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L’attrait pour les médecines complémentaires et alternatives en cancérologie : une réalité que les médecins ne peuvent ni ignorer, ni réfuter


Bulletin du Cancer. Volume 90, Numéro 7, 623-8, Juillet 2003, SYNTHÈSE


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Marie Dilhuydy, Institut Bergonié, Centre régional de lutte contre le cancer, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux Cedex .

Résumé : Les médecines complémentaires et alternatives, comme le montre la littérature, sont largement utilisées en cancérologie. Les raisons de cet attrait sont complexes : elles sont autant liées au contexte culturel du patient qu’à son état général et fonctionnel. L’anxiété, la dépression, l’existence de symptômes physiques mal contrôlés sont des éléments déterminants. La rupture de communication avec l’équipe médicale qui ne sait pas organiser une prise en charge réellement globale participe au succès de ce type de traitement. Le dialogue médecin-malade ne peut s’affranchir de cette problématique. Des règles simples sont proposées pour éviter une dérive vers des traitements alternatifs inéprouvés.

Mots-clés : médecine complémentaire et alternative, préférences des malades, cancérologie

ARTICLE

Auteur(s) : Jean-Marie Dilhuydy*

* Institut Bergonié, Centre régional de lutte contre le cancer, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux Cedex

Article reçu le 19 février 2003 accepté le 28 mai 2003

La problématique des traitements complémentaires, des traitements alternatifs ou des médecines parallèles est beaucoup plus importante qu’on ne peut l’imaginer en cancérologie. 

Actuellement, 30 à 40 % des patients américains bénéficient de ce type de traitement ; en cancérologie, la plupart des auteurs s’accordent pour une fréquence encore plus élevée, de l’ordre de 70 à 80 % [1]. 

La revue de la littérature anglo-saxonne [2] a permis de retrouver, entre 1980 et 1997, 1 000 citations sur ce sujet, avec 403 articles dont 51 sur le seul cancer du sein et 17 qui rapportaient des essais cliniques randomisés. 

En France, le livre de référence est bien celui de Schraub, La magie et la raison (1987) [3], qui a fait le point sur la nature des médecines parallèles.

Définitions

Il faut faire le distinguo entre les traitements complémentaires et les traitements alternatifs, les traitements prouvés et les traitements inéprouvés.

Les traitements complémentaires (massages, méthodes de relaxation, exercices spirituels de méditation, auto-hypnose, musicothérapie, aromathérapie, etc.) sont en fait des traitements adjuvants qui peuvent pallier les effets secondaires des traitements conventionnels et leur retentissement psychologique ; ils participent à l’amélioration de la qualité de vie des patients ; ils sont utilisés en même temps que les traitements standard spécifiques. Ils sont souvent appelés à tort traitements alternatifs ou traitements parallèles [4, 5].

Les traitements alternatifs, tels que les régimes de Gerson, de Breuss, le traitement de Di Bella, de Beljanski, le laetrile, etc. sont souvent utilisés à la place des traitements conventionnels comme traitements anticancéreux ou pour « relancer le système immunitaire », mais ils sont de plus en plus prescrits en complément des traitements standard.
La plupart des auteurs mélangent les deux types de traitement et classent dans la rubrique des médecines alternatives des médecines complémentaires.
Pour ajouter à la confusion, il faut considérer, parmi les traitements complémentaires et alternatifs, les traitements qui ont fait la preuve de leur efficacité et les traitements inéprouvés. Les traitements éprouvés ont fait l’objet d’essais méthodologiquement bien conduits et/ou ont fait la preuve de leur efficacité clinique. La psychothérapie, les techniques comportementales comme la relaxation ou la visualisation mentale, les techniques physiques comme le yoga, le tai chi, les massages, les groupes de soutien comme les groupes de parole ont prouvé leur utilité. L’homéopathie et l’acupuncture sont reconnues comme des techniques médicales.
Les traitements inéprouvés n’ont pas ou pas encore fait la preuve de leur efficacité. Ils reposent essentiellement sur la seule conviction de leurs promoteurs ou sur des témoignages essentiellement favorables (régimes particuliers, essiac, laetrile, etc.).

Reconnaissance officielle des traitements complémentaires et alternatifs (CAM)

C’est en 1992 qu’a été créé, au NIH, l’Office of Alternative Medicine (OAM). Le premier centre a été créé à l’université du Texas à Houston. En 1999, le bureau de l’OAM s’est transformé en agence fédérale avec un budget qui est passé de 2 à 100 millions de dollars par an.
Le NCI a créé en son sein, pour coordonner les différentes activités liées au CAM, l’Office of Cancer Complementary and Alternative Medicine (OCCAM) [6]. De nombreuses universités américaines disposent de centres de médecine complémentaire intégrés et de nombreuses facultés contribuent à un enseignement sur les CAM ; 15 % des hôpitaux américains [4] proposent des soins dans le cadre des CAM. Des recherches sont actuellement en cours pour tenter d’expliquer leur mécanisme et d’évaluer leur réelle efficacité [2, 5].

Différents types de CAM

L’enquête de l’UICC [7], réalisée en 1999-2000 dans de 33 pays, a permis de répertorier les CAM dans le monde selon les rubriques suivantes :
– régimes particuliers et supplémentations (vitaminothérapie à haute dose, sélénium, régimes de Breuss, de Kousmine, etc.) ;
– phytothérapie/champignons (essiac, concombre amer, aloe vera, phyto-œstrogènes, etc.) ;
– agents non conventionnels (laetrile, traitement de Di Bella, antinéoplastons de Bruzynski, métaux lourds, etc.) ;
– médecines traditionnelles (acupuncture, qi gong, médecine Sidha et Unani, rau Tahiti, etc.) ;
– médecine énergétique et autres (hyperthermie, hautes fréquences, naturothérapie, etc.).
Certains traitements ont une promotion plus particulière dans tel ou tel pays :
– gui (Viscum album/iscador) en Europe centrale ;
traitement de Di Bella (somatostatine, bromocriptine, cyclophosphamide et multivitamines) en Italie ;
– essiac (racine de bardane, oseille, rhubarbe indienne, extrait d’orme) au Canada ;
– kamateros springwater
en Grèce ;
– régime de Breuss (alimentation exclusive par des jus de légumes et des infusions) en Tchécoslovaquie ;
– vaccins Hasumi (à partir de l’urine des patients) au Japon.
Burstein et al. [8] les ont classés en soins complémentaires ou alternatifs à visée somatique ou psychothérapique :
– les soins à visée somatique impliquent une action sur l’organisme : vitaminothérapie, phytothérapie, massages, chiropraxie, régimes particuliers, acupuncture, remèdes dits énergétiques, homéopathie, remèdes populaires ;
– les soins à visée psychothérapique sont représentés essentiellement par les techniques de relaxation, les techniques d’imagerie mentale, le biofeedback, l’hypnose, le soutien de groupes d’entraide ou de groupes de prière.

CAM les plus fréquents

La revue de la littérature [4] montre, selon les auteurs, que la fréquence d’utilisation des CAM est de 9 à 84 % chez les enfants qui ont un cancer, à l’instigation de leurs parents.
Chez les adultes, elle se situe entre 18 et 83 % [4], 43 % chez les patients avec un cancer de la prostate [9], 72 % chez les patientes avec un cancer du sein [10].
Bernstein et Grasso [11], pour une série de 100 patientes dont 80 % utilisent des CAM, retrouvent la fréquence d’utilisation suivante :
vitaminothérapie (vitamine C, vitamine E) 81 % ;
– phytothérapie (thé vert, pépins de raisin, lait de chardon) 54 % ;
– techniques de relaxation (méditation, respiration profonde) 30 % ;
– massages 20 % ;
– remèdes personnels 10 %.
Adler [12] a montré dans sa série que 72 % des femmes avec un cancer du sein bénéficient d’une forme de médecine complémentaire :
– un traitement diététique particulier dans 26,6 % des cas ;
– une aide spirituelle dite énergétique dans 23,7 % ;
– une phytothérapie dans 12,9 % ;
– des massages dans 14,2 % ;
– des méthodes psychologiques dans 9,2 %.
La médecine traditionnelle chinoise a beaucoup de succès avec en particulier les herbes traditionnelles et l’acupuncture.
Burstein et al. [8], sur une série de 480 patientes qui ont présenté un cancer du sein à un stade précoce, précisent que le traitement complémentaire est utilisé de novo dans 28,1 % des cas sachant que d’autres patientes (10,6 %) l’utilisaient déjà avant l’entrée en maladie. Dans 18,8 % des cas, il s’agissait de traitements physiques et dans 21,5 % de traitements à visée psychologique.

Utilisation simultanée des CAM et des traitements conventionnels

En fait, beaucoup de patients utilisent en même temps les deux types de traitements [1, 13].
L’étude d’Eisenberg [14] portant sur 831 adultes traités pour un cancer, consommateurs de CAM, est très explicite : 79 % des patients pensent que la combinaison des deux traitements est supérieure à l’utilisation exclusive d’un seul type de traitement, mais les malades n’en informent pas obligatoirement leurs médecins.
Dans cette série, 411 patients consultent en même temps un médecin conventionnel et un prescripteur de CAM : 70 % consultent en premier un médecin conventionnel alors que 15 % consultent en premier un prescripteur de CAM. Soixante-trois à 70 % n’informent pas leurs médecins qu’ils suivent une médecine complémentaire. Parmi les 507 répondeurs qui ont expliqué pourquoi ils n’ont pas dévoilé à leurs médecins la nature de leur traitement complémentaire, on note que :
– ce n’était pas important que leur médecin le sache (61 %) ;
– leur médecin ne l’a jamais demandé (60 %) ;
– ce n’est vraiment pas « l’affaire » du médecin (31 %) ;
– leur médecin ne pourrait pas comprendre ce type de situation (20 %) ;
– leur médecin les désapprouverait (14 %) ;
– eur médecin ne voudrait plus continuer à les prendre en charge (2 %).
Dans la série d’Adler [12] concernant des patientes avec un cancer du sein, 54 % continuent les CAM sans le dire à leur médecin.
Les patients inclus dans un essai clinique randomisé peuvent poursuivre un traitement complémentaire sans que leurs médecins le sachent. L’étude de Kelly et al. [15] montre que, sur 78 enfants avec un cancer, 84 % utilisaient les CAM alors qu’ils étaient inclus dans un essai. Dans l’étude de Sparber et al. [4] sur une série de 100 patients adultes recrutés dans des essais cliniques, 63 % utilisaient des médecines complémentaires dès la confirmation du diagnostic.
Golstein et al. [16] notaient que, dans une cohorte de 82 patients adultes en cours de radiothérapie, 12 % bénéficiaient d’un régime comprenant du sélénium, du thé ou de l’ail, associé ou non à des techniques de représentations mentales.

Abandon complet des traitements conventionnels au profit des CAM

Les différentes études montrent que cette situation est relativement rare et ne concerne que 4 à 8 % des patients [17, 18].
L’étude de Verhoef et White [19] sur 31 patients donne les raisons de cet abandon :
– parent ou ami décédé d’un cancer ;
– rupture de communication avec le médecin ;
– effets secondaires importants.
L’étude plus ancienne de Cassileth et al. (1984) [20] montrait que, dans une série de 664 patients, 54 % utilisaient les deux types de traitement, 60 % poursuivaient de façon concomitante les deux traitements et que, in fine, 40 % abandonnaient le traitement conventionnel.

Les utilisateurs de CAM ont-ils un profil psychologique particulier ?

Pour Downer et al. [21] et Cassileth et al. [20], ce sont les patients les plus jeunes, dans les classes sociales les plus élevées, qui sont les plus demandeurs. Les femmes représentent la clientèle la plus fidèle.
Pour Astin [17], les facteurs prédictifs réellement significatifs de l’utilisation de CAM (série portant sur 1 035 patients) sont les suivants :
– niveau culturel élevé (p < 0,001) ;
– état général (p < 0,001) ;
– profil culturel « créatif » (p < 0,001) ;
– conception holistique de la prise en charge médicale (p < 0,02) ;
– modification profonde des valeurs personnelles à la suite de la maladie (p < 0,005) ;
– anxiété importante (p < 0,001) ;
– problèmes fonctionnels de dos (p < 0,001) ;
– douleurs chroniques (p < 0,02).
Dans cette étude, il est à noter qu’une rupture de communication éventuelle avec le médecin traitant ne représente pas un facteur prédictif réellement significatif au niveau statistique.
Pour Burstein et al. [8], qui ont analysé une cohorte de 480 patientes avec un cancer du sein à un stade précoce, 28,1 % ont utilisé des CAM aussitôt après le diagnostic de la maladie. Les raisons de cette orientation thérapeutique étaient liées à un syndrome dépressif (p = 0,09), à la peur de la récidive (p = 0,008), à un score inférieur concernant la santé mentale ou la satisfaction sexuelle (p = 0,02), à des symptômes fonctionnels plus nombreux (p < 0,001).
En analyse multivariée incluant les facteurs socio-économiques, l’âge, le statut marital, l’origine ethnique, le niveau d’éducation et les revenus financiers, ce sont les patientes les plus jeunes ou qui ont le plus haut niveau d’éducation qui suivent ce type de traitement. Il n’existe pas de lien significatif avec la nature du traitement conventionnel suivi, que ce soit la chirurgie (mastectomie ou traitement conservateur), la chimiothérapie, l’hormonothérapie ou la radiothérapie.
L’usage de traitements complémentaires est un marqueur d’une plus grande détresse psychosociale et d’une plus mauvaise qualité de vie.

Quelles sont les raisons exactes d’une attirance pour les CAM ?

Raisons liées aux malades

Le désir d’une prise en charge globale holistique [22, 23] est la raison la plus souvent évoquée.
Kroesen et al. [23] ont réalisé une enquête avec 12 focus groups et 100 patients anciens combattants utilisateurs de CAM. Les raisons évoquées étaient le manque d’une prise en charge globale par les médecins, sans conseil de régime, sans support social ou spirituel, avec un manque de confiance évident dans les différentes prescriptions habituelles.
La signification de la maladie ou la recherche de « sens » [24] peut expliquer un désir de retour aux « sources », aux médecines traditionnelles ou aux remèdes populaires qui existent depuis toujours.
La recherche d’une participation active dans le choix des traitements, dans le cadre d’une aspiration à l’autonomie, est aussi une explication. Cette attitude peut entraîner quelquefois les patients vers le déni de l’efficacité des traitements standard qu’ils refusent.
Certains traitements comme la chimiothérapie et, surtout, la radiothérapie ont des aspects techniques difficilement concevables pour des non-professionnels ; ces traitements sont vécus comme des techniques « dures », dangereuses, mal contrôlées, avec des effets secondaires, voire des complications fréquentes.
Beaucoup de patients ont foi dans l’énergie potentielle de leur corps, dans ses ressources cachées avec la conception de liens intimes entre les réactions somatiques, psychologiques et biologiques face à un stress ou à un traumatisme [13, 25]. Ils ont souvent des idées préconçues sur l’étiologie des cancers [26], et en particulier sur une psychogenèse possible. Ils pensent que les traitements complémentaires sont une panacée, occultée à tort, pour renforcer leurs défenses et lutter contre le cancer.
Les effets secondaires des différents traitements comme les nausées, les vomissements, la fatigue, les réactions dépressives ne sont pas toujours suffisamment pris en compte par les médecins [27]. Les traitements complémentaires ont là une place de choix.
Les patients, face à une maladie grave qui met leur vie en péril, désirent mettre toutes les chances de leur côté quitte à « remuer ciel et terre » et à associer traitements éprouvés et traitements inéprouvés.

Bonnes raisons des familles

La famille peut faire pression sur le patient pour qu’il utilise des CAM [28]. Cette pression peut s’expliquer par une culture particulière ou par des habitudes traditionnelles ethniques (folk medicine) [29].
La famille peut rechercher également une autonomie face à ce qu’elle dénomme le « pouvoir médical ».
La famille souhaite que son parent malade bénéficie d’une prise en charge optimale qui lui procure le maximum de chances quitte à utiliser tous les traitements imaginables. En cas d’évolution ultérieure péjorative, elle aura fait « ce qu’elle devait faire », ce qui évite toute culpabilisation ou tout remord déstabilisant.

Raisons liées au contexte culturel

Les conceptions personnelles de la maladie, du savoir scientifique, du pouvoir en général, de la fragilité ou non de l’environnement et de son propre corps interviennent dans les choix des patients et de leurs familles [30].
Le patient peut résister spontanément aux prescriptions médicales standard si le savoir médical est considéré comme un savoir hiérarchique.
Il peut avoir plus confiance dans des remèdes populaires, traditionnels, conseillés par des proches qui parlent la même langue, qui l’aiment et le comprennent. Il peut aussi se méfier de traitements dits modernes dont il n’a aucune expérience.
Pour beaucoup de patients, le naturel est forcément bénéfique, ce qui explique le succès des plantes médicinales chinoises alors que ces « traitements » ne sont pas toujours dénués de toxicité. On sait par exemple que des plantes du genre Aristolochia, prescrites dans le cadre d’un régime amaigrissant, ont été à l’origine d’une « épidémie » d’insuffisance rénale en 1992 en Belgique avec un excès de tumeurs urothéliales.
Les effets secondaires des CAM sont bien investigués dans le guide rédigé par l’American Cancer Society [31].
Il faut également souligner que les prescripteurs de traitements inéprouvés, qu’ils soient complémentaires ou alternatifs, ont beaucoup moins de procès que les médecins conventionnels et gardent souvent, dans l’esprit populaire, une bonne réputation.
La presse féminine et la press people évoquent souvent les traitements complémentaires qui font la une de leurs journaux. L’enquête Parcours de femmes réalisée en 2001 [32] auprès de 3 000 patientes qui ont présenté un cancer gynécologique ou un cancer mammaire a bien mis en évidence le rôle de la presse féminine dans l’information des patientes : 62 % des patientes manquent d’informations ; 68 % les obtiennent en fait par la lecture de la presse féminine, 74 % auprès de patientes qui ont subi le même traitement, 59 % auprès de personnes qui travaillent dans le milieu médical, 14 % sur internet et seulement 8 % auprès d’associations de bénévoles ou d’anciens malades.

Raisons liées à une rupture de communication médecin-malade

Le temps dédié aux consultations est souvent insuffisant [33], avec un temps moyen de 7 minutes, avec une interruption du malade par son médecin au bout de 90 secondes. Les patients n’ont pas toujours le temps de raconter « leur histoire », d’expliquer tous leurs problèmes.
Les médecins oublient [34] les règles bien connues d’une bonne communication avec son aspect verbal et son aspect non verbal, l’empathie nécessaire, la nécessité d’une information exacte et claire dans un environnement propice à l’échange ; le support social est trop souvent négligé.
Le patient peut penser aussi que la distance sociale et intellectuelle avec son médecin est trop grande et que, dans ces conditions, il n’est pas possible d’élaborer un climat de compréhension ou de confiance.
Beaucoup de médecins ne connaissent pas les CAM et ne sont pas capables d’en parler ; 71 % ne veulent pas en parler [8] alors que 75 % des patients le souhaiteraient [35]. S’ils connaissent cette problématique, la plupart des médecins hésitent à en parler, sachant pertinemment que la discussion sur ce sujet va entraîner des questions multiples et « alourdir » le temps de consultation qui deviendra difficile à maîtriser [13].
Le médecin met trop souvent en avant dans son argumentaire « la preuve » ou « l’évidence scientifique », quitte à donner les résultats des différents essais internationaux, en faisant allusion aux probabilités des événements possibles, en oubliant que ce n’est pas ce qui compte le plus pour un individu face à une maladie grave et éventuellement à sa mort, en oubliant la différence entre la personne et le collectif statistique.
Certains médecins expriment plus ou moins discrètement leur mépris, si ce n’est leur colère quand les patients évoquent la possibilité d’un traitement complémentaire conseillé par un ami, prôné dans la presse ou sur internet. Cette attitude peut être considérée par le malade comme la preuve d’une « arrogance scientifique » qui peut d’ailleurs cacher une certaine ignorance [13].

En tant que médecin prescrivant des traitements éprouvés, quelle est la meilleure attitude à adopter ?

Les travaux de Holland et al. [36], repris par Doan [22], ont permis de définir, face à cette problématique, des règles simples à respecter pour tenter d’améliorer la relation médecin-malade ; les médecins doivent :
– être bien informés des traitements complémentaires et alternatifs actuels ;
– analyser les raisons pour lesquelles un patient s’intéresse à ce type de traitement ;
– savoir donner des informations précises aux patients et à leur famille ;
– être capables de susciter des questions sur ce sujet ;
– pouvoir discuter des aspects positifs et négatifs des traitements complémentaires et alternatifs ;
– être capables de ne pas porter de jugement de valeur sur le choix des patients et de leurs familles ;
– savoir discuter des risques liés aux effets secondaires possibles et des bénéfices escomptés ;
– être capables d’assurer un suivi régulier de cette problématique au décours de l’évolution de la maladie dans la mesure où le patient peut modifier ses choix et ses comportements.

Conclusion

L’utilisation des médecines complémentaires et alternatives remonte à la nuit des temps. Il y a 5 300 ans mourait dans un glacier alpin un jeune chasseur dont le corps a été découvert en 1991 en excellent état de conservation. Des chercheurs italiens ont réussi à faire son bilan de santé. L’homme souffrait de troubles intestinaux liés à la présence de vers parasites : il avait emporté dans sa besace des baies contenant une substance toxique pour les vers correspondant à un véritable médicament phytothérapique. Par ailleurs, on a retrouvé sur ses articulations déformées des tatouages magiques destinés sans doute à soulager ses douleurs comme certains pentacles chinois le font encore aujourd’hui. « Voilà un exemple indiscutable d’emploi simultané de médicaments efficaces et de signes magiques pour vaincre la maladie. [37] »
L’usage de traitements complémentaires associés aux traitements standard éprouvés est tout à fait compréhensible dans la mesure où ces traitements peuvent soulager et rassurer les patients. Par ailleurs, si leur efficacité ne peut pas toujours être prouvée avec les méthodes scientifiques habituelles, on ne peut pas non plus nier la possibilité d’un effet placebo.
Ces traitements, qu’ils soient en fait complémentaires ou alternatifs, ne sont pas dénués d’effets secondaires et peuvent entraîner des complications d’autant plus dangereuses qu’elles ne seront pas contrôlées chez un patient non averti. C’est une raison supplémentaire pour la nécessité d’un dialogue ouvert et confiant sur ce sujet entre le patient et son médecin.
L’utilisation de traitements réellement alternatifs inéprouvés qui se substituent aux traitements efficaces reste pour les médecins un échec dramatique dans la mesure où leurs patients sont non seulement bernés, avec de faux espoirs et les conséquences financières que l’on connaît, mais encore perdants dans leurs chances de survie.
Le dialogue médecin-malade en cancérologie ne peut s’affranchir de l’évocation de cette problématique. Le désir des patients de suivre des traitements « supplémentaires » complémentaires ou alternatifs devrait alerter les médecins car cette attirance s’explique le plus souvent par une anxiété majeure, par un syndrome dépressif patent ou par des symptômes physiques importants et mal contrôlés.

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