géopolitique internationale, enfin un intérêt
historique et culturel sont des atouts pour le pédiatre appelé
à se rendre compte que la prise en charge de l'enfant nouvellement
adopté est tributaire de toute une série de facteurs épidémiologiques,
socioculturels, religieux et politiques, qui vont bien au-delà
de sa consultation médicale [3].
Par exemple, le pédiatre ne manquera de remarquer une grande
concentration d'enfants nés avec un petit poids de naissance en
Corée ou à Taïwan où, grâce à la
modernité des unités de néonatalogie, les orphelins
sont sauvés avec la même détermination qu'en Europe
de l'ouest ou en Amérique [3]. Pour des raisons totalement autres,
plutôt imputables à la malnutrition maternelle et au syndrome
d'alcoolisme ftal, l'expérience de Johnson rapporte, parmi
les caractéristiques inscrites au dossier antérieur des
enfants venus d'Europe de l'Est, que 48 % d'entre eux y seraient nés
avec un poids de naissance inférieur à 2500 g, dont 15 %
avec un poids de naissance inférieur à 1500 g [5, 14, 25].
L'appauvrissement des années 90 en Russie, dans les ex-républiques
soviétiques et autres pays dits de transition devient ainsi déterminant,
et comme facteur d'abandon et comme explication aux retards de croissance
et psycho-développementaux observés à l'examen dans
le pays d'accueil [36].
Sur le plan infectieux, la recherche d'antécédents propres
à l'enfant va surtout être orientée à partir
du contexte épidémiologique du pays dont il est issu : prévalence
de la malaria en Afrique, de la syphilis en Éthiopie ou en Russie,
du VIH/sida en Thaïlande, au Cambodge et à Haïti, entre
autres. D'autre part, un passé chargé d'hospitalisations,
d'injections intramusculaires répétées, va sur une
base individuelle s'additionner aux risques d'une population donnée
comme facteurs explicatifs d'une hépatite B ou C par exemple, tout
particulièrement en Europe de l'Est et en Asie centrale où
les injections dites thérapeutiques sont courantes, mais avec des
seringues pas toujours stériles [39, 40].
La qualité des informations transmises par le pays d'origine
aux adoptants est aussi extrêmement variable ; d'une incroyable
pauvreté en Géorgie ou en Ukraine, elle s'avère extrêmement
riche, fiable et professionnelle dans les dossiers coréens. La
quantité de surspécialistes consultés dans la routine
médicale à la russe, l'absence toujours étonnante
de mesure du périmètre crânien lors des examens médicaux
en Thaïlande, sont parmi les us et coutumes que l'expérience
particulière du pédiatre intéressé par l'adoption
internationale lui permet de mieux contextualiser.
Le statut nutritionnel
L'appréciation du statut nutritionnel de l'enfant passe d'abord
par l'examen clinique - apparence générale, phénotype,
proportions, présence ou non d'ascite et qualité de la peau
et des muqueuses, etc. - puis par l'évaluation anthropométrique
à détailler ou non selon le cas.
Les percentiles de poids, de taille et du périmètre crânien
sont notés. Les courbes de croissance vietnamiennes, chinoises
ou colombiennes étant réalisées avec une majorité
d'enfants mal nourris, les courbes de croissance nord-américaines
de Nelhaus ou du National center for health statistics (NCHS),
ou encore les courbes européennes de Sempé et Pédron
sont recommandées comme outil de référence [41-43].
Au besoin, pour mieux rendre compte du potentiel génétique
d'une ethnie en particulier, on utilisera les courbes culturellement adaptées.
De nouvelles courbes réalisées aux Etats-Unis auprès
d'une population culturellement mixte sont en attente.
Parce qu'il met en relation directe le poids et la taille, le rapport
poids/taille permet de mieux rendre compte de la malnutrition aiguë
appelée wasting par les anglo-saxons. Un rapport poids/taille
abaissé témoigne d'un manque d'apport calorique ou encore
d'une infection récente ou d'une parasitose causant une insuffisance
pondérale légère (80 % à 89 %), modérée
(70 % à 79 %) ou sévère (inférieure à
70 %) avec ou sans dème, selon la présence ou l'absence
d'hypoalbuminémie associée ; le kwashiarkor se retrouve
de fait fréquemment chez l'enfant adopté en Afrique, en
Haïti ou au Cambodge. Le rapport taille/âge permet pour sa
part d'apprécier l'émaciation dite stunting. Un rapport
taille/âge abaissé est très fréquemment observé
chez les nouveaux arrivants et est indicateur de malnutrition chronique
légère (90 % à 94 %), modérée (85 %
à 89 %) ou sévère (inférieure 85 %) selon
les calculs obtenus à l'échelle nutritionnelle de Waterlow
[44].
Une série consécutive de 808 chinoises examinées
à notre clinique à l'âge moyen de 11,5 mois le mois
suivant leur arrivée au Québec nous a permis de nous rendre
compte que le quart d'entre elles souffraient de malnutrition aiguë
et que plus de la moitié du groupe souffraient de malnutrition
chronique à des degrés divers [45]. Une autre série
effectuée plus récemment sur une cohorte de 92 enfants adoptés
de moins de 18 mois nouvellement arrivés d'Asie de l'Est rapportait
pour sa part 32 % et 30 % de malnutrition aiguë et chronique respectivement
[46]. En Chine comme en Europe de l'Est, la malnutrition chronique atteint
son maximum après l'âge d'un an. Ainsi, Unicef rapportait,
en Roumanie cette fois, jusqu'à 75 % de malnutrition chronique
de différents degrés chez les enfants institutionnalisés
de 13 à 24 mois [40].
Quelques enfants nouvellement adoptés sont passifs et difficiles
à alimenter ; d'autres sont hésitants devant la texture
des aliments ; mais la grande majorité d'entre eux sont affamés
et vont dévorer goulûment tout ce que leur offrent leurs
parents adoptants. Les effets cognitifs potentiellement néfastes
de la malnutrition se faisant vraisemblablement plutôt sentir selon
la durée du manque d'apport à long terme, il paraît
important d'insister auprès des parents pour qu'ils n'hésitent
pas, en territoire d'adoption ou dans les mois suivants leur retour, à
multiplier et à varier les repas de l'enfant. La crainte de développer
des allergies alimentaires en introduisant prestement une variété
de produits est ici relaéguée au second plan, d'autant plus,
par exemple, que les enfants adoptés de Chine ont sans doute déjà
pris l'habitude de l'uf cru entier dès le deuxième
mois de vie ! Au CHU Mère-Enfant Ste-Justine, nous avons remarqué
que, dans les premiers mois après l'adoption, la prise pondérale
des enfants chinois mal nourris était 3 fois supérieure
à celle des enfants nord-américains du même âge
[11]. Cette constatation se veut rassurante pour le parent aimant et trop
souvent soignant malgré lui.
Les autres déficits nutritionnels
À la malnutrition protéinocalorique s'associe souvent
de l'anémie ferriprive, parfois du rachitisme ainsi que des déficits
variés, plus difficiles à apprécier pour le clinicien,
en vitamine A, B, en iode, en zinc, en sélénium et autres
vitamines ou minéraux.
L'anémie, le plus souvent ferriprive, définie par une
hémoglobine < 10 g/dL et un VGM < 70, est présente
chez 17,8 % des chinoises adoptées et examinées à
notre clinique entre 1993 et 1996 [45]. Une hémoglobine < 9,5
g/dL a été rapportée chez plus de 60 % des enfants
institutionnalisés en Roumanie [40]. Dosage du fer sérique,
supplémentation martiale et suivi hématologique s'imposent
donc au besoin chez l'enfant adopté. Les déficits en acide
folique, les thalassémies, l'intoxication au plomb et les parasitoses
telles l'ankylostomiase doivent également être envisagées
comme facteurs contributifs à l'anémie.
Pour sa part, le rachitisme est courant en Europe de l'Est, en Chine,
en Mongolie. Des signes cliniques et radiologiques de rachitisme floride
ont été observés chez 3,6 % des chinoises
examinées à notre clinique dans le mois suivant leur arrivée
au pays [45]. Un chapelet chondro-costal, un retard de la fermeture de
la fontanelle antérieure, des élargissements des poignets
et des chevilles, un craniotabes, une hypotonie musculaire, souvent anxiogène
pour les parents, sont tous des signes manifestes pour le pédiatre.
Un bilan phosphocalcique plus ou moins normalisé au moment de l'examen,
mais une élévation encore apparente des phosphatases alcalines
(sauf en présence de carence en zinc et en protéines) et
une radiographie typique des os longs complètent le diagnostic
et supposent la prescription de calcium, puis de vitamine D.
Grâce à des efforts continus à l'échelle
mondiale, notamment de Kiwanis international, les troubles dus
à la carence en iode (TDCI) ont diminué en fréquence
dans la plupart des pays où se réalisent des adoptions internationales
[36]. Les enfants de moins de 18 mois examinés à notre clinique
se voient offrir la possibilité d'un dépistage des maladies
génétiques prévu par le réseau québécois
de médecine génétique. Le dépistage de l'hypothyroïdie
congénitale via le dosage de la TSH est donc au programme.
En cas de symptômes ou de signes de TDCI, on suggère au pédiatre
de rechercher également le T3 et le T4 sanguin,
particulièrement chez le nourrisson des régions encore à
risque : montagnes de Chine, du Vietnam, ex-républiques soviétiques
et autres. Il va de soi qu'un retard psychomoteur attribuable à
un déficit intra-utérin en iode est impossible à
retracer dans le contexte où on se situe, quoique l'aspect clinique
du crétinisme soit évocateur [3].
Si la xérophtalmie n'est pas une découverte habituelle
chez l'enfant adopté, il n'en demeure pas moins que des infections
respiratoires, entériques, de l'anémie et une réaction
secondaire au vaccin rougeole/rubéole/oreillons peuvent potentiellement
s'expliquer par un déficit en vitamine A. Acide folique, vitamine
A multivitamines doivent ainsi être prescrits au besoin. Notons
qu'il est souvent avantageux de retarder l'administration du vaccin combiné
contre la rougeole, rubéole et oreillons à la seconde ou
à la troisième visite après l'arrivée [11].
Le retard de croissance
Le retard de croissance va affecter l'enfant nouvellement adopté
plus que toute autre réalité médicale. De fait, une
taille sous le 5e percentile de croissance est décrite
chez près d'un enfant sur deux à sa première visite
chez le pédiatre [6, 11, 14, 47, 48].
Les diagnostics de retard de croissance intra-utérin et de malnutrition
protéinocalorique chronique déjà envisagés
plus haut à propos du statut nutritionnel expliquent une partie
des petites tailles observées. Il faut aussi ajouter la possibilité
d'une étiologie génétique, ethnique, environnementale
ou médicale. Les enfants haïtiens, somaliens ou de Chine du
nord sont en moyenne plus grands que ceux venus d'Asie du sud-est ou des
provinces chinoises du Guangdong ou du Hunan. Le nanisme psychoaffectif,
en partie expliqué par un déficit en hormone de croissance,
constitue également une explication claire aux petites tailles,
ainsi qu'à leur correction spectaculaire une fois les enfants libérés
de leurs milieux hostiles, dans l'affection de leurs familles d'adoption
[14].
Plus impressionnante encore, mais d'autant plus inquiétante,
est la prévalence de microcéphalies chez l'enfant institutionnalisé.
Au Canada, l'expérience manitobaine de Benoît relevait 13
% de circonférences crâniennes sous le 5e percentile
chez des enfants institutionnalisés en Roumanie pendant plus de
6 mois [49]. Rutler, en Angleterre, Johnson aux États-Unis rapportaient
des données similaires [14, 50]. En raison également de
leur âge plus avancé au moment de l'adoption, le tiers des
enfants venus d'Europe de l'Est aux États-Unis ont présenté
une tête sous le 5e percentile à l'arrivée
[6, 14, 29]. Quand l'enfant est adopté avant l'âge de 2 à
3 ans, la récupération anthropométrique peut se faire
de façon spectaculaire ; en l'absence de récupération,
les effets cognitifs ou neuropsychologiques ne seront pas obligatoirement
délétères. Mais règle générale,
plus un enfant est privé de soins et de nourriture pendant longtemps
moins sa tête a grossit, qui plus est sur une période prolongée
ou en présence d'autres diagnostics, plus il est à risque
de troubles langagiers, de problèmes neurodéveloppementaux
significatifs dans sa petite enfance, puis d'échec éventuel
en mathématique, par exemple, puis potentiellement de toute une
série de problèmes sa vie durant. En l'absence d'hydrocéphalie,
il est plus rassurant pour le pédiatre de constater chez l'enfant
nouvellement arrivé une grosse tête plutôt qu'une petite
[6, 11, 14].
Les erreurs d'âge
En raison des observations sur son allure, sa croissance et son développement,
l'âge de l'enfant doit parfois être sérieusement requestionné
[6]. Il faut se rendre compte que, dans une trentaine de pays du monde,
plus de la moitié des bébés ne sont pas déclarés
à la naissance, davantage encore quand il est question d'un enfant
abandonné ou issu d'une minorité ethnique [36]. Pour sa
part, l'enfant trouvé ou déposé secrètement
à l'orphelinat n'est pas marqué au fer rouge de sa date
de naissance (Vietnam, Colombie, Bolivie). Ailleurs, l'erreur d'âge
s'explique parce qu'on détermine aléatoirement la date de
naissance du nourrisson comme étant le jour de son arrivée
dans la grande famille de l'orphelinat (Chine, Vietnam). Au-delà
du trafic lucratif, d'autres orphelinats du monde vont simplement fausser
les papiers de naissance pour abaisser l'âge et mieux servir la
demande des adoptants pour de jeunes bébés ; dans une même
ligne de pensée, ils vont aussi fabriquer de fausses fratries,
de façon à faire adopter des enfants plus âgés
qui autrement auraient déjà passé leur tour (Haïti,
Colombie). La situation est plus claire - si l'on peut dire - en
Chine, où les parents adoptants pourront se voir confier un enfant
différent de celui qu'ils étaient venus chercher sous prétexte
que le premier serait décédé, ce qui est bien possible,
mais sans que ne soient changés ni le dossier médical, ni
les visas d'entrée, ni même la photo sur le passeport [3].
La majorité des erreurs d'âge, prouvées ou soupçonnées,
se chiffrent en termes de mois et n'auront donc pas de conséquences
pratiques. Néanmoins, des décalages d'un ou deux ans entre
l'âge chronologique et les âges statural, osseux et psycho-développemental
mériteront une attention particulière, en raison des conséquences
potentielles sur les réalités de l'enfant : groupe d'âge
à la crèche, à la garderie, niveau de scolarisation
attendu, fausse puberté précoce, etc. Le nanisme nutritionnel
et psycho-affectif affectant grandement la taille de l'enfant à
son arrivée, il vaut mieux réévaluer l'enfant à
quelques reprises avant de préciser le plus adéquatement
son âge réel. Au CHU Mère-Enfant Ste-Justine, nous
avons pris l'habitude de compléter l'évaluation clinique
et anthropométrique en vue d'un changement éventuel d'âge
par les âges osseux sériés - la main, les os
longs, voire le bassin et la clavicule pour les enfants plus âgés
- ainsi que par des évaluations multidisciplinaires, dont
celles faites en psychologie et en médecine dentaire (tableau
4). Malgré les pressions juridiques d'usage, il faut se donner
une période de transition de plus d'une année avant de procéder
le plus scientifiquement possible à un changement d'âge légal,
surtout en présence d'une malnutrition manifeste ou d'un abandon
extrême [51].
La puberté en avance
L'âge de la ménarche diffère d'un pays à
l'autre. Par ailleurs, il semble aussi accéléré chez
les fillettes étrangères adoptées de pays en développement
tout particulièrement lorsqu'elles ont plus de 3 ou 4 ans au moment
de l'adoption [51-54]. Une erreur d'âge chronologique peut expliquer
cet état de fait mais pour plusieurs auteurs, en plus des facteurs
ethniques, des explications contributives hormonales et d'apport alimentaire
s'imposent et des âges osseux sériés et une référence
en endocrinologie se justifient pleinement dans ces cas-ci, surtout pour
préserver la taille finale. À noter que la puberté
précoce n'a pas été décrite chez les garçons
venus de l'étranger.
Les infections aiguës
La fréquence de rhino-sinusites, otites moyennes, bronchiolites
et autres infections des voies respiratoires constatées chez l'enfant
nouvellement adopté s'explique en bonne partie par ses conditions
de vie en orphelinat. La contagion est à son comble au sein d'une
population d'enfants institutionnalisés en bas âge et, qui
plus est, en l'absence de mesure d'hygiène, de savon, d'eau courante
et de suffisamment de personnel soignant. Une alimentation prolongée
au biberon en décubitus dorsal va favoriser l'apparition d'otites
moyennes avec ou sans perforations tympaniques. Des facteurs de risque
individuel comme un petit poids de naissance ou une avitaminose A, vont
pour leur part faciliter la bronchiolite. Au rachitisme s'associe facilement
la pneumonie. Contribue également au tableau respiratoire la mauvaise
qualité de l'environnement, à commencer par la pollution
des villes comme à Beijing ou à Santiago, et le chauffage
des orphelinats qui carburent en Asie de l'est à la lignite, charbon
de mauvaise qualité capable de saturer l'air ambiant d'une fine
poussière opaque. Au besoin, le pédiatre procédera
à l'investigation appropriée : culture des sécrétions
de l'oreille, radiographie pulmonaire, audiogramme, etc. Au besoin également,
il prescrira des broncho-dilatateurs et une antibiothérapie qui
tiendra compte de la haute résistance du pneumocoque dans plusieurs
pays du monde (Chine, Roumanie) [11, 26, 55].
Les dermatoses et piqûres d'insectes surinfectées, les
pyodermites de l'occiput ou du siège sont au nombre des infections
couramment rencontrées, tout particulièrement quand l'enfant
est originaire d'un pays tropical où l'hygiène et l'apport
nutritionnel en protéines, en vitamines et en minéraux auront
été déficients (Haïti, Vietnam, Cambodge). À
noter la forte prévalence de gale aiguë vésiculaire
ou nodulaire présente chez 10 % des jeunes chinoises selon notre
expérience récente et chez 23,5 % des enfants adoptés
examinés au CHU de Tours [4, 45].
L'infestation va céder facilement à un ou deux traitements
de perméthrine, mais demande une certaine patience de la part des
parents adoptants, parfois refroidis par la barrière esthétique
et le risque d'être contaminé. Des biopsies cutanées
des lésions nodulaires rapportent des signes de dermatose chronique,
appelant, en plus du scabicide, un traitement complémentaire à
base d'émollient ou de stéroïdes topiques pour une
période de 6 à 12 mois. Poux, mycoses cutanées de
type dermatophytose et parasitoses cutanées, dont la larva migrans,
se rencontrent pour leur part chez l'enfant plus âgé [26].
Des infections entériques peuvent compléter le tableau
d'accueil. Au besoin, des cultures de selles seront à faire et
des antibiotiques contre la shigellose et campylobactériose à
prescrire. Pour sa part, le rapport coût/bénéfice
du dépistage des IgM anti-VHA ne fait pas consensus dans les écrits
scientifiques. Certains auteurs italiens recommandent que soit dépistée
l'hépatite A, mais la prévalence des IgG anti VHA étant
déjà importante chez les enfants du monde, l'American
academy of paediatrics n'y voit pas d'intérêt [56].
Le pédiatre doit tenir compte qu'une antibiothérapie orale
à base d'azithromycine ou de clarithromycine, des antibiotiques
topiques et autres stratégies de lutte contre l'infection présumée
auront déjà été mises en uvre par de
nombreux parents dès leur rencontre avec l'enfant dans son pays
d'origine. Au moment où il reçoit l'enfant, le clinicien
sera à même d'apprécier si l'infection présumée
à l'étranger a été correctement ou incorrectement
traitée, et d'agir en conséquence. Par exemple, une fièvre
chez l'enfant adopté en Afrique doit obligatoirement en appeler
au diagnostic de paludisme ; un enfant adopté est d'abord un migrant.
L'hépatite B
Plus d'un milliard d'individus sur la planète sont porteurs d'hépatite
B et environ 200 millions d'entre eux développeront une hépatite
chronique [56]. Les enfants, tout particulièrement en Asie, en
Afrique et en Europe de l'Est, vont contracter l'infection, ou par transmission
verticale (Chine, Vietnam, Thaïlande), ou par transmission horizontale
via, des seringues ou des produits sanguins contaminés (Roumanie,
Russie, Ukraine, Georgie, Belarus). Il n'est donc pas étonnant
de constater une incidence d'antigènes de surface positif chez
environ 5 % des enfants adoptés et ce, selon les auteurs et à
travers les années (figure
1) [7, 14, 25, 26, 29, 45, 55, 57, 58].
Les enfants prématurés, transfusés, longuement
hospitalisés ou institutionnalisés dans leur pays d'origine,
ceux qui auront reçu des vitamines ou autres injections dites thérapeutiques
sont plus à risque de se retrouver porteurs [56, 59-62]. Les enfants
adoptés en Roumanie ont pour leur part un dossier particulièrement
lourd à ce chapitre [63, 64]. En témoigne l'évaluation
de l'Unicef sur les orphelinats roumains : 25 % de porteurs chroniques
d'hépatite B en institution et jusqu'à 50 % dans les centres
spécialisés pour enfants handicapés [40].
Les dosages de l'AgHBs, de l'anti-AgHBs de l'anti-HBc s'avèrent
ainsi partie prenante du bilan d'accueil de l'enfant adopté. Les
enfants testés AgHBs négatif devraient ensuite être
vaccinés contre l'hépatite B. En raison de l'incubation
prolongée de la maladie, plusieurs auteurs américains recommandent
aussi que ces enfants soient retestés pour l'AgHBs, six mois après
l'arrivée dans le pays d'accueil. La mesure de l'anti-AgHBs permet
pour sa part de valider ou non l'état d'immunité de l'enfant
contre l'hépatite B, plusieurs enfants ayant été
vaccinés dans leur pays d'origine (Taïwan, Thaïlande,
Corée) [56].
En cas d'AgHBs positif, le sérum de l'enfant doit être
prélevé pour d'AgHBE, l'anti AgHBE et l'anti D. De plus,
on mesurera sa fonction hépatique, les alpha foetoprotéines
et la charge virale au cas où une thérapie à l'interféron
ou à la lamivudine s'avérerait indiquée et ce, selon
les recommandations de l'hépatologue [39]. Une échographie
hépatique complétera le bilan, ainsi qu'une mesure des anticorps
contre l'hépatite A. Si l'anti VHA s'avérait négatif,
on se devrait alors de vacciner l'enfant contre l'hépatite A car
il est plus à risque de complications hépatiques simplement
en raison de son état de porteur d'hépatite B. Parmi ceux
que nous suivons à la clinique de santé internationale,
quelques enfants ont déjà développé une hépatite
chronique ; certains, surtout les caucasiens, ont répondu à
la thérapie antivirale (Fernando Alvarez 2000, communication personnelle).
En raison des risques de contagion et des craintes associées,
l'arrivée ou le diagnostic d'un enfant porteur d'hépatite
B suppose également que soit vaccinée contre la maladie
toute sa famille d'accueil élargie [56, 59, 60].
L'hépatite C
Plus de 170 millions d'individus seraient infectés dans le monde,
particulièrement en Asie, en Afrique et en Europe de l'Est [56].
On peut dire que la prévalence est généralement moindre
chez les enfants que chez les adultes mais on ne connaît pas exactement
la prévalence de l'infection chez les enfants adoptés, ni
celle retrouvée chez les enfants institutionnalisés [65-67].
Quelques cas anecdotiques d'anticorps contre l'hépatite C ont été
notés dans notre expérience et celle des auteurs américains
chez moins de 1 % des enfants venus de Chine, de Russie et de République
de Moldavie ; le plus souvent, il s'agissait vraisemblablement d'anticorps
transmis passivement chez des enfants de moins de 1 an [11, 26].
Des recherches s'imposent pour mieux connaître l'histoire naturelle
des enfants ayant obtenu des résultats positifs au test de détection
des anticorps anti-VHC et des résultats jusqu'alors négatifs
au PCR. L'American academy of paediatrics recommande néanmoins
de dépister systématiquement tous les enfants adoptés
contre l'hépatite C, avec une attention particulière pour
ceux qui seraient nés de mère VIH positive ou qui pourraient
avoir reçu des dérivés sanguins dans leur pays d'origine
[56].
La syphilis
Le dépistage de la syphilis est impératif chez l'enfant
adopté [56, 68]. La prévalence de la maladie chez les jeunes
femmes russes en âge d'enfanter étant de cinq fois supérieure
à celle de la population générale en Russie, la mention
de syphilis maternelle ou de "lues" sera une information fréquemment
retrouvée au dossier antérieur de l'enfant venu de Russie
ou des pays de transition de l'ex-URSS. Aux épreuves non spécifiques
de type BW, VDRL ou RPR ou TRUST devront s'ajouter, devant la possibilité
d'une syphilis maternelle incorrectement traitée, des épreuves
tréponémateuses par absorption d'anticorps du type FTA-ABS
ainsi qu'une radiographie des os longs, une ponction lombaire et autres
examens diagnostiques appropriés [30, 56].
Des syphilis congénitales chez des enfants adoptés ont
été rapportées avec la Russie [30] et également
chez de petits africains [4]. Les parents doivent incidemment être
informés que ne pas reconnaître ou traiter la maladie par
une pénicilline parentérale peut conduire chez l'enfant
à un retard mental notable après l'âge de 2 ans [26].
Les parasitoses
La prévalence des parasitoses est grande chez les enfants adoptés
à l'étranger, sauf pour ceux venus de Corée chez
qui la recherche de parasites dans les selles ne s'avère pas essentielle
selon la majorité des auteurs (figure
2) [4, 25, 29, 31, 69-72]. Jusqu'à 51 % des enfants adoptés
de Russie, de Roumanie et d'autres pays de l'Est se sont néanmoins
avérés porteurs de parasitoses, en particulier de lambliase
[25, 29]. L'ascaridiase, parfois massive, est également
assez fréquemment observée, notamment chez les enfants venus
de Chine, du Vietnam et des Philippines. La découverte d'une anémie
ou d'une éosinophilie à la formule sanguine doit faire appel
à la détection parasitaire sur des selles fraîches
de manière à rechercher l'ankylostomiase (Haïti) ou
l'anguillulose (Cambodge, Thaïlande, Vietnam), des découvertes
microbiologiques qui ne sont plus rares au CHU Mère-Enfant Ste-Justine.
Au besoin, des sérologies parasitaires, quoique souvent insatisfaisantes
pour l'anguillulose ou la recherche de filaire ou autres parasitoses peuvent
s'avérer indiquées.
Quant au traitement des infestations, il se fait de la manière
usuelle. On a cru remarquer que certaines lambiases se montrent particulièrement
tenaces et ont nécessité plusieurs traitements de métronidazole
ou d'albendazole. Devant la découverte d'une éosinophilie
associée, et pour des considérations coûts/bénéfices,
plusieurs cliniciens préconisent maintenant de traiter d'emblée,
sans même obtenir des recherches parasitaires.
La tuberculose
Les enfants adoptés sont issus de pays où la tuberculose
affiche 10 à 20 fois la prévalence constatée en France
ou au Canada (Roumanie, Russie, Chine, Vietnam, Haïti) [56]. Il n'est
donc pas surprenant de constater que l'intradermoréaction à
la tuberculine s'avère significative, mais très différemment,
selon les auteurs américains, chez 2 %, 4 %, 5 %, 17,5 %, 19 %
des enfants nouvellement arrivés de l'orphelinat [14, 24, 26, 29,
55, 56, 73], et que des tuberculoses maladies soient retrouvées
chez 8 % des arrivants dans l'étude du CHU de Tours [4].
Pour dépister la tuberculose, le test le plus fiable est le PPD
(Mantoux) qui doit être lu 48 à 72 heures après par
un pédiatre ou une infirmière. Toute induration de plus
de 10 mm peut être considérée positive à moins
que le BCG n'ait été reçu dans l'année qui
précède. Une réaction de 5 mm pourra être considérée
positive selon le contexte d'exposition. Une seconde intradermoréaction
devrait être faite si la première a été effectuée
dans les premiers trois mois suivant l'arrivée de l'enfant. Au
besoin, ou pour toute réaction significative, une radiographie
du poumon devra être effectuée [56].
Aux États-Unis, une histoire a récemment fait beaucoup
de bruit. Un enfant adopté des Îles Marshall a été
diagnostiqué comme atteint d'une tuberculose active deux ans après
son arrivée en territoire américain ; sur les 276 contacts
identifiés, 56 (20 %) présentaient une intradermo-réaction
positive, une proportion tout à fait inhabituelle en Amérique
du nord [32].
Une primo-infection doit être traitée 6 à 9 mois,
selon les auteurs. La tuberculose multirésistante n'a pas encore
été décrite chez l'enfant adopté mais, compte
tenu de son augmentation dans plusieurs régions du globe, le pédiatre
doit se faire vigilant, particulièrement face aux enfants venus
d'Afrique et d'Europe de l'Est [56].
Le VIH/sida
Au Québec, des enfants porteurs de VIH ont été
adoptés en Haïti et en Roumanie où le nombre d'enfants
institutionnalisés séropositifs dépasse les 10 %
[26, 29]. La découverte de l'infection chez le nouvel arrivant
demeure néanmoins rare, en partie grâce aux tests généralement
obtenus dans les pays d'origine avant la décision d'adopter. La
prévalence de l'infection dans les pays africains, en Asie du sud-est,
et sa percée en Europe de l'Est , invitent cependant à la
prudence [56, 64, 74, 75]. À ce chapitre, l'adoption en Chine où
ONUSIDA anticipe une montée de l'infection pourrait bientôt
se compliquer, compte tenu du fait que les épreuves de dépistage
actuellement faites pour l'AgHBs par exemple n'offrent pas encore la fiabilité
attendue [11].
L'immunisation
A Atlanta, le Center of disease control and prevention ainsi
que l'OMS, considèrent que l'immunisation rendue disponible et
administrée aux enfants des pays en développement est fiable
et efficace [56].
Certaines données laisseraient pourtant croire que l'immunisation
des enfants venus de plusieurs orphelinats du monde ne serait pas optimale
malgré une documentation à l'appui et des carnets de vaccination
dûment remplis dans les pays d'origine [76, 77]. Rupture de la chaîne
de froid ? Fausses déclarations ? [76-78]. Quoi qu'il en soit,
et en l'absence de consensus sur la question, les pédiatres et
les officiers de la santé publique sont ici appelés à
faire preuve de jugement et à adapter le statut vaccinal de l'enfant
pour le mieux-être de toutes les parties.
D'une manière générale, on peut par ailleurs retenir
que la plupart des enfants auront été immunisés avec
le BCG, le vaccin combiné contre la diphtérie, coqueluche,
tétanos, le vaccin contre la polio et les plus de 9 mois avec le
vaccin contre la rougeole, dans le respect du programme d'immunisation
universelle de l'OMS. Certains enfants auront également été
immunisés contre l'hépatite B (Thaïlande, Roumanie,
Colombie), contre l'Haemophilus influenzae (Colombie, Guatémala,
Corée), voire contre l'encéphalite japonaise (Chine, Vietnam)
ou la fièvre jaune en Afrique. Rarement, les orphelins auront été
immunisés contre les oreillons, la rubéole, la varicelle
ou encore contre l'hépatite A [11].
La motricité
On rapporte des retards de motricité globale chez 70 % des enfants
à l'arrivée dans leur pays d'accueil [6, 24, 25, 29, 31,
47]. Les retards constatés sont plus fréquents et plus sévères
à mesure que l'enfant grandit, notamment dans plusieurs séries
consacrées aux arrivants d'Europe de l'Est [25, 29, 54]. Avec l'abandon
et la négligence, c'est l'importance de la malnutrition protéino-calorique
qui va directement influencer le niveau de motricité observé
dans les premières semaines suivant l'adoption [47].
Le clinicien peut anticiper environ un mois de retard de motricité
attendu pour trois mois d'institutionnalisation [14]. Par exemple, un
enfant d'un an à son arrivée pourrait ne fonctionner qu'au
niveau de la motricité d'un nourrisson de 8 ou 9 mois, surtout
s'il est malnourri. En présence de malnutrition modérée
ou sévère, il pourrait ne fonctionner qu'au 50e
percentile de son poids [47]. Dans un contexte de recherche longitudinale
actuellement en cours à notre clinique, le suivi d'une cohorte
de 92 enfants d'Asie de l'est (Chine, Taïwan, Thaïlande, Vietnam,
Corée) a rapporté un Bailey moteur de 78,1 à la première
visite et de 86,1 à la 2e visite, trois mois plus tard.
Ce gain moteur a été associé à la restauration
de l'état nutritionnel et de la croissance du nouvel arrivant [46].
En l'absence de microcéphalie, de dysmorphisme ou de problèmes
neurologiques, le spectre d'une pathologie neuro-développementale
annoncée par un retard moteur devait ainsi être relayé
à une visite subséquente. La découverte complémentaire
d'une plagiocéphalie contribue pour sa part à expliquer
que la carence d'affection et de soins était partie prenante du
retard observé à l'arrivée de l'enfant.
La sphère cognitive
Les enfants qui font preuve de résilience, c'est-à-dire
d'aptitude à se développer normalement malgré l'adversité
extrême, sont ceux qui font légende dans les orphelinats.
Plus ils sont adoptés jeunes - on pourrait dire avant l'âge
de 6 mois - meilleur est leur pronostic cognitif à 4 ans meilleures
sont leurs conditions d'existence en orphelinat, meilleures seraient leurs
compétences à long terme [5, 50]. La prise en charge avant
l'adoption par une nourrice ou une famille d'accueil compétente
pourrait également influencer favorablement leur développement
cognitif [79].
Les conditions déplorables d'existence - abandon, négligence,
voire maltraitance - auront malheureusement raison du plein épanouissement
des facultés cognitives de nombreux autres orphelins [80-82]. Des
auteurs proposent comme outil clinique approximatif pour les premières
visites de calculer un point de QI en moins par mois d'institutionnalisation
chez les enfants de plus de six mois [13, 14]. Des études canadiennes
et anglaises ont montré des différences significatives aux
tests de Stanford Binet à 4 ans et demi, et Mc Carthy à
4 ans, respectivement, entre les enfants adoptés de Roumanie et
des groupes contrôles d'enfants du même âge adoptés
ou non [49, 50].
La récupération cognitive n'en est pas moins possible
dans les mois qui suivent la prise en charge par les parents adoptants.
Le groupe d'enfants adoptés d'Asie de l'Est que nous avons présenté
plus haut montrait un test de Bailey au niveau mental de 75 à l'arrivée
de l'enfant et de 85 à l'examen de contrôle deux mois plus
tard [46]. Un chercheur manitobain a pour sa part remarqué sur
un groupe d'enfants adoptés de Roumanie à l'âge moyen
de 15,5 mois que la persistance de comportements anormaux (stéréotypie,
maniérisme, automutilation) pouvait signifier une évolution
cognitive défavorable à la visite de contrôle à
35 mois [49]. Selon son âge à l'arrivée, il faut de
toute manière attendre au-delà de l'âge de six ans
pour préciser avec plus d'honnêteté les compétences
de l'enfant, ce qui est tardif pour des parents.
Le syndrome d'alcoolisme ftal
Parmi les causes de retard neurocognitifs observables chez l'enfant
adopté, il en est une qui mérite une attention plus spéciale
: celle qui s'associe au syndrome d'alcoolisme ftal.
Le syndrome d'alcoolisme ftal se retrouve chez tous les enfants
du monde (1 à 3 par 1000 naissances vivantes en Amérique
du nord), mais il semble particulièrement prévalent en Corée
du sud, en Russie (16 à 90 par 1000 naissances vivantes) et plus
généralement à travers toute l'Europe de l'Est où
l'alcoolisme est encore en hausse prodigieuse [83, 84]. La notion de consommation
d'alcool chez la mère biologique, un retard de croissance intra-utérin,
une petite taille et surtout une microcéphalie, des problèmes
neurodéveloppementaux, cognitifs, le tout associé à
des dysmorphismes faciaux ou oculaires sentinelles, sont au nombre des
données historiques et cliniques que le pédiatre sera appelé
à reconnaître, et pour établir la possibilité
du diagnostic et pour encadrer à moyen terme les handicaps secondaires
attendus : problèmes mentaux, scolaires, déviances sexuelles,
abus de drogues ou d'alcool, etc. [14, 85].
L'intervention d'une équipe multidisciplinaire et de référants
- ergothérapie, psychologie, orthopédagogie, neurologie,
etc. - s'avère le plus souvent nécessaire. Au CHU Mère-Enfant
Ste-Justine, le diagnostic du syndrome d'alcoolisme ftal (SAF) ou
d'effets possibles de l'alcool sur le ftus (EAF) a malheureusement
dû être envisagé chez de nombreux enfants adoptés
en Russie.
Les retards de langage
Des retards langagiers expressifs, voire même réceptifs,
sont constatés chez la quasi-totalité des enfants institutionnalisés
[6]. La pauvreté et la rareté des contacts en sont la cause
; les jeunes chinoises nourries trop longtemps au biberon ont également
des difficultés techniques à projeter leur langue à
l'avant, ce qui complique et l'introduction de la cuillère et l'émission
de sons [11]. Bien entendu, le délai d'apprentissage peut parfois
amener à un retard global, un trouble du langage ou de l'audition
nécessitant une intervention multidisciplinaire.
L'évaluation orthophonique des enfants plus âgés
devrait idéalement être effectuée par un professionnel
habilité à parler la langue maternelle de l'enfant. L'acquisition
du français ou de toute autre langue d'adoption se concrétise
habituellement rapidement. La famille, comme le pédiatre se doivent
néanmoins d'être particulièrement vigilants sur ce
chapitre [6].
La dimension socio-affective
Ses expériences, bonnes ou mauvaises, en pré-adoption
et son tempérament, autant, sinon plus, que l'attitude de ses parents
influenceront positivement ou négativement l'autonomie de l'enfant
et la persistance ou non de certains de ses écarts comportementaux
constatés à l'arrivée [6, 86-93].
La transition de l'orphelinat à une famille aimante est un passage
soulageant pour l'enfant habitué au décubitus dorsal ad
nauseam, aux contraintes physiques, à la faim, à la
paucité et à la pauvreté des contacts humains, ainsi
qu'à la musique synchrone des cris et des berceaux de ses voisins/voisines.
Une revue de plusieurs auteurs faisant foi des problèmes rapportés
par les parents ayant adopté en Roumanie avant 1997 rapportait
chez les nouveaux arrivants entre 62 et 65 % de troubles d'alimentation,
35 et 44 % de troubles du sommeil, 27 % de colère excessive, et
finalement entre 18 et 84 % de stéréotypies commandant un
réajustement intensif de la vie quotidienne [94].
Les écrits médicaux signalent par ailleurs que la présence
d'une famille d'accueil avant l'adoption serait un facteur grandement
facilitateur dans l'adaptation de l'enfant ainsi sécurisé
et habilité à mettre en branle les mécanismes neurophysiologiques
de l'attachement et du contrôle des émotions, même
face à la brisure émotive auxquels il devra être confronté
[79]. La nourrice étant payée pour bien faire son travail,
elle aura même eu tendance à en faire trop : l'enfant a pris
l'habitude de dormir contre elle, de contrôler ses sphincters à
neuf mois et de pleurer aussitôt qu'on le dépose par terre.
La guidance des familles par le pédiatre devient ici primordiale,
surtout quand se font envahissants les troubles du sommeil, les pleurs
et les colères.
Face au développement socio-affectif, l'expérience post-adoption
n'est pas non plus négligeable. Les recherches cliniques et sociobiologiques
rapportent que des attentes réalistes de la part des adoptants
sont des facteurs positifs protecteurs et qu'à l'inverse, leur
seuil de tolérance abaissée ou un divorce éventuel
peuvent être vécus très négativement par l'enfant
et favoriser l'émergence de détresse, de troubles comportementaux
variés [95-97].
À propos de l'évolution à long terme de 2 148 adoptions
étrangères, Verhulstel et al. remarquaient en 1992
que la majorité des enfants de 10 à 15 ans semblaient bien
fonctionner sur le plan affectif et social, surtout quand ils avaient
été adoptés précocement. Leurs parents remarquaient
chez eux de meilleures compétences sportives et en activité
parascolaire qu'en activité académique. Pour leur part,
les auteurs y relevaient une prévalence plus grande de troubles
comportementaux, antisociaux ou psychiatriques que chez un groupe contrôle
d'enfants non adoptés, surtout si on comparait les garçons
[98-101]. Une enquête réalisée au Québec s'intéressait
quant à elle aux expériences racistes vécues par
les enfants adoptés, notamment par les jeunes filles noires, comme
facteur contributif de la complexité de l'adaptation psychosociale
et de la quête identitaire [11]. Sans diminuer ou nuire à
ce qui précède, d'autres recherches à long terme
s'avèrent par ailleurs souhaitables avec des populations de plus
en plus ciblées en fonction de leurs antécédents
médico-sociaux, de l'âge au moment de l'adoption et d'autres
variables pertinentes du processus de filiation.
Les troubles neurospychologiques
La nature, le contexte et les conséquences de l'isolement, des
mauvais traitements voire de la malnutrition prolongée ont leur
impact physiologique sur le développement du cerveau. De fait,
les études neurobiologiques indiquent l'existence d'une panoplie
d'effets délétères pouvant entraîner des perturbations
de l'axe hypothalamo-hypophysaire-surrénalien, du système
parasympathique de la production de neurotransmetteurs, comme les cathecolamines,
ainsi que de la leucomalacie et autres dommages corticaux [102]. Parmi
les troubles neuropsychologiques observés chez l'enfant adopté,
mentionnons le trouble sévère de l'attachement que des chercheurs
tendent à expliquer par une atteinte du cortex pré-frontal
droit avant l'âge d'un an. La perturbation de la période
de socialisation entre l'âge de 10 à 14 mois et d'inhibition
sociale positive entre l'âge de 12 et 18 mois entraînerait
des modifications sympathiques et parasympathiques à l'origine
de troubles comportementaux nécessitant à long terme une
intervention pédopsychiatrique [102-104]. De leur côté,
la déprivation tactile et l'hypostimulation chronique contribueraient
à expliquer ce seuil de tolérance abaissé aux stimuli
tactiles, auditifs et vestibulaires si fréquemment observés
chez l'enfant abandonné, et à l'origine de troubles comportementaux,
spatiaux, de sommeil ou de l'appétit améliorés par
le soutien en ergothérapie. Les stéréotypies, l'écholalie
et les maniérismes caractéristiques de l'autisme institutionnel
vont, pour leur part, le plus souvent s'atténuer puis disparaître
dans les semaines suivant l'adoption chez la majorité des enfants.
La persistance d'un syndrome autistique n'est par ailleurs pas un phénomène
rare et doit faire appel à moyen terme à la psychothérapie,
à l'orthophonie, à une médication, à un encadrement
et à un suivi appropriés [49]. Des syndromes post-traumatiques
capables de modifier le cortisol sanguin ont également été
décrits chez les chercheurs intéressés aux troubles
neuropsychologiques observables chez l'enfant adopté [1, 102].
A ce jour, on peut déplorer qu'il existe encore trop peu de travaux
capables de nous indiquer la prévalence de troubles identitaires
et de syndromes dépressifs vécus à l'adolescence
chez des enfants adoptés, même jeunes.
Les troubles neurodéveloppementaux
Plusieurs auteurs rapportent une augmentation des troubles neurodéveloppementaux
chez l'enfant antérieurement abandonné, notamment des troubles
de motricité fine, de la coordination et de la dyslexie. La prévalence
d'enfants de petits poids de naissance, le syndrome d'alcoolisme ftal
ainsi que les effets de la malnutrition à long terme, bien qu'observés
de manière extrêmement variables, contribuent à expliquer
la prévalence des déficits de l'attention, avec ou sans
hyperactivité, qui sont souvent rapportés par les parents
et les enseignants [6, 105].
La « géomédecine »
L'enfant chinois se présente avec ses taches mongoliques souvent
localisées au sacrum, une laxité ligamentaire relative,
un pseudostrabisme, une langue géographique, un prominauris et
autres particularités ethniques, certaines garantes de bonne fortune
pour la descendance Han, mais que des parents adoptifs auront interprétées
comme gênantes ou potentiellement inquiétantes. Dans cet
ordre d'idée, une série de chirurgies pour décollement
auriculaire, réalisées à Ste-Justine auprès
de 500 enfants caucasiens et asiatiques, rapportait globalement 95 % de
satisfaction post-opératoire chez les parents et leurs enfants
[106]. À la topographie physique mongoloïde, s'associe également,
à l'occasion, des pathologies organiques telles une cardiopathie
congénitale et une fissure labio-palatine, toutes deux plus prévalentes
dans la population chinoise. Le volume globulaire moyen obtenu à
la numération globulaire de l'enfant asiatique risque aussi d'être
fort abaissé, compte tenu de l'incidence des traits alpha ou bêta
thalassémiques dans l'Empire du milieu où la forme homozygote
bêta de ces anomalies de la synthèse de l'hémoglobine
se traduit judicieusement du mandarin par l'appellation "anémie
méditerranéenne". Le risque de thalassémie mineure
ou majeure (alpha ou bêta) partout en Asie du Sud et aussi d'autres
caractéristiques hématologiques, telles le déficit
en G-6-PD ainsi que, héritage khmer, le risque d'hémoglobinopathie
E hétérozygote (AE), homozygote (EE) ou encore thalassémique
(E/b) gagnent en importance particulièrement avec l'enfant venu
du Cambodge, de Thaïlande ou du sud Vietnam. De fait, plus du tiers
des enfants venus d'Asie du Sud-Est se présentent au pédiatre
avec une particularité sanguine, le plus souvent une anémie
microcytaire sans conséquences, sinon pour le conseil génétique
à long terme. A notre connaissance, un seul enfant vietnamien a
été adopté au Québec avec une thalassémie
majeure bêta (-/-) et ses parents adoptants en avaient été
avertis avant la décision d'adoption [107]. L'enfant caraïbéen
présente pour sa part une fréquence accrue d'hernies ombilicales,
d'hypertrophies adéno-amygdaliennes ou de chéloïdes
secondaires à une cicatrisation difficile. Au niveau laboratoire,
à la numération globulaire, son taux normal moyen de neutrophiles
risque d'être légèrement abaissé par rapport
à un enfant caucasien. À l'instar de l'enfant africain ou
adopté de la partie centrale de l'Inde, il risque d'être
porteur du trait falciforme (AS) ou, plus rarement, de souffrir de drépanocytose
forme sévère, homozygote (SS). Les insecticides de guerre
au Vietnam, la radioactivité en Ukraine, au Belarus et en Russie
[108], enfin les polluants industriels comme le plomb en Chine, toutes
ces agressions environnementales potentielles sur la santé à
long terme des enfants adoptés ont été rapportées
dans les écrits médicaux, avec des niveaux de risques plus
ou moins convaincants. Ainsi, des plombémies d'à peine plus
de 10 ug/dL décrites par les auteurs américains chez les
enfants venus des orphelinats chinois n'ont pas suscité des hordes
de thérapie de chélation [109]. A titre préventif
et diagnostic, le pédiatre retiendra surtout, en cette matière,
l'intérêt du suivi clinique des enfants venus du voisinage
de Tchernobyl, à cause de leur incidence accrue, et mieux documentée,
de carcinome thyroïdien [110]. Finalement notre tour d'horizon serait
incomplet sans un mot sur l'intolérance au lactose, retrouvée
le plus souvent après la petite enfance, mais avec des variations
infinies, chez la grande majorité des enfants africains (97-100
%), asiatiques (90-100 %), amérindiens (80-90 %) et sud-américains
(70-80 %).
La résilience
Au-delà de l'appréciation clinique du pédiatre,
du bilan d'accueil et des qualités relationnelles de la famille
adoptante, il faut aussi tenir compte des particularités individuelles
de l'enfant, de sa résilience en quelque sorte. L'image que l'enfant
va acquérir de lui-même est incidemment le reflet du désir
d'autrui [111]. Laissé à lui seul à l'orphelinat,
sans espace de mouvement et de jeux, privé d'une maternalité
pourvoyeuse d'amour, de réassurance comme de continuité,
il est incapable de se construire une vision articulée du monde,
à commencer par celle de sa propre image corporelle. S'ensuit une
mésadaptation profonde, nuisible à l'intelligence comme
à la genèse des relations sociales parce que capable d'éteindre
un sentiment aussi incontournable que l'identité du moi. Devant
l'impossibilité d'établir un pont entre l'océan extérieur
et ses matériaux intérieurs, l'enfant se désorganise
dans son monde devenu univers égocentrique, impalpable et sans
appel. C'est là toute la tragédie de l'abandon, déjà
beaucoup moins triste à aborder sous l'angle de la survie grâce
au concept scientifique de la résilience. Les retards de motricité,
les déficits cognitifs et les comportements autistiques observés
à l'arrivée de l'enfant dans son pays d'accueil devraient
davantage conduire à des prises en charge soutenues qu'à
des diagnostics hâtifs et des étiquettes irrémédiables
de la part des soignants et des familles, sources de rejet possible.
La résilience nous apprend que, soumis à une même
expérience difficile, certains enfants auront la capacité
de rebondir plus que d'autres et de faire mentir toutes les théories
de circonstance. On peut supposer que certains des enfants ayant survécu
à l'abandon sont doués pour la résilience. L'autonomie,
l'intelligence, l'empathie, la capacité d'organisation et le sens
de l'humour sont parmi les caractéristiques psychologiques intrinsèques
de l'être résilient, lui permettant de se protéger
contre un stress autrement invivable. De bonnes expériences relationnelles
en pré-adoption, une position privilégiée à
l'orphelinat, une nourrice, une famille d'accueil et enfin une adoption,
qui plus est précoce, par une famille de sa communauté ou
à l'étranger, sont autant de facteurs extrinsèques
capables de permettre l'arrimage de ses qualités particulières
[112, 113].
L'intervention du médecin pourrait se situer là, exactement
entre l'intrinsèque, c'est-à-dire l'éveil des capacités
particulières de l'enfant, et l'extrinsèque, son adéquation
avec sa parenté, la tâche médicale méritant
encore plus de doigté en présence d'un handicap, d'une maladie
chronique ou d'un trouble du comportement capable de modifier substantiellement
l'attachement parent-enfant et l'intégration de tout un chacun
dans la société d'accueil. Le deuil de l'enfant idéalisé
aux yeux bleus et surtout en bonne santé, est capable à
lui seul de faire éclater une famille, voire de conduire certains
adoptants, incapables de se voir comme soignants et incorrectement évalués
dans leurs compétences, à redonner leur enfant malade au
réseau de services sociaux du pays d'accueil. Au travail du clinicien
s'adjoint ici celui, essentiel, de l'infirmière à l'écoute
des parents, et du service social, parties prenantes de l'équipe
multidisciplinaire.
Le regard du pédiatre
Les écrits scientifiques nord-américains ou européens,
les cliniques d'accueil spécialisées et surtout le nombre
croissant d'enfants adoptés dans des pays étrangers appellent
dorénavant le pédiatre - à l'instar de l'anthropologue,
du sociologue et du psychologue - à se présenter en
première ligne, avant, pendant et après l'adoption dans
un pays étranger. Le phénomène est majeur pour les
sociétés ; il l'est d'autant plus pour les pédiatres
que, dans le futur, abandon et adoption ne céderont pas.
Oliver Sacks, neurologue, né à Londres et exerçant
au Albert Einstein college of medicine à New York, n'y voit
pas que du mal. Il soutient que la maladie, voire l'abandon en qui ce
nous concerne, a ceci de paradoxal qu'elle a son potentiel créateur.
"La maladie implique une contraction de la vie", écrira-t-il,
"mais de telles contractions ne sont pas inéluctables".
Vicissitudes et adversité peuvent donc faire place à l'éclosion
de pouvoirs, d'évolutions étonnantes et de nouvelles formes
de vie latentes, de visages interculturels, inimaginables en l'absence
de malheur [114].
Dans un même ordre d'idée, oserions-nous parler de potentiel
créateur de l'abandon à travers l'adoption? Question de
point de vue : le regard du pédiatre sur l'adoption étrangère
pourrait-il avoir l'audace de s'étendre jusque là ?
CONCLUSION Avec
les remerciements de l'auteur, pour leurs contributions respectives : à
Paris, au Professeur Michel Rey de la Société de médecine
de voyage (SMV), à Montréal, aux professeurs Elisabeth Rousseau
et Valérie Lamarre ainsi qu'à Mmes Patricia Germain, infirmière,
Nicole Côté et Ginette Blais, secrétaires médicales.
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