ARTICLE
Auteur(s) : Karine Lacut, Aurélien
Delluc, Emmanuelle Le Moigne, Dominique Mottier
EA 3878 (GETBO), Département de médecine interne et pneumologie,
Hôpital de la Cavale Blanche, F-29609 Brest Cedex, France
Certains facteurs de risque classiques de la maladie
athéromateuse pourraient être aussi des facteurs de risque de la
maladie veineuse thromboembolique (MVTE). Une revue systématique de
la littérature suggère que le risque de MVTE est augmenté en
présence d’une obésité, d’un diabète, d’une hypertension, et d’un
taux bas de HDL-cholestérol [1]. Compte tenu de l’hétérogénéité des
études incluses dans cette analyse, les résultats doivent être
interprétés avec précaution, mais confortent l’idée d’une possible
association entre maladie artérielle athéromateuse et MVTE.
Surtout, comme la plupart de ces facteurs de risque artériels
peuvent être modifiés ou contrôlés par les médicaments, ces
résultats ouvrent de nouvelles perspectives dans la prise en charge
de la MVTE et suggèrent que les médicaments utilisés habituellement
dans la prévention secondaire de la maladie artérielle
athéromateuse pourraient être aussi intéressants dans la MVTE. Pour
soutenir cette hypothèse, les données évaluant l’impact potentiel
sur le risque de MVTE de médicaments ayant prouvé leur
efficacité en prévention cardiovasculaire sont présentées et
discutées. Les médicaments ou classes médicamenteuses détaillés ici
sont : l’aspirine, les hypolipémiants, statines et fibrates,
et certains antihypertenseurs, les bêtabloquants, les inhibiteurs
de l’enzyme de conversion et les antagonistes des récepteurs à
l’angiotensine 2.
L’aspirine
En prévention primaire à court terme de la MVTE dans des situations
à risque, deux études ont suggéré que l’utilisation d’aspirine
était associée à une diminution significative de l’ordre de
40 % du risque de MVTE [2, 3]. Mais ces études ont été très
largement critiquées, d’autres mesures prophylactiques sont plus
efficaces que l’aspirine dans ce contexte et finalement les experts
de l’American College of Chest Physicians se sont prononcés contre
l’utilisation de l’aspirine en prévention primaire de la MVTE, avec
le niveau de recommandation le plus élevé (grade 1A) [4].
L’effet à long terme de l’aspirine sur la survenue d’une MVTE a
récemment été évalué dans une analyse secondaire d’un essai
randomisé en double aveugle contre placebo [5]. Dans cette étude,
39 876 femmes en bonne santé, âgées de 45 ans ou plus, ont été
randomisées pour recevoir soit 100 mg/j d’aspirine (1 j
sur 2) soit un placebo. Au terme de 10 ans de suivi, un
événement thromboembolique veineux est survenu chez 482 femmes.
L’incidence de la MVTE est estimée à 1,2 pour 1 000 personnes par
an, supérieure à celle des infarctus du myocarde et équivalente à
celle des accidents vasculaires cérébraux. L’incidence de la MVTE
(pour 1 000 personnes-année) est estimée à 1,18 chez les femmes
recevant de l’aspirine et à 1,25 chez les femmes recevant le
placebo (HR = 0,95, IC 95 % 0,79-1,13). Les auteurs ne
décrivent pas de bénéfice clair de l’aspirine dans le sous-groupe
des patientes considérées comme les plus à risque de MVTE (les
femmes avec le facteur Leiden ou la mutation du gène de la
prothrombine, ou avec des antécédents personnels de MVTE) qui
étaient censées bénéficier le plus de la prévention par aspirine.
Dans les sous-groupes des patientes les plus âgées (>
65 ans), un bénéfice de l’aspirine semble par contre se
dessiner (HR = 0,67, IC 95 % 0,45-1,01). Ces résultats chez le
sujet âgé sont concordants avec ceux d’une étude cas-témoins menée
chez 402 patients, âgés en moyenne de 68 ans, qui avaient
présenté un premier épisode de MVTE idiopathique. Dans cette étude,
il existe une association significative entre l’exposition à
l’aspirine et une diminution du risque de MVTE, et ceci
indépendamment de l’existence d’une maladie athéromateuse, et de
l’utilisation de statines [6].
Aucune donnée n’est actuellement disponible concernant l’effet
de l’aspirine en prévention des récidives de MVTE. Deux essais,
l’un mené en Australie et en Nouvelle-Zélande (ASPIRE) et l’autre
en Italie (WARFASA), harmonisés pour réaliser une méta-analyse
prospective, sont en cours [7]. Ils évaluent l’effet d’une dose
faible d’aspirine versus placebo chez des patients ayant présenté
un premier événement thromboembolique veineux non provoqué et
traités pendant 6 à 12 mois par des anticoagulants. Les
résultats de ces deux études ne sont pas attendus avant 2010.
Les hypolipémiants
Les statines et les fibrates sont les deux classes d’hypolipémiants
les plus largement prescrites. Si les statines ont largement prouvé
leur efficacité en prévention primaire et secondaire des événements
cardiovasculaires liés à l’athérothrombose [8, 9], les résultats
des grands essais d’intervention en prévention cardiovasculaire
pour les fibrates sont inconstants et décevants [10]. Ces
médicaments n’ont plus de place aujourd’hui en traitement de
première intention.
Quelques études observationnelles ont évalué le risque de MVTE
associé à l’exposition aux hypolipémiants (tableau 1) [11-15]. Ces études suggèrent un effet
différentiel des fibrates et des statines sur le risque
veineux : association favorable pour les statines, absence
d’association significative ou association délétère pour les
fibrates. L’excès de risque de MVTE observé avec les fibrates dans
l’étude cas-témoins française est compatible avec les données de
l’étude FIELD (Fenofibrate Intervention and Event Lowering in
Diabetes) qui retrouvent une augmentation discrète, mais
statistiquement significative, du nombre d’embolies pulmonaires
sous fenofibrate (1 %) par rapport au groupe placebo
(0,7 %) (p = 0,022) [16]. Plus de 30 ans auparavant, les
investigateurs du CDP (Coronary Drug Project) rapportaient que
l’incidence de MVTE sur 5 ans était significativement plus
élevée dans le groupe de patients traités par clofibrate
(5,2 %) que dans le groupe placebo (3,3 %) (p = 0,004)
[17].
Les différences observées entre statines et fibrates vis-à-vis
du risque de MVTE ont-ils une plausibilité biologique ? Ces
deux classes médicamenteuses sont efficaces pour contrôler les
paramètres lipidiques, il est donc improbable que l’impact
potentiel des hypolipémiants sur le risque de MVTE passe par un
effet différentiel sur les paramètres lipidiques. Un mécanisme
d’action indirect impliquant l’homocystéine a été évoqué, statines
et fibrates ont un effet différent sur ce paramètre considéré comme
un facteur de risque de MVTE lorsque son taux plasmatique est
élevé. Cette hypothèse n’a pas été confirmée [14]. Enfin, parmi les
effets « pléiotropes » des statines, des propriétés
antithrombotiques sont décrites et compatibles avec la diminution
de risque de MVTE observée : diminution de l’expression du
facteur tissulaire, diminution de l’activation des facteurs V et
XIII, augmentation de l’expression de la thrombomoduline, et
diminution de la génération de thrombine [18]. Les effets des
fibrates sur la coagulation ont été moins étudiés. Néanmoins, il
semble que le gemfibrozil soit capable de diminuer la concentration
de fragment 1 + 2 de la prothrombine chez des patients présentant
une dyslipidémie mixte ou une maladie coronarienne [19, 20]. Il n’y
a donc pas aujourd’hui d’argument biologique convainquant pour
expliquer les différences observées entre statines et fibrates sur
le risque de MVTE. Cependant, l’ensemble des observations apporte
des arguments en faveur d’un effet favorable des statines et d’un
effet délétère des fibrates.
Tableau 1 Principales études ayant évalué l’association
entre hypolipémiants et risque de maladie veineuse
thromboembolique
|
Références
|
Type d’étude
|
Population
|
- Risque estimé de MVTE pour les statines
- OR (IC 95 %)
|
- Risque estimé de MVTE pour les autres
hypolipémiants
- OR (IC 95 %)
|
|
Grady et al. [11]
|
Étude de cohorte prospective
|
2 763 femmes ménopausées
|
0,5 (0,2-0,9)
|
0,8 (0,3-1,9)
|
|
Doggen et al. [12]
|
Étude de cohorte rétrospective
|
2 546 femmes ménopausées
|
- Toutes les statines :
- 0,64 (0,39-1,07)
- Simvastatine :
- 0,51 (0,29-0,91)
- Pravastatine :
- 1,85 (0,65-5,26)
|
1,43 (0,62-3,25)
|
|
Ray et al. [13]
|
Étude de cohorte rétrospective
|
125 862 hommes et femmes
|
- Population totale :
- 0,8 (0,7-0,9)
- Femmes :
- 0,72 (0,63-0,82)
- Hommes :
- 0,97 (0,78-1,22)
|
1,0 (0,8-1,2)
|
|
Lacut et al. [14]
|
Étude cas-témoins
|
677 cas hommes et femmes non sélectionnés et 677 témoins
appariés
|
0,60 (0,39-0,93)
|
1,95 (1,25-3,05)
|
|
Yang et al. [15]
|
Étude cas-témoins nichée dans une cohorte
|
72 cas et 432 témoins
|
1,1 (0,3-4,3)
|
NR
|
Les bêtabloquants
Les bêtabloquants sont largement utilisés dans le traitement de
l’hypertension artérielle, ils ont également prouvé leur efficacité
dans la prise en charge des syndromes coronariens et dans
l’insuffisance cardiaque. A priori, aucun de ces effets ne semble
impliquer des propriétés antithrombotiques. Pourtant, quelques
éléments suggèrent une association possible entre bêtabloquants et
MVTE.
Un taux élevé de Facteur VIII est un facteur de risque
indépendant de survenue d’un premier épisode de MVTE. Il est
également associé à une augmentation du risque de récidive [21,
22]. Le taux de facteur VIII est en partie déterminé génétiquement
mais est également influencé par certains facteurs dont l’activité
physique et les cathécolamines. L’effet de ces stimuli sur le taux
de facteur VIII peut être atténué par l’administration de
bêtabloquants [23, 24].
Deux études ont été menées pour évaluer l’impact d’un traitement
bêtabloquant sur les taux de facteur VIII chez des patients
présentant une MVTE. Malgré une méthodologie relativement
similaire, les résultats de ces deux études sont discordants [25,
26]. Dans la première, chez des patients qui présentent des
antécédents de MVTE, le propranolol n’a pas induit de modifications
des taux plasmatiques de facteur VIII alors que dans la deuxième,
le propranolol a induit une baisse significative de 23 % du
taux initial de facteur VIII. Dans le contexte de MVTE, l’impact
des bêtabloquants sur le taux de facteur VIII reste incertain.
Pourtant cette hypothèse semble intéressante à explorer. En effet,
chaque augmentation de 10 UI/dL de la concentration
plasmatique de facteur VIII est associée à un risque de récidive de
MVTE de 24 % [27], il semble donc pertinent d’essayer de
ramener les concentrations de facteur VIII à un taux normal ou
proche de la normale après un premier épisode de MVTE. De ce point
de vue, les bêtabloquants méritent probablement d’être à nouveau
évalués chez des patients aux antécédents de MVTE et présentant des
taux de facteur VIII élevés persistants.
Les gènes codant pour les récepteurs bêta-adrénergiques (BAR)
sont soumis à des polymorphismes. Certains de ces polymorphismes
peuvent affecter les propriétés des récepteurs in vitro, et sont
associés à l’obésité, le syndrome métabolique, le diabète de type 2
et l’infarctus du myocarde. Si une association était mise en
évidence entre l’un de ces polymorphismes et le risque de MVTE,
cela renforcerait l’idée d’un impact potentiel des bêtabloquants
sur la MVTE. Mais pour l’instant les résultats sont peu
convaincants. Dans deux études, les polymorphismes de BAR n’étaient
pas associés à la survenue des thromboses veineuses ou au taux
plasmatique de facteur VIII [28, 29]. Les résultats d’une grande
étude de cohorte (la Physicians’ Health Study) suggèrent que le
polymorphisme Q27E du gène BAR-2 serait associé à un excès de
risque de MVTE idiopathique (OR, 1,40 ; IC 95 %,
1,09-1,79) [30].
Les inhibiteurs de l’enzyme de conversion et les antagonistes
des récepteurs à l’angiotensine 2
Les inhibiteurs de l’enzyme de conversion (IEC) et les antagonistes
des récepteurs à l’angiotensine 2 (ARA2) sont utilisés comme
antihypertenseurs et ont également démontré leur efficacité dans la
prise en charge de l’insuffisance cardiaque et du post-infarctus.
Des propriétés antithrombotiques ont été évoquées pour expliquer
une diminution des risques de récidive thrombotique après
infarctus.
Aucune étude clinique n’a évalué l’impact des IEC et des ARA2
sur le risque de MVTE. Les effets de certains IEC et du losartan
ont été évalués par une même équipe sur un modèle de thrombose
veineuse chez des rats [31, 32]. Ces médicaments étaient capables
de réduire le poids du thrombus et de diminuer l’incidence des
thromboses veineuses. Les effets antithrombotiques observés
seraient dépendants du NO et de la prostacycline et indépendants de
l’effet hypotenseur, mais les mécanismes de l’inhibition
thrombotique restent incertains [33]. Des polymorphismes génétiques
ont été décrits pour les gènes codant pour l’enzyme de conversion
et pour le récepteur à l’angiotensine. De nombreuses études ont
évalué l’association entre le polymorphisme I/D
(insertion/délétion) du gène de l’enzyme de conversion et le risque
de MVTE (tableau 2) [34-47]. Les
résultats, discordants, ne permettent aucune conclusion quant à un
éventuel impact de ce polymorphisme sur le risque thrombotique
veineux, et indirectement quant à un éventuel impact des
inhibiteurs du système rénine-angiotensine sur le risque de
MVTE.
Tableau 2 Principales études cas-témoins ayant évalué
l’association entre le polymorphisme I/D du gène de l’enzyme de
conversion et le risque de maladie veineuse thromboembolique
|
Références
|
Cas
|
Témoins
|
Éthnie ou pays
|
OR (IC 95 %)
|
|
[34]
|
93 TVP et/ou EP
|
185 témoins appariés
|
Afro-américains
|
1,5 (0,9-2,6)
|
|
[35]
|
30 MVTE post-PTH
|
55 témoins appariés
|
- Caucasiens 93 %
- Noirs 7 %
|
|
|
[36]
|
148 TVP et/ou EP
|
240 donneurs de sang, non appariés
|
Caucasiens
|
0,64 (0,42-0,99)
|
|
[37]
|
41 TVP et/ou EP pendant une grossesse
|
76 femmes
|
- Caucasiens 65 %
- Noirs 35 %
|
2,7 (1,2-6,3)
|
|
[38]
|
517 TVP et/ou EP
|
478 donneurs de sang
|
Royaume-Uni
|
0,97 (0,81-1,16)
|
|
[39]
|
38 MVTE post-PTH ou PTG
|
241 témoins en post PTH ou PTG
|
États-Unis
|
1,2 (0,5-2,5)
|
|
[40]
|
72 EP
|
72 témoins appariés
|
Chinois
|
2,51 ; p < 0,05
|
|
[41]
|
336 TVP et/ou EP
|
378 donneurs de sang
|
Caucasiens
|
2,19 (1,51-3,17)
|
|
[42]
|
300 TVP et/ou EP idiopathique
|
300 témoins appariés
|
Caucasiens 97 %
|
0,66 (0,432-0,997)
|
|
[43]
|
931 TVP et/ou EP
|
432 témoins sains non appariés
|
Allemagne
|
1,4 (1,1-1,9)
|
|
[44]
|
330 TVP
|
354 patients et personnels non appariés
|
Autriche
|
1,24 (0,9-1,8)
|
|
[45]
|
51 EP
|
95 témoins appariés
|
Turquie
|
0,69 (0,41-1,17)
|
|
[46]
|
474 1ère TVP
|
474 témoins appariés
|
Pays-Bas
|
0,7 (0,5-1)
|
|
[47]
|
100 récidives de MVTE
|
125 témoins sains appariés
|
Autriche
|
1 (0,5-2,1)
|
Conclusion
Parmi les médicaments de la prévention cardiovasculaire, l’aspirine
et les statines pourraient avoir un impact positif dans la prise en
charge de la MVTE. L’intérêt des bêtabloquants paraît beaucoup plus
restreint et limité à une action possible mais incertaine sur les
taux de Facteur VIII. Les données expérimentales concernant
l’impact éventuel des IEC et des ARA2 sur le risque de MVTE sont
encourageantes mais encore très préliminaires. Finalement, l’impact
néfaste probable des fibrates sur le risque veineux associé à
l’absence d’efficacité certaine sur le risque artériel renforce
l’idée de limiter la prescription de ces médicaments aux seules
situations où les statines ne peuvent pas être utilisées.
De nouvelles études fondamentales sont nécessaires pour mieux
comprendre les effets potentiels des médicaments de la prévention
artérielle sur le processus thrombotique veineux. En parallèle, il
est essentiel de poursuivre les investigations cliniques pour
établir la place éventuelle de ces médicaments, en particulier
aspirine et statines, dans la prise en charge de la MVTE.
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