ARTICLE
Les fonctions practo-gnosiques
Beaucoup plus méconnues et négligées que les fonctions
mnésiques ou linguistiques, les fonctions practo-spatiales, fonctions
instrumentales en prise directe avec notre environnement, jouent pourtant,
au même titre que les autres fonctions cognitives, un rôle
fondamental chez l'enfant pour la construction de représentations
efficientes du monde environnant et la constitution de repères
spatiaux dans lesquels s'inscriront l'ensemble de ses actes et de ses
apprentissages. Ces fonctions peuvent être atteintes de façon
élective : dans les autres domaines de la cognition, l'enfant fait
preuve de compétences normales pour son âge, voire mêmes
exceptionnelles dans certains secteurs (surcompensation spontanée
possible dans les domaines préservés). C'est là une
différence fondamentale d'avec la déficience mentale
(figure 1). Les fonctions
practo-gnosiques consistent pour les voies practo-motrices (efférentes)
en une pré-programmation (planification) des gestes moteurs volontaires
(praxies), et, pour les voies afférentes, en un décodage
(attribution de sens) des informations transmises par les organes
sensoriels/sensitifs (figure 2).
Nous commencerons par décrire les répercussions scolaires
de ces pathologies, car elles constituent de véritables
signes d'appel, puis nous montrerons quels sont les mécanismes
sous-jacents à ces troubles d'apprentissage en détaillant
la symptomatologie clinique des dyspraxies de l'enfant
et des troubles neuro-visuels. Enfin, nous exposerons les grandes lignes
des aides thérapeutiques qu'il faut alors apporter à
ces enfants. Nous conclurons sur l'importance du repérage précoce
de ces troubles, qui, conditionnant une prise en charge en temps utile,
peut seul permettre d'espérer améliorer le pronostic de
ces séquelles insidieuses mais redoutables.
Les signes d'appel : les plaintes
scolaires
Il s'agit d'un enfant dont le premier développement, sur le plan
psycho-intellectuel, a finalement été rassurant :
l'enfant est vif, curieux, sociable, bavard, joueur et dynamique. Aucun
problème n'est noté à la crèche, et son entrée
à l'école maternelle se fait dans des conditions finalement
banales.
Typiquement, c'est en moyenne ou surtout en grande section de maternelle
que l'institutrice alerte les parents sur un retard graphique : l'enfant
ne produit pas les différentes figures attendues pour son âge
(encadré 1), il n'écrit pas son
prénom en fin de grande section de maternelle et ses dessins, très
pauvres, le font quelquefois qualifier à tort d'immature. Ces enfants
poursuivent alors péniblement une scolarité primaire émaillée
de difficultés (redoublements, classes d'adaptation), ou sont diversement
orientés (CMP, orthophoniste, hôpital de jour) en fonction
de la tolérance et des possibilités locales, de l'intensité
des troubles, des réactions de l'enfant et de sa famille face
à cet échec scolaire, inattendu et incompris. Le tableau
ressemble alors à celui d'un échec scolaire global :
La lecture, acquise initialement sans difficultés particulières,
reste pourtant médiocre : l'enfant n'aime pas lire, lit peu et
surtout de façon anormalement laborieuse ;
Le graphisme manuel (l'écriture) reste très défectueux
; première des plaintes de l'enseignant comme de l'enfant, objet
de rééducations mal adaptées (car entreprises sans
diagnostic préalable), la calligraphie reste le symptôme
qui est au
premier plan des préoccupations tout au long de la scolarité
(figure 3) ;
À partir du cours élémentaire, s'y ajoutent
des difficultés en numération et calcul.
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ENCADRÉ 1
Les repères
des évolutions graphiques et praxiques
Evolution
graphique :
* 12-24 mois : gribouillages
* 20-24 mois : loops, gribouillages circulaires
(sur démonstration)
* 24-28 mois : rond
* 3 ans : reproduit une croix, dessine un
« bonhomme-têtard »
* 4 ans : reproduit un carré
* 5 ans : dessine un triangle
* milieu/fin de grande section de maternelle
: écrit son prénom +++
Evolution praxique
:
* 12 mois : empile 2 cubes (sur démonstration)
* 18 mois : tour de 3 cubes, mange seul purée
* 2 ans : tour de 4-6 cubes
* 2-3 ans : encastrements, fait un pont avec
3 cubes
* 5 ans : pyramide de 6 cubes empilés
(3 cubes + 2 +1 au sommet), réalisation d'un escalier, d'une
porte (ou d'une arche) avec 5 cubes.
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La symptomatologie des dyspraxies
La dyspraxie est un trouble de la pré-programmation des gestes
(figure 2), qui se traduit
cliniquement par une maladresse, un défaut d'organisation gestuelle,
indépendamment de tout trouble moteur intrinsèque. Normalement,
après apprentissage, chaque geste fait l'objet d'une inscription
cérébrale (engrammation), sorte de forfait, de «carte
toute prête » qu'il suffit d'activer (évoquer le geste
à faire) pour que l'ensemble des composantes du geste soit réalisé
de façon coordonnée, automatique et harmonieuse. En cas
de dyspraxie, en raison de lésions ou de dysfonctionnements cérébraux
focalisés, les différentes praxies ne se constituent pas
(ou seulement partiellement) : la réalisation des gestes est alors
laborieuse, malhabile et fluctuante, allant de la réussite exceptionnelle
et non reproductible (qui fait parfois dire aux différents intervenants
«quand il veut, il peut » !) à toutes sortes d'échecs
par essais et erreurs.
Ce trouble, particulièrement visible en ce qui concerne le graphisme
manuel très exigeant sur le plan praxique existe
aussi dans de nombreuses autres activités manuelles complexes :
dyspraxie de l'habillage (trop souvent encore interprété
en termes psycho-affectifs de dépendance à la mère)
;
difficulté d'utilisation des outils (cf. les outils
scolaires tels la règle, les ciseaux, la gomme, le compas, l'équerre).
Le trouble prédomine dans toutes les activités nécessitant
l'assemblage de diverses pièces (dyspraxie constructive : cubes,
puzzles, jeux de construction).
Or, en cas d'échec scolaire avéré, il arrive que
ces enfants soient malencontreusement orientés vers des formations
« pratiques », qui réclament essentiellement des compétences
praxiques (ex : menuiserie, bricolage, électricité, couture)
: il s'agit là d'impasses successives qui aggravent le sentiment
d'échec et d'incompétence du jeune.
Chez certains enfants, le trouble épargne les praxies idéatoires/idéomotrices
(mimes d'actions, gestes séquentiels tels allumer une allumette,
faire la cuisine, gestes symboliques tels « au revoir », «
chut »).
Le diagnostic de dyspraxie est suspecté
devant :
* la plainte graphique au sein d'une maladresse gestuelle, sans trouble
ni retard verbal associé, chez un enfant ancien prématuré
(ou porteur de tout autre antécédent neurologique ante ou
néonatal) ;
* l'absence (ou la nette insuffisance) de progression d'une consultation
à l'autre (par exemple, à 6 mois d'intervalle) ;
* l'examen clinique, qui exclut un trouble moteur, orthopédique
ou musculaire susceptible d'expliquer les difficultés de l'enfant,
ou constate un désordre fonctionnel nettement plus important que
le trouble moteur analytique ne le justifie.
Le diagnostic de dyspraxie est affirmé
par :
* l'examen psychométrique (demander de préférence
une WPPSI ou WISC1, en fonction de l'âge de l'enfant),
pratiqué par un(e) psychologue montrera des dissociations caractéristiques
de ce trouble cognitif (figure
1), à savoir :
une dissociation de plus de 15 points (souvent 20, 40, voire
60 points) entre le QI-verbal (normal ou fort, éliminant tout soupçon
de déficience intellectuelle) et le QI-performance (faible ou effondré)
;
au sein des épreuves verbales (globalement réussies),
une chute nette au sub-test arithmétique (qui induit une sous-estimation
du QI-verbal global) ;
au sein des épreuves performances (globalement échouées),
une relative réussite au sub-test complètement d'images
(seule épreuve de cette échelle qui ne soit ni praxique
ni spatiale).
* l'examen neuro-psychologique, qui précisera les caractéristiques
qualitatives de la dyspraxie, son type (constructive, idéatoire,
idéomotrice) et les éventuels signes associés (dyspraxie
visuo-spatiale, cf. plus loin) : c'est à partir de cette évaluation
que pourront être posées les indications d'une prise en charge
adaptée et efficace (rééducations en ergothérapie,
aides techniques).
La symptomatologie des troubles neuro-visuels
Les troubles neuro-visuels des anciens prématurés peuvent
être de deux ordres (figure
4) :
* les uns, extraordinairement fréquents (90 % , à divers
degrés ?), sont des troubles de l'oculomotricité2,
perturbant la saisie visuelle, l'exploration de la scène visuelle
et la construction de certaines notions spatiales ;
* les autres (en bleu), moins fréquents (environ 3 à 6
% de l'ensemble des anciens prématurés3 ?), consistent
en des anomalies du traitement et du décodage cérébral
de l'image rétinienne, perturbant l'interprétation de la
signification de ce qui est vu, se traduisant par différents types
d'agnosies visuelles.
Les troubles optomoteurs
Les troubles optomoteurs (ou oculomoteurs) concernent la planification
des mouvements des globes oculaires qui permettent d'explorer une scène
visuelle, d'y sélectionner et de saisir une information précise,
fonction du projet de regard du sujet.
Ils se manifestent très fréquemment, d'abord par un strabisme,
dont les caractéristiques (strabisme précoce du nourrisson,
souvent alternant, présence d'un nystagmus ou d'un nystagmus manifeste
latent), sans être spécifiques, doivent cependant en faire
évoquer l'origine neurologique chez un enfant né prématuré
[8, 9]; mais il ne s'agit là que de la partie visible, et relativement
bénigne, de l'iceberg.
Les troubles de la programmation des mouvements oculaires, de la stratégie
d'exploration visuelle et du calibrage des saccades, infiniment plus lourds
de conséquences développementales, vont induire des perturbations
en cascade dans des apprentissages précoces implicites4,
distorsions méconnues dont les symptômes émergents,
vers 4-7 ans, seront alors rarement reliés à leurs causes
initiales.
Se constituent en particulier des troubles de la structuration de certaines
notions spatiales. Leur caractéristique réside en ce qu'il
ne s'agit pas, comme c'est si banal chez l'enfant, de retard dans l'acquisition
des notions spatiales, mais bien de dissociations avec acquisition normale
(ou quasi-normale) de certains secteurs de la spatialisation notions
concernant l'espace à 3 dimensions, vocabulaire spatial, connaissances
concernant l'espace corporel contrastant avec une impossibilité
à structurer l'espace à deux dimensions, espace du plan,
de la page, de la feuille, du tableau, de l'écran, c'est-à-dire
l'espace où s'inscrit l'essentiel des acquisitions scolaires. Dans
cet espace, en effet, les informations topologiques (celles qui disent
où est situé un élément par rapport à
un autre) sont entièrement dépendantes des informations
extraites de l'analyse des mouvements des globes oculaires.
Concrètement, cela se traduit par des difficultés dont
l'association est très évocatrice.
La saisie précise d'une information précise dans une scène
visuelle complexe est compromise. Ainsi, la copie est non seulement inutile
mais particulièrement nocive (l'enfant désapprend ce qu'il
a compris et appris verbalement, ou par raisonnement logique), et ce,
qu'il s'agisse de copie de textes (l'ancien prématuré présentant
un trouble oculomoteur n'en tire aucune information pertinente) ou de
dessins (impossibilité de prendre des repères dans des systèmes
de quadrillages, de points, d'ordonnées). De même, la recherche
d'informations dans un texte - tâche qui oblige à des mouvements
précis de recherche oculaire -, est très déficitaire,
alors même que l'enfant lit relativement bien ; ceci peut conduire
à des interprétations erronées en terme de mauvaise
compréhension en lecture.
Dans l'ensemble, les difficultés de l'enfant sont majorées
dans un environnement visuel trop riche : typographies attrayantes mais
surchargées, multiples informations réparties sur les murs
de la classe, mot ou chiffre à retrouver dans des tableaux fournis,
etc. Les effets de présentation sont alors nets : dans un environnement
visuel dépouillé ou dans une présentation typographique
simple (mot ou phrase isolé), les performances de l'enfant s'améliorent
nettement, confirmant qu'il ne s'agit pas de difficultés d'accès
conceptuel, mais bien d'un trouble « instrumental » lié
à la saisie de l'information.
La dyscalculie spatiale est précoce, quasi-constante, sévère
et tenace [10]. Elle est la conséquence directe des 2 lignées
de troubles : les troubles de la stratégie du regard, qui induisent
un trouble du dénombrement et le déficit de structuration
des relations topologiques, qui compromet l'accès à la numération
écrite (numération arabe, de position) [11].
Le dénombrement, qui suppose une excellente coordination entre
la récitation de la comptine numérique (dire la suite des
mots-nombres) et la désignation (du doigt, du regard) de chaque
élément de la collection, est perturbé par des oublis
(éléments non vus, qui n'ont pas été balayés
du regard) et des doubles ou triples comptages. En effet, du fait de son
absence de stratégie oculo-motrice lors des activités de
comptage d'une collection, les yeux de l'enfant vont se poser de façon
non controlée plusieurs fois sur le même élément,
alors que d'autres n'auront pas été vus. Comme ceci est
aléatoire, les essais successifs vont aboutir à des résultats
différents pour la même collection. Aussi, plus l'enfant
dénombre, plus il détruit sa confiance dans l'invariance
du nombre. L'expérience répétée qu'à
une même collection peuvent correspondre des cardinaux différents
altère les racines mêmes de la construction du concept de
nombre chez l'enfant.
Ensuite, à partir du cours élémentaire, l'enfant
est confronté à la pose et la résolution des opérations,
ce qui, en numéra-
tion arabe, requiert l'acquisition et l'automatisation d'algorithmes spatiaux
(aligner unités/dizaines/centaines à partir de la droite
vers la gauche, mettre les retenues en haut de la colonne immédiatement
à gauche de celle sur laquelle on vient de travailler) (figure
5).
Cette dyscalculie spatiale, sans atteinte des fonctions logiques intactes,
nécessite une prise en charge spécifique et qui peut sembler
contre-intuitive (pas de manipulation manuelle d'objets réels,
pas d'expérimentation concrète, pas de recours au figuratif),
avec, au contraire, recours souvent perçu comme
paradoxal au verbal, au mnésique, au formel, à la logique.
Enfin, on signale des contre-performances dans toutes les matières
surchargées en facteur spatial alors que, verbalement, l'enfant
a d'excellentes connaissances générales : la géométrie
(réclamant à la fois des capacités graphiques, praxiques
et spatiales), la géographie (repérage sur une carte, orientation
dans l'espace du plan), toutes les courbes, graphes, schémas ou
tableaux à double entrées utilisés aussi bien en
histoire, en physique qu'en biologie, leur posent des problèmes
difficilement surmontables.
Cette difficulté à se représenter l'espace à
deux dimensions et à y inscrire une action, s'ajoute à la
dyspraxie (mauvaise planification des gestes) pour constituer une association
très péjorative : la dyspraxie visuo-spatiale. Maladroit
pour tracer ses lettres, plier, coller, découper, gommer, l'enfant
se trouve en outre en difficulté pour s'orienter dans l'espace-page
: ses cahiers sont sales et brouillons, les titres et textes se télescopent,
des blancs inappropriés succèdent à des passages
où les mots sont griffonnés les uns sur les autres et lorsqu'il
s'agit de souligner ou d'entourer, il biffe ou rature ; il est inapte
au rangement de la trousse ou du cartable ; l'ensemble est généralement
interprété comme l'expression d'un manque d'autonomie, d'application
et de motivation de l'enfant.
La dissociation, très souvent signalée par les enseignants,
entre de bonnes performances orales (langage, connaissances générales
raisonnement logique), et des performances extrêmement décevantes
à l'écrit, est très évocatrice du diagnostic
de dyspraxie visuo-spatiale. Finalement, les difficultés scolaires
de cet ancien prématuré peuvent être résumées
ainsi.
Les troubles gnosiques
visuels
Ces voies (en bleu sur la figure
4) sont celles qui permettent de s'approprier le monde extérieur,
de capter, traiter, décoder, et accorder signification aux stimuli.
On peut repérer deux principales étapes dans le traitement
cérébral de l'information sensorielle:
* le niveau perceptif, niveau du traitement des caractéristiques
physiques du signal, (dit encore quelquefois traitements de bas niveaux)
: extraction et analyse des contours, forme, couleur, contraste, brillance
* le niveau réellement cognitif (traitements de haut niveau)
où s'effectue le traitement sémantique de l'image rétinienne
: les résultats des premiers traitements sont comparés aux
caractéristiques de prototypes déjà mis en mémoire
et une signification leur est attribuée (éventuellement,
le stimulus peut être nommé). Nous savons alors, non seulement
que nous voyons quelque chose, mais ce que nous avons vu.
Une impossibilité à décoder la signification de
ce qui est vu, si elle concerne l'ensemble des stimuli visuels est appelée
cécité corticale (cérébrale). D'autres agnosies
partielles sont plus fréquentes : agnosie des visages (prosopagnosie),
des couleurs, des objets, des images (extrêmement fréquente)
; elles sont indépendantes les unes des autres, et peuvent être
isolées ou diversement associées chez un même enfant.
La cécité corticale est évoquée cliniquement
devant un bébé au comportement aveugle (non fixation visuelle,
regard errant), alors que l'examen ophtalmologique et la skiascopie ne
montrent ni anomalie majeure de la réfraction, ni anomalie du fond
d'il, éliminant ainsi une atrophie des fibres du nerf optique.
Le RPM5 est également normal, et les examens complémentaires
demandés montrent un ERG satisfaisant alors que, classiquement,
les PEV sont éteints. En pratique, les PEV sont souvent présents
mais très altérés, signant une anomalie du traitement
de l'information visuelle. L'enfant voit, mais ne sait pas ce qu'il voit.
L'évolution est très variable et actuellement imprévisible
à partir de critères cliniques, paracliniques ou autres
: la grande majorité évoluera favorablement, mais d'autres
garderont un certain degré d'agnosie, en particulier une agnosie
des images.
L'agnosie des images, très fréquente (indépendamment
même de tout antécédent de cécité corticale),
habituellement isolée, est encore trop souvent méconnue,
car elle est généralement partielle : certaines images sont
reconnues (décodées) et d'autres pas, en fonction de leurs
caractéristiques graphiques et des traitements cérébraux
qu'elles réclament pour être interprétées.
Dans la forme la plus commune, les contours de l'image sont extraits,
perçus et analysés, mais le traitement des spécificités
de telle ou telle image ne peut aboutir, et l'enfant produit une réponse
erronée mais respectant la forme générale du dessin
(ainsi, un animal est toujours confondu avec un animal, un personnage
avec un personnage, un objet manufacturé avec un autre objet manufacturé)
: on parle alors de réponses morphologiques (ex : l'image d'un
chat peut être prise pour celle d'un lapin ou un âne ; un
bateau à la voile triangulaire peut être vu comme une maison,
la voile étant interprétée comme un toit).
Ces troubles, souvent banalisés ou confondus avec une méconnaissance
de l'image-cible, une pauvreté du vocabulaire, une déficience
intellectuelle ou des troubles de l'attention6, ont des répercussions
sévères sur les tout-premiers apprentissages de l'enfant.
L'entrée à l'école maternelle donne une tonalité
nouvelle à cette pathologie car les images y sont assez systématiquement
utilisées à des fins d'apprentissages didactiques, et les
adultes sont désarçonnés par l'incohérence
apparente des réponses de l'enfant. La méconnaissance de
ce trouble induit souvent des effets pervers à type de troubles
du comportement ou de phobie scolaire. Elle peut aussi conduire à
de graves erreurs d'interprétation de tests ou bilans utilisant
des images comme matériel : évaluation du QI, bilans orthophoniques,
tests projectifs, évaluations scolaires (encadré
2).
L'agnosie des images, lorsqu'elle est isolée, ne compromet pas
obligatoirement la reconnaissance des lettres. De nombreux enfants victimes
d'agnosies des images peuvent donc apprendre à lire.
|
ENCADRÉ 2
Quand suspecter une
agnosie des images ?
- En cas d'antécédents de
cécité corticale et/ou de prématurité
;
- En cas de dissociation entre de bonnes performances
verbales et l'importance de difficultés scolaires précoces
;
- En cas de désintérêt
total pour la télévision (cinéma, cassettes
vidéo) au-delà de l'âge de 3 ans.
|
___________
1. Tests psychométriques, échelles de Wechsler pour enfants
de moins de 6 ans (WPPSI-R) ou de plus de 6 ans (WISC-III).
2. Il est très possible que cette fréquence soit surestimée
par un biais de recrutement : les services spécialisés en
neuropsychologie infantile sont encore peu nombreux et reçoivent
une population pré-triée.
3. Dans la mesure où ces troubles sont encore souvent méconnus,
ou interprétés dans un autre contexte séméiologique
(en particulier, psychiatrique), il est très probable que leur
fréquence est très sous-estimée. Des études
systématiques en cours permettront peut-être prochainement
d'être plus précis dans ce domaine.
4. Les apprentissages spontanés que l'enfant fait par exposition
à son environnement par opposition aux apprentissages volontaristes,
organisés explicitement par les adultes (cf. scolarité,
par exemple).
5. RPM = réflexe photomoteur ; normal, il permet d'affirmer la
fonctionnalité de toutes les voies visuelles réflexes, sous-corticales
- ERG : électro-rétinogramme - PEV : potentiels évoqués
visuels.
6. Le bilan neuro-psychologique fera la différence entre ces
différentes situations, toutes génératrices de difficultés
d'apprentissage dans la première enfance.
7. Le traitement des informations visuelles, défectueux, est
aussi anormalement long chez ces enfants agnosiques : déjà
en difficulté pour traiter les images fixes, ils ne peuvent pas
du tout traiter les images-cinéma (24 images/seconde).
CONCLUSION
Les voies practognosiques nous permettent véritablement de nous
approprier le monde environnant et d'agir, manipuler, construire, modifier,
le monde extérieur. Toute perturbation précoce de ces voies
distord les expériences fondatrices du développement de
l'enfant, qu'il s'agisse de ses premières expériences sensorimotrices
ou de la construction de représentations cohérentes et opérantes
du monde environnant. Les conséquences de ces difficultés
vont donc diffuser dans de nombreux secteurs des apprentissages de l'enfant,
se dévoilant peu à peu, au fil des sollicitations et des
exigences liées à l'âge.
Actuellement, il est probable que les séquelles neurocognitives
de la prématurité sont largement sous-estimées, en
partie car elles ne se dévoilent que tardivement. Ces errements
sont facilités par le fait que ce ne sont généralement
pas les mêmes structures qui assurent le suivi initial (jusqu'à
6 ans), et celles qui, ultérieurement, prennent en charge les difficultés
scolaires.
Cependant, une fois le diagnostic suspecté puis étayé,
il faudra :
informer les instances scolaires et obtenir des aménagements
pédagogiques ;
prescrire les rééducations appropriées (selon
les cas : orthoptie, rééducation spécifique de la
stratégie du regard, ergothérapie non remboursée
en pratique libérale , psychomotricité, orthophonie)
;
prescrire le matériel adéquat (ordinateur avec
adaptations particulières) ;
suivre la scolarité, conseiller une orientation
Ces prescriptions et ce suivi en pratique de ville sont de fait très
difficiles, voire impossibles à mettre en uvre : il est donc
souhaitable d'adresser ces enfants dans des services hospitaliers de rééducation
en neurologie infantile ou des services de soins (SESSD) expérimentés,
ce qui est habituellement le cas des structures prenant en charge les
enfants cérébro-lésés.
La question de l'étiopathogénie de ces troubles dans les
séquelles de prématurité reste cependant entière
: quel lien établir avec le terme, le poids de naissance, les complications
neurologiques initiales, les données de l'IRM ou d'autres facteurs
? Comment comprendre la physiopathologie de ces troubles, notamment lorsque
l'examen neurologique et l'IRM ne présentent aucune anomalie décelable
? Quelles relations ces dyspraxies visuo-spatiales séquelles de
prématurité entretiennent-elles avec les dyspraxies survenant
chez des enfants sans aucun antécédent néo-natal,
ni neurologique (re)connu ? Seules des études neuropsychologiques
précises et ciblées portant sur ces populations permettraient
de répondre à ces questions.
Or, depuis environ 20-25 ans, l'avancée importante des neuro-sciences,
les progrès de la neuropsychologie cognitive, les connaissances
accumulées concernant les compétences précoces des
bébés et le développement de l'enfant, tout cela
concourt à une meilleure appréhension des séquelles
des lésions cérébrales précoces. Le dépistage,
le diagnostic puis la prise en charge des enfants souffrant de dyspraxie
visuo-spatiale et/ou d'agnosie visuelle est un objectif important, facilement
atteignable dans de nombreux cas, et finalement très gratifiant
dans la mesure où les aides et ajustements scolaires sont souvent
très efficaces chez ces enfants intelligents et motivés,
améliorant notablement leur vie d'écoliers et leur pronostic
social d'adultes.
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