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Greffes de neurones chez des patients parkinsoniens : bilan et perspectives


Médecine thérapeutique. Volume 6, Numéro 10, 849-53, Décembre 2000, Risques neurologiques


Résumé  

Auteur(s) : Marc Peschanski, Philippe Rémy, Pierre Césaro, INSERM U. 421, Faculté de médecine, 8, rue du Général -Sarrail, 94010 Créteil cedex, France..

Résumé : Les allogreffes intracérébrales de neurones fœtaux ont démontré leur valeur pour le traitement de la maladie de Parkinson chez la majorité des quelques centaines de patients qui en ont bénéficié au cours des 10 dernières années. D'autres greffes du même type sont actuellement à l'essai pour le traitement de la maladie de Huntington. Les neurones fœtaux s'intègrent dans le parenchyme nerveux du patient, acquièrent un phénotype adulte et remplacent, anatomiquement et fonctionnellement, des neurones perdus du fait de la maladie. Des améliorations cliniques notables peuvent être ainsi obtenues. La technique d'allogreffe pose toutefois un problème de logistique extrêmement difficile à résoudre car l'obtention et la préparation des tissus s'appuient sur une chaîne de compétences qu'il n'est pas aisé de réunir en dehors de centres très spécialisés. L'avenir de ces greffes dépend donc de la création de sources alternatives de tissu. Deux voies semblent aujourd'hui prometteuses, celle des xénogreffes (de neurones porcins) et celle des cellules souches embryonnaires humaines. Dans les deux cas, mais de façon fort différente, l'objectif est de mettre en place des banques dans lesquelles les neurochirurgiens pourraient venir puiser à la demande. Les obstacles qui se présentent sont différents mais des pistes susceptibles de les contourner sont actuellement explorées.

Mots-clés : neurosciences, thérapie cellulaire, maladie neuro -dégénérative.

Illustrations

ARTICLE

Des résultats cliniques probants dans le traitement de la maladie de Parkinson

La première cible thérapeutique de la greffe de neurones fœtaux est la maladie de Parkinson évoluée, depuis les travaux expérimentaux originaux qui ont défini et promu la technique [1]. Les raisons de ce choix sont à trouver, essentiellement, dans la physiopathologie de la maladie, caractérisée - même si elle ne s'y résume pas - par la perte de l'innervation dopaminergique du striatum du fait de la dégénérescence des neurones de la pars compacta du locus niger. La mise en place d'un traitement substitutif efficace, grâce à la prise régulière du précurseur de la dopamine, la L -DOPA, avait démontré dès la fin des années 60 que la récupération d'une concentration efficace de dopamine dans le cerveau des patients était le premier objectif thérapeutique à atteindre chez ces patients. Leur sensibilité à ce traitement est tellement systématique qu'elle est devenue un des critères diagnostiques de la vraie maladie de Parkinson.

L'efficacité du traitement par la L -DOPA, une fois les problèmes posés par ses effets secondaires périphériques réduits par l'adjonction d'un inhibiteur de la décarboxylase, a permis une transformation spectaculaire de la prise en charge de la maladie de Parkinson. Malheureusement, la perte progressive de l'innervation dopaminergique résiduelle que n'empêche pas la L -DOPA et les effets secondaires propres à ce traitement lorsqu'il est administré au long cours, conduisent à terme les patients vers un stade dit évolué de la maladie à partir duquel la prise de médicaments antiparkinsoniens ne leur permet plus de mener une vie sociale acceptable. Deux phénomènes secondaires à la prise de L -DOPA compliquent notablement leur existence : les dyskinésies (mouvements involontaires) qui apparaissent sous traitement et les fluctuations, c'est -à -dire l'émergence d'une irrégularité, parfois spectaculaire, de l'effet d'une dose thérapeutique. Les patients, agités de mouvements involontaires lorsqu'ils ne sont plus bloqués, ne savent plus s'ils peuvent compter sur un effet thérapeutique de quelques heures ou de quelques minutes, ce qui restreint considérablement leur autonomie et les conduit à une inhibition sociale grave. C'est là qu'intervient le besoin d'une thérapeutique complémentaire, qu'une approche neurochirurgicale peut éventuellement satisfaire. La stimulation électrique centrale, grâce à des électrodes introduites dans des régions profondes du cerveau (en particulier dans le noyau subthalamique) est une technique efficace mise au point par l'équipe de Benabid à Grenoble [2], qui se répand aujourd'hui dans de nombreux services de neurochirurgie stéréotaxique. La greffe de neurones dopaminergiques fœtaux en est une autre.

L'allogreffe de neurones fœtaux vise à la substitution de l'innervation dopaminergique défaillante chez les patients par l'implantation dans leur cerveau de cellules très jeunes, donc très plastiques. La technique, élaborée à partir de plusieurs centaines de travaux expérimentaux (revue in [3]) réalisés chez des espèces diverses, y compris chez le singe [4], est relativement simple (figure 1). Le tissu à greffer doit contenir des neuroblastes, cellules nerveuses postmitotiques mais encore très peu différenciées et il existe de ce fait une fenêtre temporelle assez précise pendant laquelle le prélèvement peut être effectué chez le fœtus. En ce qui concerne les neurones dopaminergiques de la substance noire, cette période court de la 6e à la 8e semaine postconception, ce qui correspond heureusement à l'âge du fœtus lors de très nombreuses IVG. La région mésencéphalique ventrale, qui contient la substance noire en formation, est disséquée sous microscope opératoire, puis découpée en cubes suffisamment petits pour être aspirés dans l'aiguille (de moins de 1 mm de diamètre) que le neurochirurgien utilise pour l'injection intracérébrale. Celle -ci est pratiquée par voie stéréotaxique, c'est -à -dire après un repérage radiologique (dans ce cas avec l'imagerie par résonance magnétique nucléaire) qui permet au chirurgien de calculer dans les trois dimensions les obliquités qu'il doit imposer à la trajectoire pour atteindre une zone précise dans la profondeur cérébrale, sans la visualiser directement. Trois à 5 trajectoires différentes ont, jusqu'à présent, été réalisées chez chacun des patients pour déposer le tissu dans des zones différentes du striatum, de chaque côté. Nous avons toutefois calculé qu'un remplissage optimal, qui permettrait de réinnerver pleinement la structure, en nécessiterait 11 [5].

Les résultats cliniques publiés par la demi -douzaine d'équipes de recherche spécialisées qui ont mené des protocoles scientifiquement solides, vont tous dans le sens d'une nette amélioration de l'état des patients au cours du temps (il faut quelques mois au tissu fœtal pour acquérir les fonctions d'un tissu adulte), lorsque la quantité de tissu implanté a été suffisante, ce que l'on estime aujourd'hui à 3 mésencéphales ventraux complets (3 fœtus) par striatum, soit 6 par patient [6 -9]. Sans entrer dans le détail des effets du traitement, on peut en remarquer deux grandes caractéristiques. D'une part, la réinnervation dopaminergique permet une récupération de fonctions motrices en elle -même. Un patient privé de tout traitement médicamenteux pendant quatorze heures démontrera ainsi une bien meilleure motricité après la greffe qu'avant, récupérant même dans les cas les plus favorables une vitesse du mouvement dans les limites de la normale. Cela permet la réduction des doses médicamenteuses et certains patients ont pu totalement renoncer à la L -DOPA, qu'ils prenaient pourtant depuis de très nombreuses années. D'autre part, la présence des neurones greffés améliore l'utilisation de la L -DOPA administrée aux patients. Cela se traduit par une augmentation de la vitesse du mouvement sous traitement, par un allongement de la durée de son effet et, surtout, par la disparition des fluctuations. Ainsi, dans les conditions optimales, la greffe de neurones fœtaux semble repousser le calendrier d'évolution de la maladie de Parkinson, les patients traités à un stade évolué se retrouvant dans une situation qu'ils avaient connue au début de la maladie. Ces améliorations sont parfaitement corrélées avec l'existence d'une greffe de neurones dopaminergiques fonctionnels, tels qu'une équipe américaine a pu les observer directement lors d'une autopsie [10], et dont on peut juger indirectement la réalité par une imagerie en tomographie par émission de positons (figure 2) [11]. Cette imagerie permet d'ailleurs de formuler des hypothèses anatomofonctionnelles assez vraisemblables pour expliquer les effets hétérogènes observés. Sans que ces proportions soient très précises, on peut en effet considérer qu'un tiers des patients présentent d'excellents résultats (avec, en particulier, une diminution importante des doses de médicaments antiparkinsoniens), un tiers obtiennent des bénéfices sensibles (accroissement significatif des périodes de déblocage, amélioration des effets des traitements et de leur régularité) et un tiers ne sont pas significativement améliorés. Il existe clairement un lien entre l'étendue de la réinnervation dopaminergique et les effets cliniques observés, ce qui implique que le développement du greffon, ainsi que le nombre de neurones dopaminergiques qu'il contient, sont des paramètres essentiels de la réussite de ce traitement.

La lourde logistique des allogreffes fœtales est un frein à leur application

Le bilan clinique de cette technique d'application relativement simple étant globalement positif, on pourrait s'étonner de la voir cantonnée depuis 10 ans dans une poignée de centres de recherche spécialisés. La raison essentielle de l'absence d'expansion de cette technique est sa lourdeur logistique et l'impossibilité dans laquelle on se trouve de s'en décharger sur des partenaires industriels du fait du caractère humain du prélèvement. Comme dans une greffe d'organe, la chaîne de compétences qu'exige le prélèvement fœtal, la dissection de la région cérébrale adéquate et la préparation du tissu pour l'implantation ne peuvent être commercialisées, donc déléguées. L'approche neurochirurgicale de la maladie de Parkinson évoluée pouvant s'appuyer sur une autre technique qui ne présente pas la même difficulté logistique (stimulation électrique centrale) et dont les résultats cliniques sont sensiblement équivalents - sans le délai introduit par la croissance neuronale pour observer les effets de la greffe - les centres de neurochirurgie stéréotaxique ont plutôt choisi la stimulation électrique qui leur évite l'obligation d'un montage pluridisciplinaire complexe. Il faut remarquer que la question se pose différemment dans le cas de la maladie de Huntington, pour laquelle la greffe neuronale représente le seul traitement potentiel aujourd'hui, ce qui incite de nombreux centres neurochirurgicaux à consentir des efforts logistiques importants pour traiter ces patients privés de toute autre ressource.

Le constat de la difficulté logistique qui empêche le développement d'une thérapeutique pourtant utile potentiellement à des milliers de patients dans notre pays, pousse à définir des voies permettant de la contourner. L'objectif poursuivi est précis, puisqu'il s'agit de créer des banques de neurones dopaminergiques fœtaux dans lesquelles les neurochirurgiens n'auraient qu'à puiser la quantité nécessaire à leur intervention. Une telle banque a tout d'abord été envisagée sous la forme d'une accumulation sous forme congelée de tissus mésencéphaliques provenant de fœtus humains, mais les résultats cliniques se sont révélés peu concluants [12] et une analyse expérimentale comparative des greffons obtenus avec du tissu frais ou congelé plaide fortement en faveur du premier [13]. Par ailleurs, la mise en œuvre d'une banque de tissu congelé reposerait toujours sur des IVG et ne résoudrait donc qu'une partie du problème.

L'avenir : xénogreffes ou cellules souches embryonnaires ?

Deux voies de recherche, qui ont atteint des degrés d'avancement différents au moment où nous écrivons cet article, permettent d'envisager une solution réelle à ce problème. Il s'agit d'une part de l'utilisation de tissu mésencéphalique ventral provenant d'animaux, donc de xénogreffes, et d'autre part de cellules différenciées à partir de cellules souches embryonnaires humaines.

Le tableau 1 résume les avantages et les inconvénients de ces deux sources potentielles de tissu et les compare à l'allogreffe fœtale humaine. Les données expérimentales à l'appui de la xénogreffe sont plus anciennes et plus fournies car la xénogreffe intracérébrale de neurones fœtaux existe, expérimentalement, depuis au moins 15 ans [14]. À l'inverse, la greffe de cellules dérivées de cellules souches embryonnaires a dû attendre le développement récent des techniques de différenciation guidée vers un phénotype neuronal à partir de cellules ES [15]. Les problèmes posés par ces deux types d'approche sont sensiblement différents.

En ce qui concerne les xénogreffes, il semble que le principal problème soit celui de l'immunosuppression, même s'il est sans doute nécessaire d'évaluer plus précisément celui du risque infectieux. Le cerveau est heureusement un site très protégé des interventions du système immunitaire, même si l'on ne doit pas imaginer que cette protection est totale. Les allogreffes ne nécessitent apparemment pas d'immunosuppression (ni même de typage HLA des tissus), du moins au -delà de la période postchirurgicale immédiate pendant laquelle on craint - sans l'avoir réellement observée - la facilitation par la brèche vasculaire des réponses immunes cellulaires. En ce qui concerne les xénogreffes, on a pu réaliser à peu près toutes les combinaisons voulues en respectant un protocole d'immunosuppression banal (cyclosporine A, 10 mg/kg/jour) : implanter des cellules humaines, bovines, de lapin ou de souris chez le rat, des cellules de rat chez le babouin, le lapin ou la souris, etc. Imaginer de transplanter des cellules fœtales de porc chez l'homme (le porc étant l'espèce actuellement la mieux adaptée aux applications cliniques) ne paraît donc pas hors de portée. Bien que l'on ait déjà obtenu au long cours une survie de xénogreffes de neurones fœtaux dans le cerveau de primates [16], il faut toutefois admettre que les travaux expérimentaux démontrant chez des espèces proches de l'homme une intégration anatomique et une correction fonctionnelle à la suite de l'introduction intrastriatale de neurones dopaminergiques d'autres espèces dans des modèles expérimentaux de maladie de Parkinson restent insuffisants. Des essais cliniques ont néanmoins déjà été réalisés [17, 18], mais dans des conditions d'immunosuppression sans doute trop aléatoires pour qu'on puisse considérer leurs résultats comme probants, a fortiori envisager une application à large échelle. Les xénogreffes ne survivent en effet que tant que dure l'immunosuppression et il faut donc envisager le maintien permanent et efficace de ce traitement. Les risques inhérents à celui -ci doivent donc être évalués en fonction des bénéfices attendus et une application clinique réelle de xénogreffes de neurones fœtaux porcins devra sans doute attendre l'élaboration de stratégies immunosuppressives qui ne reposent pas sur un traitement général lourd, susceptible d'induire dans de trop nombreux cas des effets secondaires graves.

La greffe de neurones dopaminergiques dérivés de cellules souches embryonnaires humaines - qui ne se heurte pas, au moins théoriquement, au problème de l'immunosuppression - est une perspective ouverte mais, à ce jour, moins fondée expérimentalement que la xénogreffe. En raison de la jeunesse de l'approche d'une part, des freins apportés à son développement par des législations interdisant le plus souvent le travail sur l'embryon humain, un grand nombre d'étapes expérimentales restent à ce jour difficiles à accomplir. Des travaux récents, réalisés à partir de cellules souches embryonnaires ES de souris, permettent toutefois de les envisager avec optimisme. L'équipe de Ron McKay vient en effet de démontrer qu'une différenciation guidée de ces cellules permettait d'obtenir un très grand nombre de neurones catécholaminergiques [19], produisant de la dopamine. Un grand nombre de questions restent bien sûr posées, parmi lesquelles il faut souligner celle de la stabilité génotypique et phénotypique de ces cellules après la greffe, l'intégration anatomique et fonctionnelle des neurones dopaminergiques ainsi créés et la reproduction des résultats à partir de cellules souches embryonnaires ES humaines. Tout cela ne paraît toutefois pas aujourd'hui du domaine de la science -fiction et la voie des banques dérivées de cellules ES humaines sera à l'évidence ouverte... dès que les législations auront été modifiées pour en permettre le développement.

CONCLUSION

La transplantation thérapeutique de neurones a franchi aujourd'hui le cap des études pilotes pour aborder les essais de phase II dans lesquels la réalité d'un effet thérapeutique statistiquement significatif peut être montrée. Le problème auquel la technique est actuellement directement confrontée est que la faisabilité d'un traitement de la maladie de Parkinson par transplantation neuronale, sur une grande échelle, est obérée par les difficultés logistiques relatives à l'obtention et à la préparation des tissus. La solution potentielle à ce problème tient à la constitution de banques de cellules - ou de tissus - dans lesquelles les neurochirurgiens pourraient puiser selon leur besoin et sans contraintes particulières. Si l'utilisation de cellules génétiquement modifiées ne semble pas faisable à, court terme, l'allogreffe de neurones dérivés de cellules souches embryonnaires humaines, ou les xénogreffes de neurones provenant d'espèces domestiques représentent en revanche des pistes plus réalistes. Les recherches précliniques mais surtout cliniques doivent également définir l'intérêt d'un traitement complémentaire, utilisant des agents à action trophique, qui permettent d'améliorer la prise de la greffe, quelle qu'en soit l'origine.

La maladie de Parkinson n'est ni létale ni orpheline sur le plan thérapeutique. Il existe, au -delà de traitements médicamenteux très efficaces pendant de nombreuses années, une alternative chirurgicale à la transplantation de neurones. Ceci pourrait plaider pour un ralentissement des études sur la thérapie cellulaire des maladies neurodégénératives - dont la maladie de Parkinson est aujourd'hui la cible principale - s'il n'y avait d'autres applications potentielles pour lesquelles de telles alternatives n'existent pas. Par exemple, il n'y a pas encore d'alternative thérapeutique crédible pour la maladie de Huntington, encore moins pour les atrophies multisystématisées. Les résultats obtenus dans le traitement de la maladie de Parkinson ont d'ores et déjà autorisé la réalisation d'essais cliniques pilotes dans la maladie de Huntington, dont les résultats préliminaires semblent encourageants. Des recherches précliniques testent actuellement l'intérêt d'une cogreffe de neurones embryonnaires, striataux et dopaminergiques, dans les atrophies multisystématisées. La poursuite des travaux précliniques et cliniques visant à la mise au point d'une thérapie cellulaire de la maladie de Parkinson, utilisant des sources de cellules alternatives aux neurones fœtaux obtenus au décours d'IVG, est donc une étape essentielle pour l'élaboration de traitements utiles, non seulement pour cette maladie mais, bien plus largement, pour de nombreuses maladies neuro -dégénératives.

REFERENCES

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