ARTICLE
Les liens entre événement de vie, dépression, personnalité,
style d'adaptation, soutien social et la survenue d'un cancer semblent
tenir du mythe dans la médecine actuelle qui structure son savoir
théorique en référence aux sciences exactes, divisant
son objet d'étude en sections de plus en plus spécialisées,
risquant ainsi d'entretenir l'illusion que le tout est égal à
la somme des parties, que l'être humain se réduit à
une somme de cellules. Ce n'est cependant que depuis la fin du siècle
dernier que la médecine s'est réellement scindée
en deux approches : l'une scientifique mise à l'avant-plan et l'autre
relationnelle, soit déconsidérée, soit considérée
comme allant de soi. Galien, au iie siècle de notre
ère, postulait déjà l'existence d'un lien entre mélancolie
et cancer [1]. De même, les travaux de Gendron [2] et Walshe [3]
mettent en parallèle l'histoire de la maladie et l'histoire de
vie de leurs patients. Ainsi, ce que Gendron observe, Maudsley dans son
ouvrage, The Physiology of Mind (1876), l'interprète : «
Le chagrin qui peut s'exprimer par des gémissements et des pleurs
est vite oublié tandis que la peine muette qui sans cesse ronge
le cur, à la fin le brise. »
Ces préoccupations sont toujours d'actualité dans notre
culture occidentale, comme en témoigne cette affirmation du cinéaste
Woody Allen dans son film Crime et délit (1989) : «
Rather to make a depression, I' develop a cancer. » La littérature
contemporaine nous interpelle également dans ce sens. Ainsi Milan
Kundera dans l'Insoutenable Légèreté de l'être
[4] évoque-t-il un lien entre les événements en Tchécoslovaquie
lors de l'invasion russe et le développement d'un cancer chez son
héros : « Le cancer qui sommeillait sans doute discrètement
dans son corps depuis quelque temps avait fleuri comme une rose. »
Enfin, nombreux sont ceux qui, en tant que soignants, patients ou en référence
à un proche, mettent implicitement en relation cancer et psychologie.
Ainsi, peut-on entendre : « Ce n'est pas arrivé à
n'importe quel moment », « Pourquoi moi, qu'est-ce que
j'ai fait ? », « C'est parce que ma femme m'a quitté
».
Épidémiologie : entre craintes
et réalité
Un sondage nous apprend que, pour la Belgique, c'est le cancer que 72
% des individus rapportent comme pour leur crainte principale en termes
de santé, alors que, dans les faits, il en touchera 23 %. Cette
discordance ne se retrouve pas dans le cas des maladies cardio-vasculaires,
où craintes et faits sont superposables [5]. Des voies explicatives
de cette hypertrophie des craintes du cancer existent.
Avant tout, l'image du cancer rime avec celle d'un mauvais pronostic
et suscite l'angoisse pour les patients comme pour les soignants. Ainsi,
de nombreux auteurs et praticiens rapportent une détresse émotionnelle
marquée chez les sujets confrontés au cancer [6], même
si les résultats issus de la méta-analyse de van't Spijker
et al. [7] incitent à plus de prudence. Passant en revue
56 recherches publiées depuis 1980, ces derniers démontrent
en effet une grande variabilité dans la fréquence des syndromes
anxieux et dépressifs parmi les patients cancéreux ; seule
l'occurrence de ces derniers semble supérieure à celle de
la population normale, se maintenant davantage au cours des mois suivant
le diagnostic.
Mais ces résultats démontrent surtout une grande variabilité
des réactions au diagnostic, selon le type de cancer et l'âge
du patient. Chaque type de cancer semble ainsi porteur de représentations
sociales plus ou moins chargées d'angoisses et de craintes, influencées
par l'adéquation entre la menace perçue par le sujet et
la période de son cycle de vie1.
Mais les soignants ne sont pas davantage épargnés sur
le plan psychologique par le cancer. Ainsi, bon nombre de facteurs propres
à la prise en charge oncologique constituent une source de stress
importante [8], amenant chez un peu moins d'un tiers des oncologues un
épuisement professionnel (burn out) [9]. Cet épuisement
est un « syndrome à trois dimensions en réponse
à un stress émotionnel chronique comprenant un épuisement
émotionnel et physique, une déshumanisation de la relation
et une baisse du sentiment d'accomplissement personnel professionnel
» [10]. Ce syndrome apparaît donc suite à l'accumulation
de situations chargées sur le plan émotionnel. Cette accumulation
va mettre en place une fatigue physique et psychique importante poussant
le sujet à un désinvestissement professionnel. Celui-ci
mènera alors au sentiment d'échec et à la relation
déshumanisée au malade.
Néanmoins, au-delà de ces angoisses, le taux moyen de
survie des patients, après 5 ans et pour tous les cancers confondus,
est passé de 20 % en 1920 à 52 % en 1986 (National Cancer
Institute, 1995). Ces pourcentages de succès sont malgré
tout disparates selon le type de cancer, tout à fait appréciables
pour le cancer de la glande thyroïde mais toujours décourageants
pour ceux du pancréas, du foie et de l'sophage. Au-delà
de ces différences, un certain nombre de processus sont communs
à tous les cancers.
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1 Signalons néanmoins que les recherches s'attachant aux
réactions au diagnostic sont rarement prospectives, rendant possible
la confusion avec les facteurs lui précédant, voire participant
à la genèse de la maladie (nous y reviendrons).
La carcinogenèse
Pour rappel, la carcinogenèse implique deux étapes principales
: l'initiation et la promotion. L'initiation est la transformation d'une
cellule normale en une cellule maligne. Cette transformation peut résulter
de l'activation inappropriée d'un oncogène et/ou de la désactivation
inappropriée d'un gène suppresseur de cancer (antioncogène).
Ces deux types de dysfonctionnement de gènes essentiels dans les
mécanismes de division et de transformation cellulaire peuvent
ainsi résulter d'une prédisposition génétique,
de l'exposition à un virus, de mécanismes de réparation
de l'ADN altérés ou d'une capacité réduite
de l'organisme à métaboliser les agents carcinogènes
exogènes [11].
Au niveau de la prédisposition génétique, les chercheurs
dans le domaine des cancers familiaux du sein, par exemple, ont soupçonné
la région q12-q23 du chromosome 17 d'en être la cause [12].
Trois ans plus tard, le gène BRCA1 monte sur le podium des candidats
à l'explication d'une susceptibilité génétique
de ce cancer [13]. Toutefois, ces résultats doivent être
pris avec prudence, les facteurs génétiques ne constituant
que 5 % de la part attribuable au cancer du sein [14].
Suit alors la phase de promotion du cancer. Une cellule maligne peut
en effet rester quiescente sans proliférer. Ce n'est que suite
à sa stimulation qu'elle pourra proliférer et envahir les
structures biologiques voisines sous la forme d'une tumeur locale. L'étude
des facteurs de promotion impliqués à cette étape
en est encore à ses débuts. On soupçonne notamment
des agents comme l'alcool, la saccharine ou encore l'amiante [11].
Enfin, la phase de progression, marquée par une fragilisation
des défenses de l'organisme via les relais hormonaux et
immunologiques, permet l'apparition du cancer à distance sous forme
de métastases. Cette troisième phase est également
dépendante de facteurs génétiques tels que les gènes
de dissémination métastatique (ceux impliqués, par
exemple, dans l'expression des protéases) et les gènes de
résistance à la chimiothérapie (tel le gène
mdr-1) [11].
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1 Ainsi, un patient ayant un ajustement de type déni s'adaptera
peut-être mieux au diagnostic dans un premier temps, mais pourrait
mettre son évolution médicale en danger si ce comportement
entraînait une diminution importante de sa compliance aux traitements.
De même, un patient démontrant un esprit combatif au début
de sa maladie pourrait être fortement troublé sur le plan
psychologique en cas d'évolution somatique défavorable,
malgré tous ses efforts. De plus, ce type d'adaptation, à
l'inverse du déni, offre une place importante au cancer dans l'existence
du sujet.
La psychogenèse du cancer
Ces progrès spectaculaires de la génétique moléculaire
ne doivent pas cependant nous empêcher d'interroger le problème
dans un autre sens, en nous demandant si le cancer est une maladie locale
qui se généralise ou une maladie générale
qui se localise. Selon cette dernière hypothèse, le cancer
serait une maladie de l'organisation des systèmes d'interactions
cellulaires et non une maladie des cellules. Ce trouble de l'organisation
implique-t-il une maladie de l'organisation psychique ? C'est cette voie
périlleuse qu'ont empruntée les chercheurs qui se sont intéressés
à l'hypothèse « psychogénétique »
du cancer. Cette voie devient franchement complexe lorsqu'on tient compte
des différentes phases du cancer. En effet, s'il existe une participation
psychologique à la maladie cancéreuse, elle peut intervenir
avant le diagnostic, configurer le cours du traitement, infléchir
la phase de rémission et même caractériser la progression
de la maladie. Parmi les différents facteurs psychologiques explorés
dans ce type de recherche se retrouvent principalement : le stress, le
style d'adaptation, la dépression et la personnalité dite
cancéreuse (type C).
Le stress
Au sein des sciences sociales, le concept de stress a été
approché par deux voies de recherche principales : une voie biologique
et une voie psychosociale (impliquant une approche sociale et une approche
cognitive interactive du stress). L'approche biologique du stress considère
celui-ci comme l'ensemble des réactions physiologiques manifestées
par un individu, victime d'une agression ou d'une menace en provenance
de son environnement interne et/ou externe (le stresseur). C'est dans
cette perspective que s'inscrivent les travaux de Selye [15] et les recherches
ayant démontré de nombreuses et complexes interactions entre
les systèmes nerveux, endocrinien et sanguin [16].
En revanche, l'approche sociale du stress considère celui-ci
comme un stimulus provenant de l'environnement du sujet, dépassant
ses capacités d'adaptation. Cette approche a débouché
sur les recherches consacrées aux événements de vie
jugés a priori stressants selon les auteurs ou a posteriori
selon les résultats d'enquêtes (le décès d'un
proche, le divorce, l'arrivée d'un enfant, etc.). Cette approche,
présentant la limite importante de considérer le stresseur
comme « extérieur » au sujet, va être complétée
par une approche tenant davantage compte de ses caractéristiques
et de son traitement cognitif de la situation. C'est l'approche interactive
et cognitive du stress, développée principalement par Lazarus
et Folkman [17].
Ces derniers considèrent le stress comme le résultat de
l'interaction d'un sujet avec son environnement, dans lequel ce dernier
est perçu comme appauvrissant ou menaçant les ressources
de la personne et comme mettant son bien-être en danger [17]. C'est
donc davantage le traitement cognitif que le sujet fait de la réalité
qui est à la source des réactions de stress, que l'événement
lui-même, une situation pouvant être à l'origine d'un
stress beaucoup plus important pour un individu que pour un autre. Ce
stress appelera alors la mise en place de mécanismes d'ajustement
(coping) constitués de l'ensemble des efforts accomplis
pour essayer de résoudre les problèmes suscités par
les demandes externes ou internes qui s'exercent sur l'organisme et que
le sujet perçoit comme autant de menaces potentielles pour son
bien-être [17]. Cet ajustement peut se manifester par un comportement
destiné à diminuer l'impact du stresseur (en agissant concrètement
sur lui ou en se mettant à distance), mais également par
un traitement cognitif particulier de la réalité le rendant
moins menaçant sur le plan subjectif.
Au sein de ces trois approches, des recherches impliquant des animaux
de laboratoire ou des êtres humains ont tenté de mettre au
jour l'influence du stress sur l'apparition et/ou l'évolution du
cancer.
* Les recherches animales
Justice publie, dès 1985 [18], une revue de la littérature
cherchant à explorer les liens entre stress et cancer chez l'animal.
Selon celui-ci, l'impact du stress sur le développement d'une tumeur
dépend de deux variables principales : le temps d'application du
stresseur et le type de tumeur analysé. Ainsi, le fait d'exposer
l'animal à un stresseur pendant la phase de croissance d'une tumeur
d'origine non virale retarderait son développement, à condition
que le stresseur soit d'une intensité suffisamment élevée
et appliqué durant une période adaptée à la
vitesse de croissance de la tumeur. En revanche, l'exposition au stresseur
avant l'implantation de la tumeur non virale provoquerait une accentuation
de son développement. Le tableau inverse se dessinerait pour les
tumeurs d'origine virale, dont la croissance serait soutenue par l'exposition
au stress (cet effet étant relié à une diminution
du fonctionnement immunitaire) et inhibée dans la période
suivant cette exposition (les liens avec le fonctionnement immunitaire
n'étant pas établis aussi clairement à ce niveau).
Tout semble donc démontrer que le stress n'a d'influence immunologique
néfaste sur l'évolution d'une tumeur que si cette dernière
est d'origine virale. Ce dernier type de tumeur ne concernant que 2 à
3 % des cancers, la grande majorité d'entre eux seraient freinés
par le stress, chez l'animal. Néanmoins, la transposition de ces
résultats à l'être humain est difficile pour au moins
deux raisons : d'une part, le fait que Justice trouve lui-même quelques
exceptions à ses conclusions, notamment dans les travaux de Riley
[19] (Cf. infra), démontrant que la réalité
est plus complexe [20] et, d'autre part, l'impossibilité de prendre
en considération la perception subjective du stress que peut avoir
l'être humain. Les études approchant celui-ci ne manquent
pourtant pas non plus de biais.
* Pour l'être humain
Les premières approches relatives à l'impact du stress
sur l'apparition et/ou l'évolution du cancer chez l'homme sont
menées par Leshan et al. [21]. Ces auteurs relèvent
l'étonnante récurrence d'un même parcours de vie chez
les sujets atteints d'un cancer : une répression des affects, un
désespoir résigné et la perte d'une relation importante
dans les 6 à 30 mois avant la découverte du cancer. Leurs
données sont rétrospectives, issues de l'écoute des
patients.
Mais d'autres auteurs ont préféré recourir à
l'usage de questionnaires standardisés évaluant la fréquence
et l'incidence d'événements de vie significatifs. Armés
de résultats chiffrés, ils se sont penchés avec plus
ou moins de bonheur sur la relation entre événements de
vie et cancer, en termes de taux d'apparition et/ou de survie ; les conclusions
de ces études se répartissent entre confirmation [22-29]
et infirmation de cette relation [30-41].
Or, beaucoup de ces travaux comportent des abus dont l'un, essentiel,
est d'omettre que tout le monde est forcément confronté
à des événements de vie. Lorsque survient le cancer,
il n'est donc pas compliqué de repérer des événements
qui l'ont précédé, du moins pour les études
rétrospectives, majoritaires dans ce secteur de recherche ; et
ce, même si des résultats tranchés n'apparaissent
pas pour autant au sein des études prospectives [42, 43]. De plus,
d'autres recherches ont rapporté, chez les sujets déprimés,
une tendance à rapporter des événements de vie négatifs
supérieure à la moyenne [44]. Étant donné
la fréquence importante de troubles dépressifs chez les
sujets cancéreux, le point clé est donc l'impact du cancer
sur la perception de son existence et les différentes manière
d'y faire face. Cet ensemble de recherches démontre donc les limites
et difficultés inhérentes aux études relatives à
l'impact du stress sur l'apparition et l'évolution du cancer chez
l'homme. D'autres recherches ont alors tenté d'établir l'impact
des réactions suscitées par le diagnostic du cancer sur
l'évolution ultérieure des patients.
L'importance du style d'adaptation
Une autre méthode consiste donc à étudier l'effet
de l'attitude psychologique face au diagnostic sur l'évolution
du cancer. Au niveau du cancer du sein, dans une étude désormais
célèbre, Greer et al. [45-47] ont ainsi suivi le
devenir de femmes ayant subi un mastectomie au départ d'un même
stade de gravité de la maladie, en fonction de quatre stratégies
d'adaptation psychologique. Il apparaît assez clairement que les
femmes qui ont recours à un style d'adaptation passif, de type
désespoir ou acceptation stoïque, ont un taux de survie après
13 ans nettement moindre que celles qui font preuve d'un esprit combatif,
voire d'un déni. Ces résultats ont été retrouvés
par d'autres équipes [48, 49]. De même, Faller et al.
[50] ont démontré que les sujets confrontés au diagnostic
de cancer du poumon rapportant une adaptation au diagnostic marquée
de dépression et décrits comme souffrant d'une détresse
émotionnelle importante présentent un temps de survie significativement
plus réduit.
Néanmoins, d'autres recherches, poursuivant le même objectif,
ont eu des résultats moins convaincants [51-54]. De plus, ces recherches
présentent la faiblesse majeure de n'approcher l'ajustement des
patients qu'une fois pour toute, au début de leur suivi. Or, le
type d'ajustement semble évoluer avec la maladie [55, 56], se révélant
selon les situations plus ou moins adapté au bien-être des
patients1.
Tentant de dépasser ces limites, Watson et al. [57] réalisent
une étude longitudinale auprès d'une cohorte de 578 femmes
atteintes d'un cancer du sein invasif. Ils mettent en relation les réactions
psychologiques de ces patientes respectivement 4 à 12 semaines
et 1 an après le diagnostic, et les taux de survie et de rechutes
observés 5 ans plus tard. Contrairement aux résultats de
Greer et al. [45-47], Watson et al. [57] n'observent aucune
relation entre ces taux et la tendance des patientes à développer
un esprit combatif face à la maladie. En revanche, une association
significative est démontrée avec les réactions marquées
de désespoir et de sentiment d'impuissance, liées à
une évolution médicale moins positive. Enfin, aucune association
entre la tendance à réprimer ses émotions et l'évolution
médicale n'est observée.
Les études relatives à l'impact de l'adaptation au diagnostic
sur l'évolution médicale des patients ne semblent donc pas
davantage faire l'unanimité. Néanmoins, leur réalisation
aura permis de se rendre compte des différentes manières
de s'adapter au diagnostic du cancer et de leurs conséquences sur
le bien-être des patients.
Dépression et cancer
D'autres recherches ont abordé l'hypothèse selon laquelle
la dépression comme telle prédispose au cancer. Signalons
tout d'abord, qu'en termes de survie, l'étude de Watson et al.
[57] que nous venons d'aborder démontre un taux de mortalité
accru chez des femmes souffrant d'une dépression lors de la première
année suivant le diagnostic. En revanche, les résultats
des études relatives à l'impact de la dépression
sur l'incidence du cancer font le bonheur des défenseurs de l'hypothèse
[58-62] tout comme celui de ses détracteurs [63-68].
La question est peut-être mal posée. En effet, il paraît
difficile de parler de facteurs psychologiques influençant l'apparition
d'une maladie dont on ne connaît pas précisément la
durée exacte, ni dans sa phase asymptomatique, ni dans sa phase
symptomatique. En effet, si des modélisations précises ont
été faites quant à l'histoire des cancers [69], peu
nombreuses sont les études qui en tiennent compte. Ainsi, si dépression
il y a, elle peut tout autant constituer la cause que la conséquence
du cancer. Les seules études échappant à ce biais
sont les essais épidémiologiques prospectifs qui suivent
l'évolution d'un échantillon important de population [59,
70-72].
Les études épidémiologiques
prospectives
L'équipe de Grossarth-Maticek [73] a ainsi décrit l'évolution
de trois échantillons de population. Le premier concerne celle
d'un village yougoslave, les deux autres des sujets allemands de la ville
d'Heidelberg. Les chercheurs ont relevé, parmi cet échantillon,
des traits de personnalité visant à prédire le risque
de développer ultérieurement un cancer. Dix ans plus tard,
une proportion importante de patients (près de 45 % pour le groupe
yougoslave) avaient été effectivement décrits comme
sujets à risque par rapport au petit groupe qui avait été
décrit comme étant à risque cardiovasculaire. De
plus, la pertinence de prédiction des auteurs est accrue pour les
sujets décrits comme stressés par leur entourage. Ainsi,
les traits de personnalité sont importants, mais c'est l'interaction
entre ces traits et le fait d'être stressé qui semble majorer
le risque.
De telles études sur 10 ou 20 ans sont fort coûteuses.
C'est pourquoi d'autres chercheurs se sont attachés à trouver
des prédicteurs psychologiques à un moment précis,
par exemple entre la consultation et le diagnostic, dans le cas du cancer
du sein, avant les résultats de la biopsie. Beaucoup de ces études
impliquent un protocole en double aveugle. Dans ces conditions, Greer
et al. [34], au moyen d'échelles psychométriques,
Wirsching et al. [74] sur la base d'interviews et Jasmin et
al. [75] à partir d'entretiens de type psychanalytique arrivent
à identifier correctement un nombre impressionnant de femmes chez
qui l'on découvrira une tumeur maligne plutôt qu'un nodule
bénin. Ce type de protocole a aussi été utilisé
par Chen et al. [76] et Protheroe et al. [77] qui ont tenté
de relier la présence d'événements de vie stressants
rapportés par des femmes avant une biopsie mammaire et le diagnostic
de cancer du sein. Or, si les premiers constatent que les femmes dont
la biopsie se révélera positive ont une probabilité
12 fois plus élevée que les sujets sains d'avoir vécu
des événements de vie stressants durant les 5 ans précédents,
Protheroe et al. [77] n'observent aucune différence significative
à ce niveau pour la même période.
Au terme de cet inventaire, nous voici confrontés à une
multiplicité d'études qui s'inscrivent à des stades
différents de la maladie, tantôt rétrospectives, tantôt
quasi prospectives, voire prospectives. Elles concernent, et c'est là
aussi la source de certaines controverses, des cancers différents,
des traitements oncologiques différents, des populations différentes,
étudiées avec des méthodologies d'investigations
psychologiques diverses. Cependant, en compilant l'ensemble des résultats,
surnagent avec redondance les composantes d'un portrait robot, c'est-à-dire
qui ne ressemble exactement à aucun patient, mais qui en rassemble
les grands traits. Cette redondance a poussé de nombreux auteurs
à rapporter l'apparition du cancer à une personnalité
particulière, porteuse de ces différents traits : la personnalité
de type C.
La personnalité de type C
Se dégage ainsi comme caricature du patient à risque celui
se sentant menacé, réprimant ses affects, ayant tendance
à s'oublier lui-même au profit d'un climat de coopération
et d'harmonisation. Il est prédisposé à un désespoir
caché et il ne tient pas compte de ses besoins biologiques. Il
ne cultive pas son jardin intérieur puisqu'il est réticent
à se pencher sur lui-même [78]. De nombreux auteurs ont tenté
de relier ce type de personnalité à l'apparition et/ou à
l'évolution du cancer. Néanmoins, ces différentes
études apportent des résultats ambigus [20].
Pour tenter de dépasser ce constat, Kreitler et al. [79]
suivent trois groupes de femmes en attente de chirurgie : deux groupes
formés de sujets pour qui la chirurgie permettra de déterminer
le caractère malin de symptômes mammaires et un groupe en
attente de chirurgie sans lien avec le cancer. Ces auteurs démontrent
que, si ces trois groupes ne sont pas distinguables au niveau de la répression
des émotions avant la biopsie, le groupe confronté au diagnostic
du cancer va développer, après l'obtention du résultat,
une répression des émotions significativement plus importante.
Si d'autres études apportaient des éléments allant
dans le même sens, la personnalité de type C pourrait se
révéler un concept davantage associé à la
confrontation au cancer qu'un facteur prédictif de cette maladie.
Néanmoins, cette notion de personnalité cancéreuse
associée à la répression des émotions et au
non-intérêt pour sa propre personne s'est peu à peu
diffusée dans les équipes d'intervenants médicaux.
Cette non-reconnaissance des besoins biologiques nous permet, par ailleurs,
de comprendre ce qui préoccupe les médecins : le délai
avant la démarche de consultation, 50 % des patients cancéreux
laissant passer 3 mois en moyenne entre l'apparition des premiers signes
et la démarche de consultation [80]. Cette réticence à
se pencher sur soi et à gérer sa santé s'illustre
également par les résultats d'une de nos études lorsque
l'on constate que, dans le cas de leucémie chez l'adulte, 57 %
des patients ont fait la première démarche médicale
poussés par leur entourage plutôt que de leur propre initiative
(non publié).
C'est d'ailleurs sans doute pour apprendre à ces sujets à
moins se négliger que les manuels en psycho-oncologie s'accordent
tous pour constater qu'un bon pronostic est associé à un
esprit combatif et à un réseau social de qualité.
Néanmoins, les résultats de Watson et al. [57] rapportés
ci-dessus invitent à plus de prudence quant à l'esprit combatif.
Mais la diffusion de cette croyance a poussé les différents
intervenants oncologiques à considérer que, si le patient
ne présentait pas ces deux caractéristiques, une thérapie
psychologique adjuvante était indiquée. Mais ces thérapies
sont-elles capables de faire évoluer le mode d'adaptation du patient
jusqu'à influencer le décours ultérieur de la maladie
? Autrement dit, une aide psychothérapique peut-elle prolonger
la survie ?
Il semble que oui, selon deux travaux publiés dans des revues
de prestige [81, 82]. Le premier nous montre que la psychothérapie
et la suggestion, en ce qui concerne des femmes atteintes d'un cancer
du sein métastasé, doublent la durée de survie. Le
deuxième concerne un suivi à 6 ans de patients présentant
un mélanome et montre qu'un soutien avec relaxation et gestion
du stress divise par quatre le risque de décès. Néanmoins,
des critiques de ces études telle celle de Fox [83] et la présence
d'autres études apportant des résultats moins nets, démontrant
surtout une augmentation de la survie à court terme [84, 85], invitent
à plus de prudence.
Rien ne permet donc d'assurer fermement, actuellement, qu'une aide psychologique
permet une augmentation significative du temps de survie du malade. Néanmoins,
cette thérapie adjuvante peut se révéler utile en
termes de bien-être et de qualité de vie du patient. Mais,
ici aussi, la prudence est de rigueur. En effet, psychothérapie
ne doit pas rimer avec transition obligatoire vers un esprit combatif,
soutenir avec vigueur l'importance de la lutte contre le cancer ne permettant
pas toujours pour autant au patient de « guérir envers
et contre tout » comme l'affirme le titre du livre de Simonton
et al. [86]. Et c'est peut-être ici que le bât blesse.
En effet si, malgré tous les efforts du patient, la maladie progresse,
la méthode Simonton risque d'induire une culpabilité par
responsabilisation abusive. Ce risque n'est pas uniquement théorique,
les résultats de Watson et al. [57], rappelons-le à
nouveau, démontrant l'absence de lien entre un esprit combatif
face au diagnostic et le taux de survie et/ou de rechutes à 5 ans.
Favoriser une prise de conscience, une position active et entretenir l'espoir
doivent donc se faire dans des limites réalistes.
Un autre abus est celui de la métaphore causaliste explicative.
« Toutes les larmes que je n'avais pas pleurées et n'avais
pas voulu pleurer au cours de ma vie se seraient massées dans mon
cou et auraient formé cette tumeur parce que leur véritable
destination, à savoir d'être pleurées, n'avait pu
s'accomplir » [87]. Il s'agit d'un véritable saut de la
logique symbolique prise au pied de la lettre à la logique biologique,
que n'autorise absolument pas l'état actuel des connaissances.
De tels abus ont contribué à disqualifier l'apport de
la psychologie à l'oncologie et à briser les ponts de leur
collaboration, hormis peut-être dans le domaine des soins palliatifs.
Mais les réactions à ces abus risquent de créer d'autres
déséquilibres. En effet, si la thérapeutique oncologique
s'appuie exclusivement sur la triade chirurgie-radiothérapie-chimiothérapie,
elle risque de tracer simultanément une voie royale compensatoire
vers les médecines parallèles.
Ce qui correspond peut-être sur le plan technique à une
certaine déshumanisation de la médecine curative trouve
un corollaire dans le domaine de la médecine préventive
bien illustré par les termes du Code européen contre le
cancer : « Ne fumez pas, modérez votre consommation d'alcool,
mangez des fruits et des légumes, protégez-vous du soleil,
respectez les conseils d'hygiène et de sécurité,
faites-vous examiner par un médecin au moindre changement, consultez
un médecin en cas de troubles persistants, faites pratiquer régulièrement
un frottis vaginal, surveillez vos seins ». Ces conseils sont
sans doute pleins de bon sens, mais se retrouvent sous la forme d'une
série de restrictions négatives soigneusement épurées
de la moindre allusion à un quelconque facteur émotionnel.
Or, il existe un tronc commun à ces recommandations. Gérer
son environnement et son hygiène de vie revient tout compte fait
à faire attention à soi : attitude et comportement. Se faire
examiner et consulter à temps revient tout compte fait à
faire attention à soi et à savoir demander de l'aide : attitude
et comportement. On pourrait ainsi mettre encore de nombreuses autres
recommandations d'hygiène de vie. L'inefficacité sur les
véritables patients à risque est à craindre puisqu'on
omet le facteur de risque le plus important, qui les sous-tend tous :
celui qui consiste à s'exposer à des facteurs de risques
(facteur de méta-risque), c'est-à-dire ne pas savoir prendre
soin de soi.
Il est donc urgent de rétablir la communication entre psychologie
et oncologie. Dans cette optique, une piste de recherche judicieuse étudiant
depuis quelques années les relations entre émotions et maladies
physiques paraît prometteuse : la psycho-neuro-endocrino-immunologie.
La psycho-neuro-endocrino-immunologie
Rappelons le deuxième grand volet de la carcinogenèse
: la fragilisation des défenses de l'organisme via des facteurs
hormonaux et immunologiques. Il est maintenant clairement établi
que la cellule fait partie d'un système complexe, impliquant de
nombreux mécanismes de communication et d'interactions. On sait
ainsi que le système endocrinien, le système nerveux et
le système immunitaire ne fonctionnent pas de façon autarcique
mais sont continuellement en interaction au profit de la perspective d'un
état d'homéostasie. Cet édifice est modulé
par notre vie intrapsychique, de même que par les caractéristiques
de notre environnement socio-familial. Ainsi, entre le stress et notre
système immunitaire se profile une multiplicité d'interactions
circulaires par la cascade des relais neuro-endocriniens qui sont autant
d'échanges et de traitements d'informations entre le cerveau et
la périphérie.
Le système immunitaire lui-même correspond à un
ensemble très dynamique de collaboration entre cellules dont les
échanges se font par des agents messagers comme les lymphokines
et l'interféron [88]. Au passage, pointons ici les cellules naturelles
tueuses (natural killer cells-NK) capables de lyser, de détruire
des cellules anormales même sans activation préalable. Ces
NK sont particulièrement intéressantes dans le cas du cancer
puisque la plupart des cellules cancéreuses sont par nature très
faiblement antigéniques.
Entre les facteurs psychologiques et le cancer, alors que nous connaissions
déjà bien les hormones du stress, est ainsi venue se glisser
la notion de « dépression de la surveillance immunitaire »
[89]. Elle se manifeste, par exemple, au niveau du rhume commun. Cohen
et al. [90] exposent en effet 394 sujets volontaires dans le cadre
d'une étude expérimentale à différents virus
du rhume. Parmi eux, 74 à 90 % contractent une infection infraclinique,
mais seuls 27 à 47 % d'entre eux développeront cliniquement
un rhume observable. Pour ces derniers, on observe une relation directement
proportionnelle entre l'importance du stress psychologique dans l'année
précédente et le pourcentage de rhumes effectifs. Loin de
nous l'idée d'affirmer que le rhume est une maladie psychologique.
En revanche, ce que la psychologie influence, c'est la susceptibilité
du terrain. Le stress affaiblit donc nos défenses immunitaires.
D'autres recherches ont par ailleurs bien établi l'influence
du stress sur le système immunitaire [91-95]. Ainsi, chez le rat
soumis à un stress rotatoire, Giraldi et al. [96] ont démontré
une diminution significative de l'activité des mécanismes
de réparation de l'ADN intervenant dans les réactions aux
modifications cellulaires carcinogéniques (le O6-méthyltransférase).
Chez l'homme, d'autres études ont relié la confrontation
au deuil de son conjoint et divers déficits immunitaires telle
une diminution de la réaction lymphocytaire aux mitogènes
[97] ou de l'activité des cellules NK [98]. Mais rappelons-nous
qu'entre l'événement de vie et l'événement
de santé se glissent toute l'interprétation subjective du
stress, de l'événement et l'importance du vécu de
dépression.
Dépression et immunité
De nombreuses recherches ont tenté de mettre en relation la dépression
et un fonctionnement immunitaire réduit. Ainsi, dès 1983,
Schleifer et al. [97] relèvent, chez des patients hospitalisés
pour dépression majeure, une réduction significative des
réactions lymphocytaires aux mitogènes et du nombre absolu
de cellules B et T, ainsi qu'une augmentation du taux de cortisol plasmique.
Ces observations sont quelque peu nuancées, en 1989, par une publication
de la même équipe [99], relative à un échantillon
plus important. En effet, une relation entre la réaction lymphocytaire
aux mitogènes et la présence d'une dépression sévère
n'est observée que si les facteurs âge et sexe sont contrôlés
statistiquement. Ainsi, l'âge et le sexe pourraient être des
facteurs influençant l'impact de la dépression sur le fonctionnement
immunitaire.
Nous avons nous-mêmes comparé un groupe de patients déprimés
majeurs à un groupe de témoins sains [100]. Les premiers
présentent en moyenne une réduction de l'activité
des cellules NK. De plus, ce sont les patients qui ont perdu le sentiment
de contrôle, c'est-à-dire les plus désespérés,
qui présentent la plus grande immunodépression. Tout semble
donc démontrer que désespoir rime avec immunodépression.
Une autre étude démontre bien l'importance de prendre
en compte le sentiment de dépression et les variables psychosociologiques
en général dans l'étude des facteurs cancérogènes
exogènes. Jung et Irwin [101] ont ainsi comparé le niveau
d'activité de cellules NK chez quatre groupes d'hommes répartis
selon deux variables : la présence ou non d'une dépression
sévère d'une part, et la présence ou non d'un comportement
tabagique d'autre part. Les résultats de cette étude démontrent
un effet interactif du tabagisme et de la dépression, les hommes
dépressifs et fumeurs ayant une activité des cellules NK
plus faible que les sujets dépressifs ne fumant pas. De plus, chez
les sujets non déprimés, le tabagisme n'a aucun impact sur
cette mesure.
Une autre façon d'étudier le désespoir consiste,
par exemple chez le singe, à isoler un animal du groupe de ses
congénères, comme l'ont fait Gust et al. [102]. Dans
la situation de départ, les singes vivent en communauté.
Ils sont ensuite séparés de leur groupe social pour finalement
être remis en présence de leur partenaire privilégié.
Comparativement à la situation de vie en communauté, on
observe une importante diminution du nombre de lymphocytes T auxiliaires
lorsque les femelles singes sont séparées de leur groupe
social. Or, on peut relever une nette amélioration des modifications
immunitaires lorsqu'on réintroduit leur partenaire préféré
dans la cage. Il semble donc que, chez les singes, dans le registre de
l'immunité tout au moins, il vaut mieux vivre en couple dans la
société que dans un face-à-face isolé, même
si celui-ci est encore préférable à la solitude complète.
C'est ici que s'ouvre le champ des recherches consacrées à
l'impact du support social sur l'immunité et sur l'apparition et
l'évolution des troubles somatiques.
Support social et immunité
Les différentes recherches consacrées à l'impact
du support social sur la fréquence du cancer apportent cependant
des résultats peu convaincants. En effet, si un support social
faible est associé à un plus grand taux de mortalité,
rien ne démontre que celle-ci soit davantage reliée au cancer
qu'à d'autres pathologies. Ainsi, Reynolds et Kaplan [103] suivent
un échantillon de 6 848 adultes sains pendant une période
de 17 ans. Leurs résultats démontrent que la fréquence
d'apparition du cancer n'est pas influencée par le support social,
si ce n'est pour les femmes isolées, surtout si elles se sentent
comme tel. En revanche, ce support n'est influent sur le taux de survie
des patients cancéreux que pour les hommes. De même, Neale
et al. [104], Goodwin et al. [105] et Wakler-Morrisson et
al. [106] démontrent que les femmes mariées, confrontées
au cancer du sein, présentent un taux de survie supérieur
à celui des femmes célibataires, atteintes du même
cancer. Mais d'autres recherches n'ont pas amené de résultats
allant dans le même sens [71, 107, 108].
Au niveau psycho-socio-immunologique, les travaux remarquables de Kiecolt-Glaser
et al. [109-111] ont apporté plusieurs avancées remarquables.
Dans une première étude consacrée à des femmes,
la fonction immunitaire est altérée en cas de dysharmonie
conjugale. En cas de séparation, elle est perturbée de façon
proportionnelle à l'attachement que les femmes gardent pour leur
ex-partenaire [109]. La deuxième étude, elle, se focalise
davantage sur l'immunité de l'homme. On observe chez celui-ci un
effondrement immunitaire quand il n'est pas l'initiateur de la séparation
conjugale, et quand il se vit comme abandonné [110]. Le troisième
travail fait en quelque sorte l'apologie de la résolution bienveillante
des conflits conjugaux puisque les comportements négatifs sont
à la source des plus importantes perturbations [111].
Bien que pleins de promesses, ces travaux doivent être interprétés
avec nuances. Nous ne connaissons pas encore les conséquences exactes
pour la santé de cette perturbation immunologique fine. Cependant,
il est aujourd'hui admis qu'une baisse de l'activité des cellules
NK favorise la progression des cancers, le développement d'infection
virale chronique et l'apparition de maladies auto-immunes [112].
Passons donc maintenant des variations immunitaires fines au cancer
comme tel en prenant pour modèle la remarquable étude de
Riley [19]. Deux groupes de souris se voient implanter une tumeur cancéreuse
sous-cutanée à 0. Entre les J4 et J8, un sous-groupe est
soumis au stress, la cage des souris étant posée sur un
tourne-disque dix minutes par heure à 45 tours minute. Les conséquences
d'un tel stress rotatoire sur la vitesse et l'importance du développement
de la tumeur implantée sont fulgurantes, puisque les tumeurs des
souris stressées après 26 jours sont 4 à 5 fois plus
importantes en volume que celles des groupes de souris non stressées.
Néanmoins, rappelons que cette expérience fait partie des
résultats assez rares démontrant qu'une tumeur d'origine
non virale voit son développement soutenu par l'exposition au stress
; ce qui pourrait être dû au recours, par Riley, à
un implant fort réactif au système immunitaire (6C3HED),
chose qui, dans la lignée de souris utilisée pour cette
expérience, provoque un ensemble de réactions immunitaires
fréquentes face aux tumeurs d'origine virale [18].
Il est bien évident que nous ne pouvons pas nous prêter
à de pareilles manipulations chez l'être humain. Néanmoins,
la psycho-neuro-endocrino-immunologie semble bien s'interposer comme un
partenaire constructif dans la perspective du rétablissement d'un
dialogue interdisciplinaire, même si le degré de signification
clinique des découvertes reste parcellaire comme nous allons le
voir.
D'autres travaux essayent de comprendre les multiples facteurs qui sous-tendent
la vitalité immunitaire comme les cellules NK dans le cas du cancer
du sein. Parmi les meilleurs prédicteurs, nous retrouvons le soutien
social, qu'il soit issu du conjoint ou d'un proche, voire du médecin,
au même titre que les récepteurs hormonaux, le type de chirurgie
et les stratégies d'adaptation psychologique [113]. Dans une autre
étude intégrée, Fawzy et al. [114] mettent
en relation la gestion des émotions (dépression, anxiété,
colère) avec des paramètres immunitaires 6 mois plus tard,
dans un groupe de patients atteints d'un mélanome malin. Les résultats
montrent que l'anxiété et la dépression sont inversement
proportionnelles aux paramètres immunitaires (deux types de lymphocytes
T et NK) alors que l'expression de la colère, elle, semble avoir
le don de stimuler ces derniers.
Ces résultats n'apportent pas pour autant une confirmation biologique
empirique aux travaux anciens qui soulignaient déjà le danger
de cumuler un état dépressif et des affects négatifs
réprimés. En effet, corrélation ne veut pas dire
cause, même si l'existence de liens directs entre émotion
et immunité a été prouvée [88]. Il nous faut
aussi rappeler ces agents indirects et généralement sous-estimés
qui lient nos comportements à une baisse de l'immunité :
trop peu d'exercice, des carences de sommeil, des excès alimentaires,
de tabac et d'autres toxiques et la réticence à se présenter
aux consultations médicales.
Si la synthèse des relations psyché-soma doit être
faite dans le cadre oncologique, plutôt que de l'établir
sur des liens directs, mieux vaut la concevoir comme transitant par un
axe d'immunodépression et de relais neuro-endocriniens qui peuvent
infléchir un terrain précancéreux, contribuer au
développement du cancer, voire à son évolution pour
autant que les ressources venant des stratégies d'adaptation et
du support social fassent défaut ou soient insuffisantes.
CONCLUSION
Notre propos était d'interroger la croyance selon laquelle des
facteurs psychosociologiques peuvent influencer l'apparition et/ou l'évolution
du cancer. Depuis les premières approches relativement réductrices
de cette question jusqu'aux études nettement plus complexes et
sophistiquées articulant facteurs psychosociaux, immunité
et cancer, un constat s'impose : rien dans les connaissances actuelles
ne permet d'affirmer clairement que les facteurs psychosociaux peuvent
avoir une influence certaine et significative sur le décours des
maladies néoplasiques. D'une manière plus positive, cela
revient à dire que, pour certains individus, dans certaines situations
et pour certains types de cancers, des facteurs psychologiques peuvent
influencer significativement l'apparition et/ou l'évolution de
la maladie.
Cette conclusion ne surprendra pas les chercheurs de notre génération
qui doivent jour après jour faire le deuil de toute explication
simpliste de phénomènes aussi complexes et variés
que les déterminants psychologiques de nos comportements et leurs
interactions avec le terrain somatique, ou que les maladies impliquant
la prolifération anarchique de cellules. Dans ces deux vastes domaines,
les différentes recherches actuelles mènent continuellement
à la même conclusion selon laquelle l'explication des phénomènes
est sans doute bien plus complexe et multifactorielle que l'on ne pouvait
le penser.
Or, dépasser ce deuil implique souvent de s'ouvrir à d'autres
disciplines susceptibles d'éclairer sous un jour nouveau la réalité.
Cette affirmation prend dès lors tout son sens dans une logique
interdisciplinaire où chacun se doit de reconnaître les limites
de ses connaissances et de ses méthodes, pour tenter de s'ouvrir
à d'autres modes d'explication de la réalité. Ainsi,
au-delà de toute rivalité, les psychologues doivent pouvoir
reconnaître que certains malades présentent des pathologies
au décours relativement indépendant de facteurs psychologiques.
De même, le personnel médical doit pouvoir entendre, au-delà
du symptôme, résonner un autre son de cloche que celui émanant
d'une approche purement somatique de l'individu.
En transitant par un dédale d'études et de démonstrations,
y compris issues de la recherche animale, nous avons peut-être,
au risque d'une certaine froideur, quelque peu estompé l'irréductible
singularité de chaque patient. L'important est que ce dernier puisse
cultiver son jardin intérieur et faire sienne sa destinée,
quel que soit son destin. Ce n'est qu'en prenant cette position modeste
que les différents intervenants pourront approcher le patient en
tant qu'individu, respectant son existence et ses modes d'adaptation à
la réalité, loin de toute culpabilité ou accusation
excessive de facteurs extérieurs.
Notre intention était d'examiner le bien-fondé de l'hypothèse
« psychogénétique » du cancer, d'interroger mythes,
abus et réalité. Mais si un mythe est un ensemble de croyances
partagées par un groupe de personnes, l'abord de la question de
la « psychogenèse » du cancer nous impose la rencontre
avec le serpent mythique. Si la « psychogenèse » du cancer
relève du mythe, il en va de même de la notion d'incurabilité
de cette maladie, et peut-être la médecine moderne se berce-t-elle
parfois au rythme du mythe technologique au risque de confondre prévention
avec information et destin avec génétique. En aucune façon,
et en particulier dans le cas du cancer, nous ne pouvons nous permettre
d'opposer mythe et réalité. D'un certain point de vue, nous
devrions accepter de pressentir le mythe comme une forme particulière
de connaissance, une forme de « préréalité »,
sachant aussi que toute réalité, même biologique,
est structurée et organisée de façon mythique de
par notre essence humaine.
L'état actuel des connaissances scientifiques, l'impérative
nécessité de la collaboration interdisciplinaire, rendent
désormais caduque et naïf un terme aussi peu convivial que
celui de « psychogenèse ». C'est dans un tel cadre que,
peu à peu, peuvent s'ouvrir de nouvelles portes, elles-mêmes
donnant accès à de nouvelles fenêtres non pas sur
le savoir mais sur les savoirs.
Article reçu le 13 mars 2000, accepté le 22 juin 2000.
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