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Angiogenèse, traitement héparinique et pathologies cancéreuses


Hématologie. Volume 16, Numéro 2, 129-42, mars-avril 2010, Revue

DOI : 10.1684/hma.2010.0412

Résumé   Summary  

Auteur(s) : David M Smadja, Dominique Helley, Pascale Gaussem , Université Paris-Descartes ; Service d’hématologie biologique, Hôpital européen Georges-Pompidou ; UMR S 765 (Inserm), Faculté de pharmacie, Paris.

Résumé : En 1865, Trousseau établissait un lien entre cancer, hypercoagulabilité et risque de thrombose. Plus d’un siècle plus tard, il est maintenant admis que l’activation de l’hémostase est un facteur clé dans la progression des pathologies malignes. En effet, les cellules tumorales exposant le facteur tissulaire induisent la génération de thrombine, principal activateur des plaquettes qui sécrètent des facteurs de croissance favorisant l’angiogenèse ou la croissance tumorale. Ainsi, les traitements anticoagulants pourraient représenter une thérapeutique additive du traitement du le cancer. Plus qu’un effet anticoagulant, les héparines et plus particulièrement les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) possèdent un effet antitumoral in vitro et dans des modèles expérimentaux de cancer. Les HBPM ont des propriétés antiangiogènes et empêchent l’adhésion des glycosaminoglycannes de surface des cellules cancéreuses avec les plaquettes et les sélectines endothéliales. Les HBPM inhibent également la dégradation de la matrice intercellulaire par les cellules tumorales contribuant à l’invasion métastatique. Les études cliniques disponibles actuellement, bien que limitées, permettent d’envisager un effet bénéfique des HBPM sur la survie des patients cancéreux. De nouvelles études dans des groupes de patients homogènes et ciblés nous permettront de statuer sur le rôle des HBPM dans la progression de la maladie cancéreuse et sur la survie des patients. Enfin, de nouveaux biomarqueurs cellulaires comme les cellules endothéliales circulantes et leurs progéniteurs pourraient nous aider à adapter les nouvelles thérapeutiques ciblées du traitement contre le cancer.

Mots-clés : cancer, angiogenèse, hémostase, thrombine, HBPM

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : David M Smadja, Dominique Helley, Pascale Gaussem

Université Paris-Descartes ; Service d’hématologie biologique, Hôpital européen Georges-Pompidou ; UMR S 765 (Inserm), Faculté de pharmacie, Paris

Les héparines sont des molécules antithrombotiques bien connues qui potentialisent l’action de l’antithrombine et limitent ainsi la génération de thrombine. Elles ont, par ailleurs, été longtemps considérées comme des molécules proangiogènes, améliorant notamment la circulation collatérale au cours de l’ischémie critique. In vitro, elles permettraient une meilleure délivrance de facteurs de croissance proangiogènes comme le FGF et le VEGF aux cellules endothéliales.

Or, depuis quelques années, un rôle antitumoral des héparines indépendant de leur activité antithrombotique a été identifié. De plus, alors que l’activité antithrombotique des héparines ne persiste que quelques heures, son effet antiangiogène semble durable, ce qui suggère un effet cellulaire. Au cours de cette revue, nous essaierons de regrouper les principaux arguments et mécanismes en faveur de l’effet antiangiogène et antimétastatique des héparines.

Rôle des protéoglycannes dans l’angiogenèse

Des notions récentes soulignent l’aspect fondamental dans l’angiogenèse du rôle des protéoglycannes (PGs), composants majoritairement situés à la surface des cellules, mais également dans la MEC et, de façon plus anecdotique, au niveau intracellulaire, voire dans le sang circulant. Les PGs sont impliqués dans de nombreux processus essentiels tels que la prolifération, le remodelage des matrices extracellulaires, la migration, ainsi que l’angiogenèse. Ils sont constitués d’un noyau (core) protéique sur lequel sont greffés un ou plusieurs polysaccharides, principalement des glycosaminoglycannes (GAGs). Les protéines avec lesquelles les GAGs interagissent sont nombreuses, incluant les facteurs de croissance, les cytokines et chimiokines, les enzymes et autres protéines de la MEC. Selon la nature des oses et la façon dont les disaccharides sont reliés entre eux, les GAGs peuvent être classés en différentes familles : l’acide hyaluronique, les sulfates de kératane, les sulfates de chondroïtine, les sulfates de dermatane et enfin les sulfates d’héparane et héparines (Hs/Hp), l’héparine étant le GAG le plus sulfaté. Les Hs/Hp participent à l’intégrité de la MEC ainsi qu’aux interactions cellules-cellules, et interviennent donc en tant que médiateurs de l’adhésion, de la motilité et de la signalisation cellulaire. De plus, les Hs/Hp servent soit de corécepteurs, soit de sites de concentration d’un certain nombre de molécules, dont les facteurs de croissance proangiogènes, et régulent ainsi leur accessibilité et leur fonction (figure 1). D’ailleurs, la plupart des facteurs pro- et antiangiogènes connus appartiennent à la famille des facteurs possédant un site de liaison à l’héparine (HBGF), et ainsi lient l’héparine et par conséquent les sulfates d’héparane de la MEC (tableau 1). Physiologiquement, l’héparine est exprimée par les mastocytes du tissu conjonctif, dans un PG dont le core protéique est la serglycine.

Les PGs et donc les GAGs présents à la surface de la plupart des cellules présentent une grande diversité de tailles de compositions et de structures ce qui leur permet d’exercer des fonctions variées. L’héparine peut se lier à de nombreuses cellules, à la MEC, et à des facteurs de croissance qu’elle transporte en créant un pont avec les GAGs de surface cellulaire.

La dégradation des GAGs est possible grâce à l’action d’hydrolases dont les héparanases, famille d’enzymes la plus étudiée à ce jour. Les héparanases existent physiologiquement dans les plaquettes, le placenta, les kératinocytes et les cellules du système immunitaire. Physiologiquement, l’héparanase permet la dégradation de l’héparine dans le mastocyte, la forme sécrétée ayant une masse moléculaire comparable à celle des héparines thérapeutiques. Trois héparanases ont été identifiées : la CTAP-III (Connective Tissue Activating Peptide III) qui est issue de la protéolyse d’une chimiokine exprimée lors d’un phénomène d’inflammation ou de cicatrisation, l’héparanase Hpa 1 qui est exprimée dans le sous-endothélium, et enfin l’héparanase Hpa 2 qui ne serait pas exprimée dans les mêmes tissus que l’Hpa 1 et dont l’existence est encore discutée [1, 2]. Un des premiers rôles attribués aux héparanases est le remodelage des membranes basales après une blessure. Les Hs/Hp constituant une large « réserve » de facteurs de croissance, la dégradation des Hs/Hp par l’héparanase peut permettre par un simple clivage, leur relargage, et par conséquent leur action à distance [2].

Parmi les nombreuses enzymes sécrétées par la cellule tumorale se trouvent également des héparanases (Hpa1), dont un taux circulant élevé d’ARNm a été associé à une augmentation de la vascularisation tumorale et à une diminution de la survie. En clivant les chaînes d’Hs/Hp, l’héparanase tumorale contribuerait à un remodelage de la MEC, nécessaire à l’extravasation des cellules tumorales et à leur dissémination. Il y a libération concomitante des facteurs de croissance liés aux Hs/Hp et génération de fragments d’Hs/Hp qui permettent d’induire une signalisation via le FGF lié (figure 1). En effet, ces fragments d’Hs/Hp seraient plus puissants que les fragments natifs et permettraient la potentialisation de l’activité des facteurs de croissance.

Enfin, l’héparanase induirait l’activation de la coagulation en surface des cellules endothéliales et des cellules cancéreuses par deux mécanismes indépendants. Le premier est la dissociation du TFPI de la surface des cellules [3]. Le second mécanisme est l’induction de l’expression du facteur tissulaire sur les cellules vasculaires [4], favorisant le risque thrombotique et augmentant ainsi la comorbidité liée au cancer.

L’héparanase exerce aussi une activité non enzymatique et favorise l’adhérence et la survie cellulaire ainsi que l’angiogenèse. L’enzyme peut aussi activer les cellules endothéliales et l’expression de VEGF via la voie de Src [5].

Tableau 1 Principales molécules pouvant lier l’héparine et moduler son potentiel angiogène

Molécules proangiogènes

Vascular endothelial growth factor-A (VEGF-A) Fibroblast growth factor (FGF) Facteur tissulaire (FT) Transforming growth factor-beta (TGF-beta) Tumor necrosis factor-alpha (TNF-alpha) Heparin-binding epidermal growth factor (EGF)-like growth factor Hepatocyte growth factor (HGF) Interleukine 1-alpha (IL-1α) Interleukine 1-bêta (IL-1β) Interleukine 8 (IL-8) Placental growth factor (PlGF) Platelet derived growth factor (PDGF) Angiogénine

Molécules antiangiogènes

Facteur-4 plaquettaire (PF4) Thrombospondine (TSP-I and TSP-II) Angiostatine, fragment dérivé du plasminogène Endostatine, fragment dérivé du collagène XVIII Interferon-gamma-inducible protein-10 (IP-10) Interleukine-10 (IL-10) Macrophage inflammatory protein-1 (MIP-1) Tissue factor pathway inhibitor (TFPI)

Enzymes

Cathepsine G Élastase Héparine cofacteur II Lipases Antiprotéases et protéases Superoxyde dismutase (SOD) Héparanases

Protéines de la matrice extracellulaire

Collagène Fibronectine Laminine Thrombospondine Vitronectine

L’hémostase est-elle un facteur clé dans l’angiogenèse tumorale ?

C’est au Dr Trousseau, en 1865, que l’on attribue généralement la découverte du lien entre cancer et thrombose, deux pathologies étroitement intriquées. Un cancer est présent chez 20 % des patients lors du diagnostic de maladie thromboembolique veineuse. De plus, les études épidémiologiques prouvent qu’après un premier événement thromboembolique, le diagnostic de cancer augmente de 3 à 6 fois dans les 6 mois suivant cet l’épisode [6]. Inversement, une complication thromboembolique survient chez plus de 5 % des malades atteints de cancer. Les causes physiopathologiques de thrombose chez les patients cancéreux sont nombreuses : liées à la tumeur elle-même (dont l’expression de molécules procoagulantes), à l’inflammation accompagnant le processus cancéreux, ou encore aux lésions cellulaires induites par les chimiothérapies. Cependant, ce n’est qu’un siècle après les observations du Dr Trousseau qu’il a été montré que l’activation de la coagulation intervenait dans l’angiogenèse tumorale et la dissémination métastatique.

Rôle du facteur tissulaire (figure 2)

Il existe un lien entre la progression tumorale, l’angiogenèse, la coagulopathie associée au cancer, et le facteur tissulaire que surexpriment les cellules tumorales. Inversement, il a été suggéré que les sujets ayant une hypercoagulabilité sont plus susceptibles à développer des cancers, l’expression du facteur tissulaire ayant été reliée aux altérations génétiques de p53, K-ras et EGFR survenant au cours du cancer [7]. D’une part, le facteur tissulaire participe à une augmentation de la génération de thrombine, qui conduit à une activation de la coagulation et des plaquettes. L’héparine, qui induit la libération endothéliale de l’inhibiteur de la voie du facteur tissulaire, le TFPI, permet de limiter l’activation de la coagulation par cette voie. D’autre part, le facteur tissulaire possède des activités proangiogènes et prolifératives propres, ceci étant reflété par une augmentation de la densité vasculaire dans les tumeurs exprimant le facteur tissulaire. Ces phénomènesrésultent de l’activation des récepteurs PAR-1 et PAR-2, d’une induction de l’expression du VEGF et de l’inhibition de la production de thrombospondine, du fait du facteur tissulaire. Là encore, les mécanismes qui conditionnent cette activité sont complexes. Ainsi, il a été montré que la synthèse de VEGF est dépendante d’une signalisation nécessitant l’intégrité de la partie intracytoplasmique du facteur tissulaire [8]. Or, lorsque cette partie est délétée, il y a exacerbation d’une activité proangiogène du facteur tissulaire, attribuée à l’activation du PAR-2. En effet, la phosphorylation du fragment cytoplasmique du facteur tissulaire intervient comme régulateur négatif de l’activation du PAR-2 [9]. De plus, le facteur tissulaire n’est pas le seul partenaire à l’origine de l’activation du facteur X et donc du complexe TF-VIIa-Xa. En effet, dans le contexte d’hypercoagulabilité associé au cancer, une enzyme capable d’activer le facteur X nommé « cancer procoagulant ou cystéine protéase » (CP) a été découverte [10]. Cette protéase a été retrouvée dans les tissus cancéreux et n’a jamais été mise en évidence dans des tissus sains. Un rôle direct du CP sur les cellules tumorales a également été envisagé car son inhibition a montré des résultats significatifs sur la réduction de la viabilité des cellules tumorales. De ce fait, des applications thérapeutiques utilisant des anticorps bloquant CP ont été envisagées [10].

Cancer et hypercoagulabilité

Au cours du cancer et de la réaction inflammatoire qui en résulte, il existe une augmentation des protéines de la coagulation dont les facteurs V, VIII, IX, XI ainsi que du fibrinogène. L’activation de la coagulation via l’expression du facteur tissulaire sur les cellules tumorales associée à un état procoagulant se traduit par un syndrome de consommation de type coagulation intravasculaire disséminée, celle-ci étant le plus souvent compensée, mais reflétée par l’apparition de produit de dégradation de la fibrine (D-Dimères) dans la circulation.

S’ajoute à cela une thrombocytose, dont la présence fait partie des scores pronostiques défavorables du cancer [11, 12]. La génération de thrombine résultant de ces phénomènes d’hypercoagulabilité s’accompagne d’une activation des plaquettes et d’une émission de microparticules. Les microparticules ne sont pas inertes, mais capables de transmettre des informations à distance, comme une activité procoagulante liée à l’expression de phospholipides anioniques en surface, ou la délivrance de facteurs de croissance angiogènes. Un taux élevé de microparticules a d’ailleurs été associé à une diminution de la survie de patients traités par chimiothérapie pour un cancer de la prostate [13]. Il a également été montré que chez les patients atteints d’un cancer à un stade avancé, l’expression de molécules d’adhésion est augmentée au niveau plaquettaire [14]. Les plaquettes ont ainsi un rôle complexe dans la dissémination métastatique, comme résumé dans le paragraphe suivant.

Rôle des plaquettes

Le rôle des plaquettes dans le processus de tumorogenèse peut se diviser schématiquement en plusieurs mécanismes.

Stimulation de la croissance tumorale

Grâce à leur capacité à stocker des agents mitogènes, les plaquettes joueraient un rôle stimulateur de la prolifération des cellules tumorales. En effet, les plaquettes activées libèrent des agents mitogènes comme l’acide lysophosphatidique, lipide bioactif qui a des propriétés similaires à celles de facteurs de croissance [15] agissant sur des récepteurs couplés à des protéines G des cellules tumorales [16], et du 12(S)-HETE. À cela s’ajoute l’effet de la thrombine générée lors de l’activation de la cascade de coagulation par les cellules tumorales dont le rôle mitogène n’est plus à démontrer.

De façon paradoxale, à côté des agents mitogènes contenus dans leurs granules, les plaquettes sont également une source importante de molécules proangiogènes, comme le VEGF, le PDGF, et antiangiogènes, comme la TSP ou le PF4, leur conférant ainsi encore une autre manière d’influencer les processus de tumorogenèse.

Adhésion des cellules tumorales aux plaquettes

La migration cellulaire est cruciale dans le développement de métastases. Les cellules tumorales passant dans la circulation forment des complexes avec les leucocytes et les plaquettes, via des intégrines et les L- et P-sélectines. Ces dernières permettent la liaison des plaquettes aux cellules tumorales via PSGL-1 (un ligand spécifique), ou encore via les HSPGs précédemment cités. Les cellules tumorales se trouvent ainsi protégées du flux. En retour, les cellules tumorales activeraient les plaquettes avec libération, à partir des granules, des molécules précédemment citées ainsi que le TGF-β qui inhibe l’action antitumorale des cellules NK [17]. Les plaquettes favorisent également le développement métastatique en facilitant leur adhésion à l’endothélium [14].

La thrombine : activateur des plaquettes, des cellules tumorales et des cellules endothéliales (figure 2)

La thrombine est la molécule clé de la cascade de la coagulation. Cependant, si le lien entre thrombose et cancer est établi, le rôle de la thrombine dans la promotion de la croissance tumorale et du pouvoir métastatique est moins clair. Une explication plausible pour les effets promoteurs de la thrombine est liée à son pouvoir angiogène [18], puisque l’angiogenèse est considérée comme essentielle pour la croissance tumorale et la dissémination métastatique.

Un effet proangiogène dose-dépendant de la thrombine a été montré in vivo sur le modèle de la membrane chorioallantoïque d’embryon de poulet (CAM) [18], ainsi que dans le modèle implantable de Matrigel [18]. De plus, le peptide agoniste de PAR-1, le SFLLRN ou TRAP6, est aussi efficace, ce qui confirme la spécificité de PAR-1 dans l’angiogenèse induite par la thrombine. Ces expériences ont montré, en outre, que l’effet proangiogène de la thrombine pouvait également être indépendant de la formation de fibrine et donc de la coagulation [18]. La thrombine induit in vitro la prolifération, la migration et le changement de forme des cellules endothéliales matures mais également des progéniteurs de cellules endothéliales, qui contribuent à la néovascularisation chez l’adulte, et probablement à l’angiogenèse tumorale [19-21]. En outre, l’activation par la thrombine des plaquettes et des cellules tumorales se traduit par une augmentation significative des interactions entre ces deux types cellulaires in vitro [22], mais également entre cellules tumorales et cellules endothéliales, permettant leur extravasation. Cet effet prométastatique peut être observé in vivo, soit en traitant les cellules tumoralespar la thrombine avant leur injection, soit en injectant la thrombine directement chez la souris avant les cellules tumorales [22].

L’activation des cellules tumorales et endothéliales par la thrombine entraînant une libération accrue de VEGF [23-25], ceci a comme conséquence l’activation conjointe de la tumeur et des cellules endothéliales, favorisant la progression de la néovascularisation ainsi que de la tumeur.

À côté de son rôle endothélial, le récepteur à la thrombine PAR-1 joue un rôle primordial dans la biologie des tumeurs. En effet, le PAR-1 intervient dans le développement et la progression tumorale, notamment au niveau de l’épithélium et de sa transformation maligne au cours des carcinomes. Un lien a été établi entre les taux d’expression de PAR-1 et les propriétés invasives des carcinomes mammaires [26], ces taux étant corrélés au potentiel métastatique. L’utilisation d’oligonucléotides antisens inhibant PAR-1 dans des lignées particulièrement agressives (cellules MDA-435) a permis d’inhiber leur migration en Matrigel. Inversement, la surexpression du PAR-1 dans des cellules tumorales permet d’augmenter leur potentiel invasif [26]. Les mécanismes moléculaires des effets du PAR-1 sur le potentiel métastatique commencent à être élucidés. En effet, l’activation du PAR-1 permettrait une réorganisation du cytosquelette des cellules tumorales qui aurait comme conséquence de modifier la distribution des intégrines (sans en affecter le niveau d’expression) et notamment de l’intégrine αvβ5 [26]. L’utilisation d’anticorps bloquant αvβ5 permet en effet de limiter le potentiel invasif induit par PAR-1.

Enfin, des travaux récents montrent que la MMP-1 sécrétée par les fibroblastes entraîne une augmentation des propriétés invasives des cellules tumorales de cancer du sein en activant PAR-1 [27, 28]. Des inhibiteurs spécifiques du récepteur à la thrombine PAR-1 ont été développés et testés comme antiplaquettaires en thérapeutique antithrombotique, anti-inflammatoire ou encore dans un modèle de fibrose hépatique expérimentale. De plus, ces inhibiteurs ont récemment montré des capacités antiangiogènes in vitro [29]. Compte tenu du rôle du PAR-1 dans l’angiogenèse tumorale et dans la biologie des cellules cancéreuses, ces antagonistes spécifiques du PAR-1 sont en cours d’essai comme anticancéreux.

Fibrinolyse et cancer

Le système fibrinolytique permet la conversion d’une proenzyme, le plasminogène, en une sérine-protéase, la plasmine, dont les deux fonctions principales sont de dégrader le caillot de fibrine et de participer à la protéolyse des matrices extracellulaires via l’activation des métalloprotéinases. La formation de plasmine s’effectue sous l’action de deux activateurs du plasminogène, l’activateur tissulaire (t-PA) et l’urokinase (u-PA). L’u-PA et son précurseur, la pro-urokinase (scu-PA), se lient à un récepteur cellulaire (u-PAR), et favorisent l’activation du plasminogène en surface cellulaire. L’inhibition du système fibrinolytique relève de l’action d’inhibiteurs des activateurs du plasminogène (principalement le PAI-1) et de la plasmine (α2-antiplasmine). Récemment, un inhibiteur de la fibrinolyse activé par la thrombine (TAFI) a été décrit et retrouvé à des taux élevés chez des patients atteints de cancer du poumon [30]. Cet inhibiteur protéolyse les sites lysines en surface du réseau de fibrine et limite ainsi la liaison du plasminogène à la fibrine et, par conséquent, son activation in situ en plasmine, retardant la fibrinolyse. Les acteurs de la fibrinolyse ne contrôlent donc pas uniquement la formation du caillot de fibrine mais possèdent également des propriétés cellulaires impliquées dans la croissance, l’invasion et le potentiel métastatique des cellules tumorales, grâce aux effets sur l’angiogenèse, la migration cellulaire et l’activation des métalloprotéinases. Le t-PA, l’u-PA, de même que leur inhibiteur le PAI-1, sont exprimés par les cellules tumorales et des interventions thérapeutiques utilisant les activateurs du plasminogène ou utilisant des inhibiteurs de PAI-1 ont démontré des résultats encourageants dans des modèles expérimentaux, bien que non vérifiés à ce jour chez l’homme [31].

Quelles sont les bases physiopathologiques pour l’utilisation des héparines chez les patients cancéreux ?

Les effets antitumoraux de l’héparine avaient déjà été décrits par Folkman en 1983, en identifiant le FGF comme ligand des HS et des héparines, lui permettant de développer son activité, notamment par formation d’un complexe ternaire avec le récepteur cellulaire du FGF. L’héparine interfère sur plusieurs stades du développement tumoral (figure 3). Ses deux cibles principales sont l’angiogenèse tumorale, qu’elle inhibe, via la libération par l’endothélium de l’inhibiteur de la voie du facteur tissulaire, le TFPI (voir infra), et le développement métastatique via l’inhibition de la P-sélectine. Les héparines de bas poids moléculaire (HBPM) classiques, contrairement au pentasaccharide de synthèse (fondaparinux), partagent ces actions avec l’héparine non fractionnée (HNF) et certaines ont même une action plus importante que cette dernière. Certains mécanismes sont indépendants de l’activité anticoagulante des héparines et, d’ailleurs, des résultats comparables ont été observés avec des dérivés de l’héparine dépourvus d’activité anticoagulante.

Modèles in vivo démontrant l’activité antiangiogène des héparines et des HBPM

Les premières expériences pour démontrer le rôle antiangiogène des héparines, et notamment des HBPM, ont été réalisées sur un modèle d’angiogenèse de mésentère de rats. L’équipe de Norrby a été la première à décrire l’implication des mastocytes, seule source physiologique cellulaire d’héparine [32], et notamment le fait que la dégranulation des mastocytes était associée à la libération de VEGF-A [32], soulignant le rôle proangiogène de l’héparine initialement décrit. Toutefois, dans ces modèles d’angiogenèse chez le rat, l’injection de tinzaparine ou d’HNF, en neutralisant les héparanases, entraînait l’inhibition de l’angiogenèse induite par le bFGF et le VEGF-A.

Interaction héparine/angiogenèse (figure 2)

L’héparine module la voie du facteur tissulaire en entraînant une augmentation de la concentration du tissue factor pathway inhibitor (TFPI) dans le plasma, qui inhibe l’action du complexe facteur tissulaire-facteur VIIa sur l’angiogénèse [33]. Ce phénomène est particulièrement marqué avec la tinzaparine, HBPM obtenue par dégradation enzymatique de l’HNF [34], qui contient des fragments de haut poids moléculaire. La tinzaparine, qui induit une augmentation dose-dépendante de la concentration plasmatique de TFPI, inhibe la formation de tubes vasculaires par les cellules endothéliales stimulées par le FGF et réduit significativement la masse tumorale dans des modèles in vitro [33]. Inversement, l’injection de TFPI inhibe la formation de métastases après injection de cellules tumorales chez l’animal au même titre que la tinzaparine [34]. Cependant, cet effet ne saurait à lui seul expliquer les effets antiangiogènes des héparines, d’autant qu’il existe des résultats contradictoires publiés en fonction de la longueur des chaînes d’héparines.

Interaction héparine/plaquettes/cellules endothéliales (figure 2)

Les cellules tumorales circulantes adhèrent aux plaquettes activées avec lesquelles elles forment des microthrombus tumoraux. L’arrêt des cellules tumorales dans les organes nécessite également leur adhésion aux cellules endothéliales, qui constitue la première étape de la genèse des métastases. Les molécules impliquées dans l’adhésion aux plaquettes et à l’endothélium vasculaire sont les GAGs de surface des cellules tumorales, dont la présence est associée à un mauvais pronostic [17]. Le récepteur plaquettaire et endothélial de ces GAGs est la P-sélectine dont la déplétion est associée à une réduction des métastases après injection de cellules tumorales chez l’animal [17]. L’héparine qui est elle-même constituée de GAGs est un ligand pour la P-sélectine. Elle bloque l’interaction de cette dernière avec les cellules tumorales et réduit les métastases dans divers modèles expérimentaux [17, 35]. L’inhibition des sélectines par l’héparine, bien mise en évidence dans le cancer bronchique, est retrouvée également avec la tinzaparine, grâce à ses fragments de haut poids moléculaire qui ne sont pas présents chez les autres HBPM [36]. Paradoxalement, l’héparine aurait également un effet angiogène, par l’inhibition des facteurs antiangiogènes libérés des plaquettes lors de leur activation, le PF4 et la TSP.

Interaction héparine/héparanase et interactions avec la matrice extracellulaire et la dissémination métastatique (figure 3)

De nombreuses molécules peuvent lier l’héparine et ainsi moduler son potentiel angiogène (tableau 1), parmi lesquelles les héparanases, qui sont des enzymes comme décrit supra qui induisent une dégradation des HS et qui permettent la libération des facteurs de croissance. Les héparanases, lors d’un traitement par héparine, sont alors probablement déviées de leurs fonctions premières qui sont de permettre la libération des facteurs de croissance. Il est probable que la neutralisation des héparanases par les héparines ait un rôle important au cours du cancer, en limitant la dégradation de la MEC et ainsi la formation des métastases, ce qui semble important au cours du mélanome [37]. En fait, l’effet inhibiteur de l’interaction médiée par les sélectines serait pour certains le rôle majeur de l’héparine comme antimétastatique, alors que l’effet antihéparanase est réservé aux seules tumeurs sécrétant cette enzyme [37]. À l’inverse, l’héparanase module les effets anticoagulants des héparines, de façon directe [38] et indépendamment de son activité enzymatique. En effet, la forme proenzymatique de l’héparanase inhibe in vitro l’activité anti-Xa des HBPM et de l’héparine [39], cette inhibition pourrait se faire par des mécanismes non enzymatiques [40].

Enfin, l’héparine inhibe de façon dose dépendante les métalloprotéinases et notamment les MMP-2 et MMP-9 qui jouent un rôle dans la dégradation de la MEC et donc dans le développement des métastases [41]. L’invasion tumorale nécessite la migration des cellules au sein de la MEC au-delà de la membrane basale. Lors de cette migration, les cellules tumorales adhèrent à certains de ses composants et notamment au collagène, à la laminine, à la fibronectine et à la vitronectine qui comportent tous des sites de fixation pour l’héparine. En inhibant de façon dose-dépendante l’adhésion de cellules tumorales à différents constituants de la MEC extracellulaire, dont la fibronectine ou la laminine, [42] les HBPM sont capables de réduire la pénétration de cellules tumorales au sein de la MEC.

En somme, il est clair que, si HNF et HBPM sont efficaces pour la thromboprophylaxie du patient cancéreux grâce à leur effet anticoagulant, il apparaît maintenant que leurs effets cellulaires indépendants de la coagulation ont un effet antiangiogène et/ou antitumoral. L’effet antiangiogène des différentes molécules dépend de leur procédé de fabrication, et des tests utilisés pour mettre en évidence cet effet : cultures cellulaires ; modèles précliniques. Ainsi, certains composés de masse moléculaire autour de 5 kDa bloquent la liaison du VEGF à son récepteur, alors que des fragments de 6 kDa stimulent l’angiogenèse [32]. L’effet global des héparines in vivo est évidemment plus complexe à analyser, faisant intervenir la MEC, les interactions cellules-cellules décrites plus haut, les facteurs procoagulants (facteur tissulaire) et proangiogènes (facteurs de croissance, thrombine) libérés, la résultante de ces interactions ne pouvant être évaluée in vitro.

Les dérivés hépariniques non anticoagulants : perspectives d’utilisation comme traitement antitumoral

Les héparines sont proposées en traitement curatif ou préventif de la thrombose veineuse chez les patients cancéreux, chez lesquels une amélioration de la survie a été constatée. Toutefois, cet effet antimétastatique ne pourrait pas bénéficier aux patients à risque hémorragique, par exemple ceux ayant une thrombopénie majeure, chez qui les héparines sont déconseillées. De plus, comme cité plus haut, les propriétés antitumorales des HNF et HBPM ne sont pas uniquement liées à leur action anticoagulante mais surtout à leurs propriétés intrinsèques de GAGs qui interfèrent avec l’angiogenèse, inhibent l’activité enzymatique des héparanases et moduleraient les sélectines.

Ainsi, plusieurs équipes ont développé des dérivés hépariniques dépourvus d’activité anticoagulante susceptibles d’être administrés chez tous les patients ; de pouvoir être administrés à fortes doses, puisque l’effet antimétastatique a été dissocié de l’effet anticoagulant ; et d’être développés sous forme orale. Ces dérivés hépariniques dépourvus d’activité anticoagulante seraient notamment capables d’inhiber l’interaction des cellules cancéreuses avec les sélectines et d’inhiber l’activité héparanase des cellules tumorales [37, 43]. L’efficacité antimétastatique de dérivés hépariniques administrés par voie orale [44] a récemment été démontrée dans des modèles précliniques de cancer, ouvrant de nouvelles perspectives thérapeutiques.

Faut-il utiliser un traitement héparinique en traitement adjuvant dans le cadre de la prise en charge des patients cancéreux ?

L’activation de l’hémostase au cours du cancer serait donc impliquée dans la formation du stroma tumoral et faciliterait la dissémination métastatique par voie sanguine. Des travaux expérimentaux ayant montré que les héparines pouvaient interférer avec l’angiogenèse et l’invasion tumorale [43], il a donc été proposé qu’un traitement antithrombotique puisse modifier la progression néoplasique.

Héparine non fractionnée

Plusieurs études cliniques ont évalué les effets de l’HNF sur la survie de malades atteints de cancer (pour revue [45]). Seuls trois de ces essais étaient randomisés. Deux études ont évalué une dose prophylactique d’HNF associée à une chimiothérapie adjuvante après colectomie pour cancer, et la survie des malades traités par HNF était significativement moins bonne. L’essai rapporté par Lebeau et al. dans le cancer bronchique à petites cellules a mis en évidence une augmentation statistiquement significative de la survie dans le groupe HNF [46]. Dans les cinq études rétrospectives qui ont évalué l’HNF sur la survie de cancers digestifs, on observe une diminution de la mortalité des patients traités par HNF [45].

Héparines de bas poids moléculaire

Les résultats d’analyses rétrospectives suggèrent que les HBPM pourraient influencer le pronostic de la maladie cancéreuse. Des essais plus récents, destinés à tester cette hypothèse, ont donné des résultats variables. Il semble qu’une dose préventive d’HBPM donnée à des patients atteints de cancer évolué ne modifie pas ou peu la mortalité, sauf peut-être dans le cas du cancer bronchique à petites cellules. En revanche, des doses plus élevées diminuent vraisemblablement la mortalité des cancers localisés.

Dès 1999, dans une méta-analyse rassemblant 3 581 malades traités par HBPM ou HNF pour une thrombose veineuse, le sous-groupe de malades atteints de cancer présente une mortalité à trois mois de 15 % chez les malades traités par HBPM, contre 22 % chez ceux qui avaient reçu une HNF [47]. Cette différence ne semblait pas liée à un excès de saignements ou de récidives thromboemboliques chez les malades traités par HNF. En 2004, deux études ont montré un bénéfice à l’utilisation de la daltéparine chez 385 patients porteurs de cancers divers (étude FAMOUS) [48] et chez des patients atteints de cancer bronchique à petites cellules dans un essai randomisé ouvert [49]. L’étude FAMOUS a montré que chez les malades ayant une survie moyenne supérieure à 17 mois, la daltéparine présentait un bénéfice en terme de survie, ce qui tend à montrer un effet des HBPM uniquement chez les patients ayant un bon pronostic [48]. Dans la seconde étude, la survie sans progression était également significativement plus longue dans le groupe traité par daltéparine. Le bénéfice de survie existait aussi bien dans les cancers disséminés que dans les formes localisées.

Deux études publiées en 2005 ont montré qu’un traitement par HBPM augmentait la survie des patients. L’étude MALT [50], était un essai prospectif qui a randomisé la nadroparine à une dose curative pendant 2 semaines, puis à dose prophylactique pendant 4 semaines contre placebo, chez des patients atteints de diverses tumeurs solides. Après un suivi médian de 12 mois, la survie à 6 mois était de 61 % dans le bras HBPM contre 56 % dans le bras placebo, avec des médianes de survie de 8 et 6,6 mois respectivement. Le hazard ratio pour la mortalité était de 0,75 (IC 95 % : 0,59-0,96 ; p = 0,021) en faveur du groupe HBPM. L’effet de la nadroparine était identique que les patients reçoivent ou non une chimiothérapie, sans augmentation du risque hémorragique. La seconde étude (l’étude Clot) a comparé rétrospectivement la survie des patients atteints de cancer compliqué d’une MTEV, traités dans un essai prospectif, soit par HBPM, soit par warfarine. Après le diagnostic de MTEV, les patients recevaient une semaine de daltéparine puis étaient randomisés entre daltéparine (200 U/kg pendant 1 mois, puis 150 U/kg pendant 5 mois) et warfarine (INR entre 2 et 3) pendant 6 mois. L’étude met en évidence une réduction significative des récidives thromboemboliques dans le groupe traité par daltéparine [51]. Après un suivi médian de 12 mois, le nombre de décès dans les deux groupes n’était pas significativement différent. Toutefois, après analyse en sous-groupes selon le pronostic, comme cité plus haut, la différence de survie était significative en faveur du groupe HBPM chez les patients sans métastase. (36 versus 20 % ; hazard ratio = 0,5 ; IC 95 % : 0,27-0,95 ; p = 0,03).

Une étude publiée en 2007 a montré qu’un traitement par nadroparine augmenterait l’efficacité du traitement gemcitabine/cisplatine et la survie chez des patients atteints de cancer du pancréas a des stades avancés [52].

Ainsi, le traitement par HBPM serait associé à une réduction de mortalité en cas d’une pathologie tumorale localisée, alors que des résultats contradictoires sont observés chez les malades avec métastases [48-50, 53, 54]. Plusieurs essais sont actuellement conduits pour évaluer les HBPM dans certains types de tumeurs. Par rapport aux essais précédents, ces nouvelles études n’incluent qu’un nombre limité, voire qu’un seul type de tumeur.

Les thérapeutiques antiangiogènes augmentent-elles le risque de thrombose ?

Le risque d’événements thromboemboliques chez les patients recevant un traitement antiangiogène a été initialement rapporté suite à l’utilisation de la thalidomide dans le myélome, et principalement lorsque ce dernier est associé à une chimiothérapie (dexaméthasone, melphalan, etc.). Dans ce contexte, le risque thromboembolique veineux peut atteindre jusqu’à 30 % des patients recevant un traitement au long cours par thalidomide. La thalidomide et ses dérivés, dont le lénalidomide et l’actimib, n’ont pas été des molécules développées comme des antiangiogènes stricto sensu, mais des immuno-modulateurs ayant en outre une activité antiangiogène attribuée au blocage de la voie du VEGF et ou du FGF. En fait, leur mécanisme d’action exact est mal connu. Ils limiteraient la production d’IL-6 et de TNF par les cellules stromales médullaires, et, en bloquant la voie NF-κb, favoriseraient l’apoptose des cellules myélomateuses. Les événements thromboemboliques veineux mais aussi artériels décrits avec la thalidomide et ses analogues ont été retrouvés dans les indications autres que le myélome, notamment dans les cancers solides.

L’hypercoagulabilité liée à l’utilisation de la thalidomide pourrait résulter d’une atteinte endothéliale, associée à l’apoptose des cellules induite par les chimiothérapies associées, responsable de l’émission de microparticules prothrombogènes exprimant le facteur tissulaire. Ont été également suggérées une augmentation des marqueurs d’inflammation et une hypofibrinolyse liée à l’augmentation du TAFI. Toutefois, ce phénomène d’hypercoagulabilité induit par le traitement est difficile à dissocier de celui résultant de la pathologie tumorale. Quoi qu’il en soit, le risque thrombotique lié à la thalidomide et à ses analogues dans le myélome a entraîné la mise en place systématique d’un traitement prophylactique de la thrombose dans cette indication, principalement par HBPM.

Cependant, des doses préventives et curatives d’aspirine semblent également efficaces. L’étude SWOG a rapporté une réduction de MTEV de 75 à 15 % avec aspirine chez les patients sous lénalidomide [55]. Rashqumar et al. ont rapporté un faible taux de MTEV de 3 % chez des patients recevant la même association [56], ce taux étant toutefois plus élevé lorsque le lénalidomide est associé à la dexaméthasone [56]. Baz et al. [57] ont rapporté une réduction de la MTEV de 58 à 18 %, lorsque le traitement thalidomide/anthracyclines était associé à l’aspirine. De plus, la thalidomide et ses analogues ont souvent été associés avec succès à un traitement par aspirine dans la prévention de la MTEV [58]. Pourtant, concernant la MTEV, les études montrant un effet bénéfique de l’aspirine ont été largement critiquées et les dernières recommandations se sont prononcées contre l’utilisation de l’aspirine en prévention primaire de la MVTE, avec le niveau de recommandation le plus élevé (grade 1A) [59].

L’efficacité prophylactique des HBPM a fait l’objet de plusieurs études. Palumbo et al. ont montré une réduction du taux de MTEV de 20 à 3 % au cours du myélome chez les patients sous énoxaparine et melphalan/thalidomide/prednisone [60]. Barlogie et al. ont montré une réduction de 34 % du taux de MTEV sous HBPM dans un groupe de patients traités par thalidomide/anthracyclines [61]. Globalement, ces études montrent un effet bénéfique des HBPM, qui semblent plus efficaces que les antagonistes de la vitamine K à faible dose. Ainsi, Zangari et al. ont montré que la MTEV est retrouvée chez 34 % des patients traités par thalidomide et anthracycline sans prophylaxie [62]. Ce taux reste inchangé par l’introduction de 1 mg par jour de warfarine, mais est à 15 % après remplacement de la warfarine par une HBPM. Weber et al. ont également utilisé de faibles doses de warfarine (1 mg/jour) chez des patients traités par thalidomide, chez qui, par la suite, l’anticoagulation par warfarine est continuée ou remplacée par une HBPM. Le taux de MTEV sous warfarine était de 25 % alors qu’il n’était que de 5 % avec HBPM [63]. Il faut toutefois signaler que l’effet antithrombotique de cette dose de 1 mg de warfarine n’est absolument pas prévisible d’un individu à l’autre et, sans contrôle de l’INR, il est difficile d’établir des conclusions.

Depuis ces observations d’un lien entre thalidomide et MTEV, les essais d’efficacité des dérivés de la thalidomide évaluent systématiquement leur effet thrombogène [64]. Le CC-4047 (Actimid) évalué dans les mêmes populations de patients en rechute ou atteints d’un myélome réfractaire, s’accompagnait également d’une augmentation des événements thromboemboliques par rapport au placebo [65]. Les mécanismes suggérés sont similaires à ceux décrits pour la thalidomide, avec signes d’activation de la coagulation et des cellules endothéliales [66].

Les effets prothrombotiques des nouvelles molécules antiangiogènes existent également, mais sont difficiles à démontrer du fait de leur utilisation dans le contexte particulièrement thrombogène que représentent les tumeurs solides. Ces molécules ont été dessinées spécifiquement pour inhiber la vascularisation indispensable à la croissance de la tumeur. Il est possible qu’en ciblant l’endothélium, elles interfèrent sur ses propriétés antithrombotiques [67].

La première molécule développée dans cette classe est le bevacizumab (anticorps monoclonal humanisé anti-VEGF [Avastin®]). Les essais de phase II évaluant ses effets dans les cancers coliques métastasés et les cancers gastriques ont montré une augmentation des accidents hémorragiques et des accidents thrombotiques veineux et artériels, mais, comme avec la thalidomide, ces derniers apparaissent lors de l’association du bevacizumab à une polychimiothérapie [68].

Le sunitinib est une petite molécule synthétique à activité antityrosine kinase, inhibant la signalisation des récepteurs du VEGF (et de FLT-3, CSF-1R, et RET) et indiqué dans le traitement des carcinomes rénaux métastatiques [69] et des tumeurs stromales gastro-intestinales résistant à l’imatinib (Glivec®). Des accidents ischémiques cardiaques, dont un infarctus du myocarde mortel, ont été rapportés dans une étude de phase 3 de même que des accidents hémorragiques [70]. Globalement, si un effet de ces molécules sur l’hémostase et la thrombose est probable, la survenue de MTEV est difficile à prédire. La prophylaxie par héparine actuellement proposée dans les tumeurs solides a pour cible l’activité procoagulante et proangiogène de la tumeur plutôt que celle associée au traitement.

Existe-il des marqueurs biologiques circulants reflétant l’angiogenèse tumorale ?

L’endothélium est un acteur clé de la croissance de la tumeur, de la dissémination métastatique, et également la cible des antiangiogènes. Peut-on, avec des marqueurs circulants simples reflétant le compartiment endothélial, suivre la progression tumorale ? Ce compartiment endothélial est représenté par les cellules endothéliales circulantes, les microparticules endothéliales, reflets de l’activation cellulaire, et par les progéniteurs endothéliaux circulants (PEC) (figure 4).

Les cellules endothéliales circulantes ont été décrites il y a près de 30 ans et, actuellement, elles peuvent être quantifiées par une méthode certes longue mais standardisée, l’immuno-séparation magnétique (ciblant l’antigène CD146) suivie de microscopie à fluorescence [71]. Les discordances observées dans le nombre de CEC des diverses études publiées proviennent d’un manque de standardisation des techniques de cytométrie en flux utilisées. En ce qui concerne le cancer, certaines cellules tumorales ou des lymphocytes activés pouvant exprimer le CD146, des marqueurs supplémentaires doivent être associés pour prouver l’origine endothéliale des cellules dénombrées (facteur Willebrand, CD31, Ulex europaeus lectine-1). Compte tenu de ces limites, de nombreux travaux ont toutefois montré une élévation des CEC au cours de cancers (tableau 2), dont le nombre diminue en phase de rémission. Il reste à déterminer si ces CEC sont de simples biomarqueurs de remodelage vasculaire ou des participants actifs à la progression tumorale. Il est également possible que ces CEC soient des marqueurs de lésion et d’activation vasculaire au cours du cancer comme observé au cours d’autres pathologies (infections, drépanocytose, etc.).

Les PEC décrits en 1997 par Asahara [72] sont originaires de la moelle osseuse, et des données récentes suggèrent le rôle majeur de cellules médullaires dans la néovascularisation des tumeurs. Toutefois, la participation de ces cellules à la formation des vaisseaux est controversée, la majorité des études mettant en évidence un faible taux d’incorporation. Toutefois, même à taux faibles, les PEC ont été retrouvés dans les vaisseaux tumoraux de patients ayant subi une greffe de moelle d’un donneur de sexe différent, ce qui prouve leur origine médullaire. De plus, des études précliniques ont montré une diminution de croissance de la tumeur lors d’une diminution de la mobilisation des PEC. La quantification de ces cellules pourrait-elle être prédictive de l’évolutivité de la maladie ?

De nombreuses données sont rapportées dans la littérature (tableau 2 et pour revue [73]), avec une quantification de cellules dont le phénotype n’est pas toujours facile à comparer. Des taux élevés de cellules progénitrices endothéliales ont récemment été corrélés aux stades métastatiques des tumeurs solides [74]. Ainsi, il faut distinguer les cellules quantifiées sur sang total par cytométrie de flux de celles obtenues après mise en culture des cellules mononucléées totales. Cette méthode permet d’isoler deux types cellulaires au phénotype endothélial (positivité pour le facteur Willebrand, VEGFR2, etc.), définis par leur cinétique d’apparition en culture. Les PEC précoces (ou CFU-EC pour Colony Forming Unit-Endothelial Cells ou CFU-Hill pour Colony Forming Unit-Hill, Hill étant l’auteur ayant décrit une nouvelle méthode de culture de ces cellules maintenant très largement utilisée et commercialisée), sont des cellules d’origine monocytaire qui expriment les marqueurs CD45 et CD14, ont un faible pouvoir prolifératif mais la capacité de secréter des molécules proangiogènes comme le VEGF et le SDF-1. À l’inverse, les PEC tardifs (ou ECFC pour Endothelial Colony Forming Cells) sont des cellules à haut pouvoir prolifératif, qui ne secrètent pas ou peu de facteurs de croissance. Les PEC précoces et tardifs dériveraient d’une cellule souche médullaire, l’hémangioblaste, commune aux lignées endothéliales et hématopoïétiques. De façon plus générale, autrement qu’en culture, il est difficile de quantifier spécifiquement les PEC, événements rares dans la circulation sanguine, par cytométrie en flux, car ces cellules sont difficiles à différencier des CEC d’une part, et des précurseurs hématologiques, beaucoup plus nombreux, d’autre part. Enfin, l’interprétation des taux de CEC/PEC au cours du cancer est compliquée du fait de la possible interférence avec les facteurs de croissance que reçoivent ses patients (principalement EPO, parfois G-CSF). En effet, ces molécules ont été citées comme mobilisant les PEC.

Pour terminer, le rôle des autres cellules myéloïdes ne doit pas être écarté, notamment celles qui expriment MMP-9, facilitant la libération du VEGF, comme certains macrophages infiltrant les tumeurs, et les plaquettes, sources de MMP-9, d’IL-8 ou encore de VEGF. Ce dernier, contre lequel des molécules antiangiogènes sont ciblées (bevacizumab) ne représenterait pas, a priori, un bon marqueur plasmatique, sérique ou urinaire de réussite du traitement antiangiogénique [75]. De plus, les taux de VEGF circulants n’ont pas été corrélés à la mortalité après un traitement anti-VEGF [76]. Cependant, l’équipe de DePrimo a montré que, dans le cancer du rein, les taux de VEGF et de ses récepteurs solubles au cours des cycles de sunitinib (Sutent®, inhibiteur de tyrosine kinase) pourraient être différents chez les patients répondeurs et/ou stables contrairement aux patients chez qui le cancer continue de progresser [77].

Ainsi ces cellules endothéliales circulantes, matures ou progénitrices, pourraient constituer des biomarqueurs permettant de refléter la vascularisation tumorale, le remodelage vasculaire associé et les cellules « angiogènes » recrutées lors d’un échappement thérapeutique ou d’une aggravation du processus tumoral et/ou métastatique. Cependant, la physiopathologie de la modification de ces biomarqueurs vasculaires devra être explorée afin de comprendre si ces augmentations de CEC, PEC ou de MP sont le fait d’une angiogenèse perturbée associée à une thrombogénicité accrue, ou juste un reflet d’une vascularisation anormale ou excessive.

Tableau 2 Le compartiment endothélial circulant comme biomarqueur d’angiogenèse tumorale

Augmentation des cellules endothéliales circulantes

Augmentation des progéniteurs endothéliaux circulants

Cancers évolutifs Cancer du sein Lymphomes Myélome multiple Leucémie aiguë myéloïde Leucémie lymphoïde chronique Myélodysplasie Gliomes Tumeurs stromales gastro-intestinales (GIST) Cancer du rein

Cancer du sein Myélome multiple Leucémie aigüe myéloïde Myélofibrose Cancer gastrique Cancer du poumon Myélodysplasie Cancer du foie Gliome

Conclusion : les héparines sont-elles l’outil thérapeutique indispensable pour le contrôle de l’hémostase, de l’angiogenèse et de la dissémination métastatique ?

Les différents acteurs cellulaires et moléculaires de l’hémostase semblent être impliqués dans la croissance tumorale, l’angiogenèse et dans la genèse des métastases. Le bénéfice des HBPM dans le traitement de la MTEV au cours du cancer est maintenant établi, mais les résultats des essais suggèrent que les HBPM pourraient améliorer la survie des patients indépendamment de son effet prophylactique antithrombotique. Il semblerait que le traitement par HBPM soit associé à une importante réduction de mortalité en cas de pathologie tumorale localisée, alors que des résultats contradictoires sont observés chez les malades métastatiques. En fait, les études sur l’implication de l’hémostase et des héparines dans le cancer ont quasiment toujours montré qu’il n’y avait pas d’influence sur la croissance de la tumeur primitive mais, en revanche, qu’il y avait une implication dans les processus de dissémination métastatique, ce qui permettrait d’expliquer les résultats des études cliniques, avec un bénéfice, en terme de survie, pour les groupes avec héparines uniquement si la tumeur est localisée. Ainsi, de nouvelles études cliniques ciblant l’effet adjuvant des HBPM dans le cancer permettront de confirmer les premiers résultats, d’identifier les populations chez lesquelles les HBPM sont les plus efficaces et de définir les schémas d’administration adéquats. Enfin, la découverte de nouveaux marqueurs biologiques d’angiogenèse tumorale comme les cellules endothéliales circulantes ou leurs progéniteurs permettront peut être de suivre l’efficacité des traitements anticancéreux et antiangiogènes afin d’ajuster leur posologie.Conflit d’intérêts : aucun.

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