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Perturbations du métabolisme glucidique et de sa régulation au cours de la cirrhose : physiopathologie, impact pronostique et implications thérapeutiques


Hépato-Gastro. Volume 13, Numéro 4, 257-66, Juillet-Août 2006, Mini-revue


Résumé  

Auteur(s) : Sophie Buyse, Dominique Valla , Fédération d’Hépato-Gastroentérologie médico-chirurgicale, Hôpital Beaujon, 100, boulevard du Général Leclerc, 92100 Clichy.

Résumé : Siège d’une activité métabolique intense, le foie joue un rôle central dans le métabolisme des glucides. Son dysfonctionnement au cours de la cirrhose s’accompagne fréquemment de diabète. L’hyperinsulinémie centrale associée à l’insulinorésistance périphérique est la principale responsable de la forte prévalence du diabète chez les malades atteints de cirrhose. Le diabète de type II peut lui-même être à l’origine d’une stéatose hépatique non alcoolique pouvant se compliquer de fibrose puis de cirrhose, voire de carcinome hépatocellulaire. Les troubles de la glycorégulation au cours de la cirrhose constituent un cofacteur de gravité et un élément pronostique péjoratif indépendant dans l’évolution des hépatopathies chroniques, ce qui implique une prise en charge diagnostique et thérapeutique spécifique. Les patients atteints de cirrhose nécessitent aussi souvent une insulinothérapie pour le contrôle métabolique des perturbations de leur métabolisme glucidique. Des recherches complémentaires sont nécessaires pour développer des stratégies qui pourraient améliorer la prise en charge thérapeutique et le devenir de ces patients.

Mots-clés : cirrhose, métabolisme, diabète, NASH

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Sophie Buyse, Dominique Valla

Fédération d’Hépato-Gastroentérologie médico-chirurgicale, Hôpital Beaujon, 100, boulevard du Général Leclerc, 92100 Clichy

Le diabète et l’insulinorésistance sont des caractéristiques communément associées à la cirrhose : 30 à 70 % des cirrhotiques ont un trouble de la glycorégulation allant de l’intolérance aux hydrates de carbone jusqu’au diabète insulino-requérant. D’après les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, 10 à 30 % des patients atteints de cirrhose sont diabétiques et seuls 3 % des malades diabétiques ont une hépatopathie chronique [1]. Le diabète suit le diagnostic de la cirrhose dans 50 % des cas mais les deux pathologies peuvent être diagnostiquées simultanément et, dans de rares cas, le diagnostic de cirrhose fait suite à l’installation du diabète [2].Depuis la description du « diabète hépatogénique » au début du siècle par Naunyn [3], la signification de l’intolérance au glucose observée au cours de la cirrhose a été précisée. Selon les critères de l’American Diabetes Association, le diagnostic de diabète repose sur une mesure de la glycémie à jeun supérieure à 7 mmol/L vérifiée à deux reprises, sur une glycémie casuelle supérieure à 11 mmol/L, ou encore sur une glycémie supérieure à 11 mmol/L 2 heures après ingestion de 75 g de glucose per os [4].Si les facteurs pathogéniques responsables du développement de l’intolérance aux hydrates de carbone sont complexes, certains d’entre eux sont à ce jour bien décrits. Il est aussi établi que le diabète peut être à l’origine d’une stéatose hépatique non alcoolique pouvant se compliquer de fibrose puis de cirrhose. Enfin, le diabète constitue un cofacteur de gravité dans l’évolution des hépatopathies chroniques, ce qui implique une prise en charge diagnostique et thérapeutique spécifique.

Le métabolisme glucidique au cours de la cirrhose

Absorption digestive et métabolisme hépatique du glucose au cours de la cirrhose

Expérimentalement, les patients atteints de cirrhose ont une absorption digestive du glucose identique à celle des sujets normaux [5]. En revanche, au-delà de la phase d’absorption, le métabolisme du glucose est la cible de multiples perturbations au cours de la cirrhose. En 1991, Kruszynska et al. [6] ont démontré, par des techniques de mesure répétée du glucose isotopique, une diminution de la première utilisation du glucose chez le malade atteint de cirrhose. Cette baisse semble liée à deux mécanismes. Le premier mécanisme correspond aux shunts porto-systémiques extra-hépatiques et aux shunts intra-hépatiques entre veines portes et veines sus-hépatiques. Ces shunts sont responsables d’une diminution de la perfusion hépatique d’origine portale. Le second mécanisme correspond à la diminution de la première utilisation du glucose, elle-même liée à une diminution de la masse des hépatocytes fonctionnels, diminution en rapport avec une « capillarisation » des sinusoïdes hépatiques [7]. Cette « capillarisation » est due à la perte de fenestration, ainsi qu’au dépôt de matériel conjonctif sous-endothélial, dont les sinusoïdes hépatiques sont normalement dépourvues. Cette « capillarisation » entraîne alors une résistance au passage du glucose [7]. En effet, le déterminant principal de l’absorption du glucose au niveau du foie est le gradient de concentration entre les sinusoïdes et les hépatocytes. Avant ingestion de glucides, la concentration glucidique dans les hépatocytes est supérieure à la concentration dans les sinusoïdes, et le glucose passe du foie vers la circulation générale. À la suite d’un repas glucidique, la concentration en glucose augmente dans les sinusoïdes et devient supérieure à la concentration dans les 30 minutes après la charge glucidique, puis diminue alors que les concentrations s’équilibrent. Le maintien de la réponse glycémique avec un nombre réduit d’hépatocytes ou une « capillarisation » nécessite alors un gradient de glucose plus élevé au cours de la cirrhose. Récemment, de nouvelles techniques utilisant une charge orale de glucose ont confirmé un déficit de plus de 50 % de l’absorption hépatique chez les patients atteints de cirrhose [8]. Ce défaut de captation contribue aux troubles de la tolérance aux glucides au cours de la cirrhose [8].

Glucogenèse hépatique au cours de la cirrhose

En utilisant une méthode de spectrométrie d’imagerie par résonance magnétique nucléaire couplée à des dosages isotopiques du carbone 13, Petersen et al. [9] ont montré que la néoglucogenèse est accélérée et que la glycolyse est relativement diminuée chez les patients atteints de cirrhose. Imano et al. ont montré par des techniques d’hyperglycémie provoquée orale une importante diminution de la captation du glucose, en partie liée à une diminution de sa captation hépatique chez les patients atteints de cirrhose [8]. Enfin une réduction de l’activité glucokinase responsable d’une diminution de la phosphorylation du glucose a aussi été évoquée au cours de la cirrhose [9].

Absorption périphérique du glucose, hyperinsulinisme et insulino-résistance

Même si, quantitativement, la captation périphérique des glucides n’est pas constamment diminuée au cours de la cirrhose, l’insulinorésistance périphérique est présente chez la quasi-totalité des patients cirrhotiques, quel que soit leur statut nutritionnel ou leur stade de gravité [10]. La captation périphérique dépendant du glucose est en cela altérée [5].

L’hyperinsulinémie est un fait établi au cours de la cirrhose mais son mécanisme reste complexe. A jeun et après stimulation alimentaire, la concentration périphérique d’insuline et du peptide C sont augmentées chez le malade atteint de cirrhose avec ou sans diabète ( (figure 1) )[11, 12]. Ces concentrations élevées correspondent en partie à un mécanisme adaptatif en réponse aux dérèglements glycémiques afin d’assurer l’homéostasie du glucose [13]. Au cours de la cirrhose, la sécrétion insulinique pancréatique par les cellules β est plus importante et la réponse à la stimulation glucidique s’effectue à un niveau supérieur. Ainsi, les cellules β du pancréas normal peuvent compenser une diminution de la sensibilité à l’insuline jusqu’à 80 %, en augmentant d’autant leur production d’insuline [14].

La cinétique de la sécrétion insulinique est également perturbée chez les patients cirrhotiques. Ainsi, les études de charge orale en glucose confirment une réponse adaptée bien que supérieure à celle des témoins mais avec une augmentation plus lente du peptide C et de l’insuline [13]( (figure 1) ). Plus récemment, Petrides et al. ont constaté un retard initial au déclenchement des sécrétions pancréatiques chez le patient atteint de cirrhose [15]. Cette étape précoce jouerait un rôle important sur l’amorçage des mécanismes prenant place dans les tissus cibles musculaires et hépatiques.

L’insuline subit une dégradation hépatique importante. Dans les conditions normales, le foie capte 50 % de l’insuline à chaque passage alors que le peptide C est uniquement métabolisé dans le rein. Si la filtration glomérulaire est normale, le peptide C reflète donc la sécrétion pancréatique d’insuline non influencée par le foie et l’évolution du ratio insuline/peptide C traduit l’altération du fonctionnement hépatique [16]. Au cours de la cirrhose, une baisse de ce ratio est observée, suggérant une mauvaise clairance hépatique de l’insuline ou un shunt porto-systémique [17]. Des mesures de la clairance de l’insuline confirment qu’il existe bien une augmentation de la sécrétion d’insuline par le pancréas et une diminution de son extraction hépatique inversement proportionnelle à la sévérité du shunt porto-systémique [18].

L’hyperinsulinémie observée dans la cirrhose résulte donc de la combinaison entre l’augmentation retardée de la sécrétion d’insuline, la diminution de sa clairance hépatique et l’existence d’un shunt porto-systémique. Si le rôle respectif de ces différents éléments reste discuté, la transplantation hépatique corrige l’hyperinsulinémie, l’hypertension portale et le diabète [19, 20].

Au cours de la cirrhose, la technique du « clamp euglycémique hyperinsulinique » (méthode de référence dans l’étude de la sensibilité des tissus à l’insuline) a permis d’envisager la possibilité d’une résistance à l’insuline. Ainsi, en utilisant l’insuline, à doses modérées ou élevées, la sensibilité périphérique à ce produit est diminuée de 40 à 50 % [21]. En utilisant des doses d’insuline plus physiologiques, d’autres études ont confirmé une réduction de la capacité de l’insuline à diminuer la glycémie [22]. Cette insulino-résistance est proportionnelle à l’intensité de l’intolérance aux glucides [12]. Elle représente l’une des anomalies constantes et précoces du métabolisme des glucides au cours de la cirrhose [14] et existe chez la quasi-totalité des patients atteints de cirrhose, même non diabétiques.

Rôle des autres hormones de régulation du glucose au cours de la cirrhose

D’autres hormones exercent une influence non négligeable sur le métabolisme des glucides et sont à prendre en compte dans l’étude de la relation entre diabète, anomalies microvasculaires secondaires et survenue d’une ascite réfractaire.

Le glucagon s’oppose à l’action de l’insuline sur le métabolisme hépatique des glucides. Chez le patient diabétique atteint de cirrhose, l’hyperglycémie est paradoxalement sans effet sur la réponse du glucagon, laissant place à une hyperglucagonémie, alors que chez le sujet atteint de cirrhose non diabétique et chez le sujet normal, il existe une diminution importante de sa concentration après stimulation [23].

Au cours de la cirrhose, un dérèglement du fonctionnement de l’hormone de croissance a aussi été décrit. Après stimulation glucidique, son taux continue paradoxalement à augmenter [24] alors que, chez le sujet sain, il diminue [25]. De plus, l’augmentation des concentrations plasmatiques de l’hormone de croissance diminue l’absorption périphérique des glucides de 30 à 60 % et participe à l’insulino-résistance, ce d’autant plus que la suppression expérimentale de sa sécrétion améliore la sensibilité à l’insuline [24].

Enfin, l’IGF-1, polypeptide produit par le foie en réponse à la stimulation par l’hormone de croissance voit son taux plasmatique abaissé au cours de la cirrhose alors qu’il participe en temps normal à l’absorption périphérique du glucose [25].

Si les anomalies du métabolisme des glucides et le syndrome d’insulino-résistance sont fréquents au cours de la cirrhose, iI est établi qu’un syndrome d’insulino-résistance peut aussi en lui-même constituer une cause de cirrhose par l’intermédiaire d’une stéato-hépatite non alcoolique [26]. Le lien entre cirrhose et troubles de la glycorégulation pourrait donc être bidirectionnel : 1) cirrhose, cause d’hyperinsulinémie avec insulino-résistance telle qu’elle a été décrite ci-dessus ; et 2) le diabète associé à l’hyperinsulinémie avec insulino-résistance, cause de cirrhose ( (figure 2) ).

Le diabète, cause et cofacteur de gravité au cours de la cirrhose

Au cours du diabète, la prévalence des pathologies hépatobiliaires est supérieure à celle de la population générale. Ces maladies incluent la stéatose hépatique et la stéato-hépatite non alcoolique qui peuvent se compliquer de cirrhose, voire de carcinome hépatocellulaire et d’insuffisance hépatique.

Effets métaboliques hépatiques liés au diabète

Au cours du diabète de type II, le métabolisme des hydrates de carbone et celui des lipides sont affectés par l’insulino-résistance et la carence relative en insuline. L’insulino-résistance réduit l’absorption du glucose au sein du muscle squelettique et augmente la lipolyse adipocytaire [27]. La lipolyse s’accompagne d’une augmentation du taux circulant des acides gras libres qui elle-même accroît l’insulinorésistance et enclenche un véritable cercle vicieux. L’augmentation des acides gras libres plasmatiques qui accompagne l’obésité peut aussi induire une insulino-résistance périphérique [28]. Quel que soit le mécanisme en cause, l’augmentation du taux circulant des acides gras libres s’accompagne d’une augmentation de la masse grasse hépatique ( (figure 2) ) et d’une stéatose ou stéato-hépatite pouvant se compliquer de cirrhose, voire de carcinome hépatocellulaire.

Des études épidémiologiques prouvent que la prévalence de l’hépatite C (VHC) chez les patients atteints de diabète de type II est plus importante que dans la population générale [29]. Il existe par ailleurs des arguments en faveur de la contribution du VHC au développement du diabète. Le risque relatif de développer un diabète chez les patients porteurs du VHC est de 2,1 (IC 95 % : 1,12-3,90). Plus encore, 4,2 % des patients diabétiques ont des anticorps VHC versus 1,6 % dans un groupe contrôle. Quelques arguments plaident pour le rôle du virus VHC dans la cascade des événements menant au diabète [30].

Les patients infectés par le VHC ont une incidence du diabète plus élevée que les patients infectés par le virus de l’hépatite B (respectivement 21 % versus 1 %). Plus encore, les patients infectés par le VHC qui ont eu une transplantation hépatique ont une incidence du diabète postopératoire plus importante que les patients transplantés pour une autre cause [31]. Enfin, le traitement par interféron améliore la tolérance au glucose des patients chez lesquels le VHC a été éradiqué [32]. Le génotype 2 est le plus représenté parmi les patients diabétiques infectés par le VHC, mais c’est le génotype 3 qui est le plus fréquemment associé à la stéatose hépatique. L’alcool est un risque indépendant de stéatose et accélère la formation des lésions stéatosiques au cours de l’hépatite C. La stéatose elle-même pourrait être un lien dans cette superposition de pathologies. Les patients infectés par le VHC et porteurs d’une stéatose sont résistants au traitement par l’interféron mais l’interféron a un rôle réducteur de la stéatose au cours de l’hépatite C chez les patients traités de génotype 3 [32].

Stéatose et stéato-hépatite non alcoolique

La stéato-hépatite non alcoolique est une entité pathologique de description récente [33] dont le diagnostic est généralement posé par l’étude histologique d’une ponction-biopsie hépatique. Elle s’apparente à un large spectre de lésions allant de la stéatose à la stéato-hépatite, la cirrhose et le carcinome hépatocellulaire. Sa prévalence est de 50 % chez les patients ayant un diabète de type II et de 100 % chez les patients obèses et diabétiques [34]. Les mécanismes physiopathogéniques conduisant à la stéato-hépatite sont aujourd’hui mieux définis. Angulo a décrit que la rétention d’acides gras libres dans les hépatocytes résultait d’un déséquilibre entre la synthèse, l’utilisation des acides gras, l’oxydation et l’exportation des acides gras [35]. Le plus pesant des facteurs pathogéniques de la stéato-hépatite est l’insulinorésistance, qui s’accompagne d’une lipolyse accrue, laquelle à son tour augmente le taux d’acides gras circulants. Ce phénomène surcharge le système de β-oxydation des acides gras qui s’accumulent alors dans le foie. Les acides gras induisent les sous-unités 4A et 2E1 du cytochrome p450 et stimulent la lipoxygénase qui génère des radicaux libres oxygénés [36]. Ces espèces réactives de l’oxygène induisent une progression de la maladie par peroxydation des lipides et induction de cytokines. La peroxydation s’accompagne du relargage de malonodialdéhyde et de 4-hydroxy-nonenal [37]. Ces dernières induisent la mort cellulaire par l’intermédiaire de modifications protéiques intra-hépatocytaires. Elles activent aussi les cellules étoilées du foie, ce qui s’accompagne d’une synthèse accrue de collagène et d’une fibrose.

Les manifestations cliniques sont le plus souvent absentes au cours de la stéato-hépatite non alcoolique [38]. Les signes d’insuffisance hépatocellulaire ou d’hypertension portale sont rares. Au plan biologique, il existe souvent une augmentation modérée de l’activité des transaminases sériques, inférieure à quatre fois la normale, prédominant sur les ALAT (en l’absence de cirrhose). Il peut s’y associer une cholestase modérée, voire une augmentation de la ferritinémie inférieure à 1 000 ng/mL. Les signes biologiques extra-hépatiques décrits sont l’hyperglycémie à jeun et l’hyperlipémie avec hypertriglycéridémie. Le diagnostic repose alors sur la description de lésions tissulaires hépatiques suggestives d’une maladie alcoolique du foie, en l’absence d’alcoolisme ou d’une autre cause d’hépatopathie chronique [39]. Une fois l’intoxication alcoolique écartée, la stéato-hépatite pose un double problème, étiologique et évolutif. La stéato-hépatite non alcoolique est une affection le plus souvent asymptomatique dont le diagnostic est indispensable en raison du risque d’évolution vers une cirrhose.

La gravité de la stéato-hépatite non alcoolique est déterminée par la progression des lésions de fibrose hépatique et le risque de constitution asymptomatique d’une cirrhose [40]. Il existe des lésions histologiques de fibrose, même minimes dans 40 à 70 % des cas au moment du diagnostic. Il a été établi dans une étude de suivi que 10 % des patients avec fibrose développaient une cirrhose dans un délai d’une dizaine d’années [41]. Les facteurs prédictifs de l’évolution vers la cirrhose se confondent avec les facteurs d’insulino-résistance : l’âge supérieur à 50 ans, l’indice de masse corporelle supérieur à 28 kg/m2, le diabète et l’hypertriglycéridémie sont des facteurs prédictifs [42]. Une fois la cirrhose constituée, ces patients risquent d’en subir les complications : décompensation habituelle avec augmentation du taux de mortalité [43], voire carcinome hépatocellulaire [44]. Les décès liés à une cause hépatique sont par ailleurs cinq fois plus fréquents en cas de cirrhose qu’en cas de stéatose isolée. Le risque potentiel de cirrhose au cours de l’évolution d’une stéato-hépatite non alcoolique méconnue pose le problème de proposer une ponction-biopsie hépatique aux patients obèses avec stéatose [45]. Si celle-ci est justifiée lorsqu’il existe une augmentation des transaminases, il est plus difficile de la pratiquer chez les patients dont les transaminases sont normales.

Il est possible que certaines cirrhoses cryptogénétiques soient dues à l’évolution d’une stéato-hépatite non alcoolique latente. Ainsi dans l’étude cas-témoin de Poonawala et al. [46], la fréquence d’un index de masse corporelle supérieur à 30 kg/m2 et/ou d’un diabète non insulinodépendant était significativement plus élevée au cours de la cirrhose cryptogénétique que dans les cirrhoses d’autre étiologie (alcoolique, virale ou auto-immune). La stéato-hépatite non alcoolique fait désormais partie des trois premières causes de perturbation des tests hépatiques (avec la consommation abusive d’alcool et l’hépatite virale) dans les pays industrialisés, du fait de l’augmentation de la prévalence de l’obésité [47].

La cirrhose et le carcinome hépatocellulaire, complications du diabète

La cirrhose représente l’une des causes principales de décès chez les patients atteints de diabète de type II. L’étude Verona a comparé les causes de mortalité dans la population diabétique de type II en comparaison à une population standard [48]. Le taux de décès par cirrhose chez les patients diabétiques était supérieur au taux de mortalité par maladie cardiovasculaire [48]. Dans cette étude, le taux de mortalité par cirrhose était plus élevé chez les patients diabétiques insulino-requérants, accentuant l’hypothèse selon laquelle l’hyperinsulinémie précipiterait vers, ou encore aggraverait l’hépatopathie chronique liée au diabète. Toutefois, les patients insulino-requérants se situent généralement à un stade avancé de la maladie diabétique en comparaison aux diabétiques non insulino-dépendants. La gravité de la maladie suppose que la longue durée d’évolution du diabète a pu participer en elle-même à la constitution de la cirrhose.

L’incidence du carcinome hépatocellulaire est accrue chez les patients atteints de diabète [49]. Ce phénomène a pour la première fois été décrit par Lawson et al. Le constat sur 105 patients ayant un carcinome hépatocellulaire dénombre quatre fois plus de diabétiques que dans la population générale [49]. Le registre national du cancer suédois a aussi décrit une multiplication par 4 de l’incidence du carcinome hépatocellulaire chez les patients atteints de diabète [50]. La séquence des événements menant au carcinome hépatocellulaire au cours du diabète pourrait être la suivante : a) hyperinsulinémie ; b) augmentation de la lipolyse ; c) accumulation des lipides dans les hépatocytes ; d) stress oxydatif et formation des espèces réactives de l’oxygène [51]. Le stress oxydatif est à l’origine de défauts de réparation de l’ADN, et indirectement de phénomènes de mort cellulaire. Des altérations génétiques pourraient avoir lieu au cours de la cicatrisation par l’intermédiaire de défauts de réparation des protéines de l’ADN. Il pourrait en résulter une instabilité microsatellite et chromosomale prédisposant à la transformation maligne [52]. Un autre événement à prendre en compte parmi les hypothèses concernant le lien entre diabète et carcinogenèse hépatique est la liaison du glucose au récepteur de l’IGF-II [53]. Cette liaison active le substrat du récepteur à l’insuline qui induit une prolifération cellulaire et inhibe l’apoptose médiée par le TGF-β. Dans ce contexte, l’insuline agit tel un cofacteur de prolifération cellulaire [53].

Impact pronostique du diabète au cours de la cirrhose et implications thérapeutiques

Chez le patient atteint de cirrhose, la prévalence du diabète et de l’insulinorésistance augmente avec la sévérité de l’insuffisance hépatique, tout comme la prévalence et la sévérité de la dysfonction circulatoire augmentent avec la sévérité de l’insuffisance hépatique. Le diabète constitue un facteur pronostique indépendant au cours de la cirrhose, ce qui implique une prise en charge diagnostique et thérapeutique spécifique.

Impact pronostique du diabète au cours de la cirrhose

Le diabète et la dysfonction circulatoire sont deux marqueurs pronostiques dont la valeur est indépendante de celle du score de Child-Pugh [54] au cours de la cirrhose. Dans l’étude de Moreau et al., le diabète est un facteur pronostique péjoratif indépendant au cours de l’évolution de la cirrhose [55]. Plusieurs mécanismes peuvent dès à présent être évoqués afin de caractériser un lien privilégié entre dysfonction circulatoire liée au diabète et progression de la cirrhose. La cirrhose est définie histologiquement par l’association d’une fibrose annulaire et de nodules de régénération. Au cours de la cirrhose, l’hypertension portale est secondaire à des modifications de la microcirculation hépatique [56]. L’augmentation de la résistance vasculaire des sinusoïdes hépatiques s’explique principalement par une diminution de l’espace vasculaire due à des modifications architecturales en rapport avec la fibrose et les nodules de régénération. Les cellules étoilées du foie, qui se transforment en myofibroblastes au cours de la cirrhose et possèdent des propriétés contractiles pourraient alors majorer l’hypertension portale.

Des données cliniques expérimentales ont établi de longue date que le diabète peut induire une microangiopathie hépatique caractérisée par une fibrose périsinusoïdale [57]. De nombreuses données plus récentes indiquent que l’hyperglycémie est un facteur associé de façon indépendante à une fibrose plus sévère chez le sujet atteint d’hépatite virale C ou de maladie alcoolique du foie [58]. De plus, des données expérimentales indiquent que l’insuline et le glucose sont de puissants stimulants de la sécrétion du CT-GF (connective tissue growth factor) par les cellules étoilées du foie, chez l’homme comme chez l’animal [59].

Une dysfonction endothéliale systémique est aussi décrite chez les sujets atteints de diabète. Celle-ci contribue à l’athérosclérose précoce. Cette dysfonction endothéliale est initiée par l’atteinte de l’endothélium vasculaire et la production de facteurs vaso-actifs dont des espèces réactives de l’oxygène et des cytokines pro-inflammatoires [60, 61]. Ces cytokines pro-inflammatoires circulantes en cas d’hyperinsulinisme et/ou d’insulinorésistance ont aussi été décrites comme toxiques sur les cellules endothéliales vasculaires et à l’origine d’une augmentation de la perméabilité capillaire au cours du diabète de type II [62]. Cette hypothèse extrapolée au sein de la microcirculation hépatique pourrait alors précipiter ou aggraver la constitution d’une ascite au cours de la cirrhose.

Ces données convergentes suggèrent donc que le diabète puisse aggraver les lésions sinusoïdales hépatiques quelle que soit la cause sous-jacente de l’hépatopathie ayant donné lieu à la cirrhose.

Une étude de cohorte émanant de la base américaine de données US Department of Veterans Affairs indique que le diabète augmente le risque d’insuffisance hépatique aiguë [63]. L’étude citée concerne 173 643 patients avec un diagnostic de diabète (99,5 % de type II) et 650 620 patients sans diabète avant l’introduction de troglitazone. Elle écarte les patients ayant une maladie préexistante du foie. Le risque de survenue d’insuffisance hépatique aiguë est significativement plus important chez les patients diabétiques (taux d’incidence : 2,31/10 000 patients-année) que chez ceux sans (1,44/ 10 000 patients-année) [63].

Implications thérapeutiques

Au cours de la cirrhose, l’équilibre glycémique constitue un facteur indépendant de survie [54]. De ce fait, le dépistage du diabète chez le sujet atteint de cirrhose est primordial, tout comme la recherche des complications hépatiques du diabète de type II chez le sujet diagnostiqué.

Prise en charge du diabète au cours de la cirrhose

À ce jour, aucune étude clinique ne s’est intéressée spécifiquement au traitement des patients diabétiques avec une maladie hépatique chronique au stade de cirrhose. L’altération de l’état général, la dénutrition et l’alcoolisme peuvent compromettre la prise en charge thérapeutique des patients diabétiques atteints d’hépatopathie chronique. L’alcool agit en particulier avec l’insuline et les sulfonylurées, il est susceptible de causer ou d’aggraver des hypoglycémies [64].

Les traitements pharmacologiques du diabète de type 2 incluent les sulfonylurées, les biguanides, thiazolidinédiones, inhibiteurs des alpha-glucosidases et meglitinides. Le traitement des patients avec maladie chronique du foie peut être compromis à cause de l’élimination hépatique ou de l’hépatotoxicité de ces traitements (tableau 1)( Tableau 1 )[65]. Cependant, seuls les patients atteints de maladie hépatique sévère ont une altération du métabolisme des médicaments et il n’est pas prouvé que les patients ayant une hépatopathie chronique soient prédisposés à l’hépatotoxicité des antidiabétiques oraux. Les recommandations actuelles suggèrent l’introduction d’un traitement par un sécrétagogue tel que les sulfonylurées, et un rapide passage à l’insuline si le contrôle glycémique n’est pas obtenu avec les antidiabétiques oraux [66].

Les patients cirrhotiques atteints de diabète requièrent le plus souvent un traitement insulinique [67]. Des données préliminaires suggèrent que la plupart des patients nécessitent des doses d’insuline élevées mais que ce traitement contrôle souvent mal l’équilibre glycémique. Chez les patients nécessitant des régimes hypoprotidiques (de ce fait proportionnellement riches en hydrates de carbone), il persiste en particulier des hyperglycémies postprandiales. Si l’étude Verona a donné lieu à une controverse concernant le rôle de l’insuline dans la progression de la fibrose, plusieurs études cliniques à long terme ne démontrent pas cette association [48].
Tableau 1 Hépatotoxicité des antidiabétiques oraux (d’après FDA Science Forum. www.cfsan.fda.gov/frf/forum02/a187ab4.htm).

Substance

Hépatite aiguë/106 prescriptions*

Insuffisance hépatique aiguë/106 prescriptions**

Troglitazone

21,5

4,6

Rosiglitazone

14,7

0,9

Pioglitazone

9,4

0,8

Metformine

2,9

0,2

Glyburide

4,1

0

*La définition de l’hépatite aiguë est l’élévation des ASAT ou ALAT supérieure à 3 fois la normale.

**La définition de l’insuffisance hépatique aiguë est la dysfonction hépatique aiguë associée à l’encéphalopathie, nécessitant la transplantation hépatique ou compliquée de décès.

Dépistage des hépatopathies au cours du diabète de type II

Parmi les agents utilisés pour traiter le diabète de type II, le potentiel hépatotoxique des thiazolidinédiones, des inhibiteurs des α-glucosidases et des sulfonylurées ont été les plus cités. L’étude de Chan et al. a montré que l’incidence d’insuffisance hépatique aiguë est de 1/10 000 personnes-années traitées atteintes de diabète [68]. Le risque relatif (RR) le plus élevé était atteint chez les patients traités par insuline (RR : 2,41 ; IC 95 % : 0,98-5,94). Il était plus bas chez les patients traités par sulfonylurées (RR : 1,44 ; IC 95 % : 0,59-3,5), la metformine (RR : 1,32 ; IC 95 % : 0,18-9,92) et la troglitazone (1,37 ; IC : 0,49-3,78).

Prise en charge thérapeutique de la NASH

Si des pistes prometteuses semblent privilégier les molécules améliorant l’insulinosensibilité, aucun traitement médicamenteux spécifique de la stéato-hépatite non alcoolique n’est validé ce jour [69]. L’efficacité des anti-oxydants, vitamine E et acide ursodésoxycholique [70], et de la pioglitazone [71] reste à prouver. Le traitement consiste donc en l’instauration de règles hygiénodiététiques : activité physique régulière, régime de restriction glucidique/lipidique et insulinothérapie adaptée sont prescrits le cas échéant [72]. Il convient de rappeler l’importance du suivi d’un régime sans alcool. Enfin, en cas de surcharge hépatique en fer (vérifiée par l’examen histologique et/ou le dosage intra-hépatique du fer), les saignées sont préconisées [73, 74]. La transplantation hépatique est une solution de dernier recours pour laquelle le risque de récidive de la maladie initiale est important [75].

Conclusion

Le diabète est fréquent au cours de la cirrhose. Il peut être à ce titre un facteur causal, une conséquence ou encore un facteur aggravant. Si la cirrhose est associée à la survenue de perturbations du métabolisme du glucose, le diabète de type II est lui-même associé à un large spectre de maladies hépatobiliaires associant stéatose hépatique, insuffisance hépatique aiguë et carcinome hépatocellulaire. Les patients atteints de cirrhose nécessitent aussi souvent une insulinothérapie pour le contrôle métabolique des perturbations de leur métabolisme glucidique. Des recherches complémentaires sont nécessaires pour développer des stratégies qui pourraient améliorer la prise en charge thérapeutique et le devenir de ces patients.

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