ARTICLE
L'histoire naturelle des maladies infectieuses, capables de provoquer
des épidémies importantes, ainsi que les événements
politiques et sociaux qui les ont accompagnées, ont toujours fasciné
la curiosité des scientifiques et des historiens.
L'origine du sida suscite un intérêt considérable
car cette maladie a déjà fait 20 millions de victimes et
les moyens pour la combattre restent encore très limités.
La communauté scientifique s'accorde à considérer
le sida comme une maladie nouvelle, mais le problème de son origine
et de son apparition soudaine laisse place à de nombreuses hypothèses.
Les développements récents de la biologie moléculaire
n'ont pas réussi à éclaircir la source de l'émergence
et de l'extension de la pandémie du sida au cours des années
1970-1980. Toutefois, l'origine simienne du virus de l'immunodéficience
humaine (VIH) semble, à l'heure actuelle, un fait accepté,
basé sur les études comparatives des génomes viraux
[1-3]. Dans ce contexte, il était normal que le regard curieux
des scientifiques se soit fixé sur l'Afrique, où vit une
grande variété de primates et où a débuté
la pandémie du sida. Les chimpanzés, qui sont porteurs du
virus de l'immunodéficience simienne (VIScpz), ont reçu
une attention particulière. Ce virus semble être à
l'origine du VIH1 [3-5] alors que le VIS du singe mangabey enfumé
est impliqué dans l'apparition du VIH2 [6].
L'hypothèse selon laquelle l'origine
du sida se trouverait dans l'administration en masse d'un vaccin polio
atténué préparé par Hilary Koprowski, dans
les années 1958-1959 dans l'ancien Congo belge, a été
émise pour la première fois par le journaliste Tom Curtis.
Curtis a publié en 1992 dans le magazine Rolling Stone un
article dans lequel il a montré que la région du Congo,
considérée comme l'épicentre du sida, correspond
au territoire où H. Koprowski et al. ont administré
le vaccin antipoliovirus (vaccin polio) atténué [7]. La
documentation de Curtis est incomplète et les arguments scientifiques
capables d'étayer son hypothèse manquent.
Plus récemment, le livre de Edward Hooper est une tentative audacieuse
d'imposer l'hypothèse de Curtis et de lui donner une base scientifique.
Hooper n'est pas un scientifique mais un journaliste d'investigation.
Il a construit ses thèses à partir d'une enquête extrêmement
minutieuse sur l'histoire du développement des vaccins polio dans
les années 1950-1960 et sur le début du sida en Afrique
et ailleurs.
Son livre comporte 1 070 pages (858 pages de texte et 175 pages de commentaires,
notes et références bibliographiques) et représente
sans doute le fruit d'un travail considérable de documentation
et d'investigation. Il faut également souligner qu'il est écrit
dans un style remarquable et que sa lecture constitue un exercice agréable.
La plupart des informations de Hooper proviennent des discussions amples
qu'il a eues avec les scientifiques et les non-scientifiques, acteurs
et témoins du début de la vaccination antipoliovirus, et
avec des spécialistes réputés dans la recherche et
l'épidémiologie du sida. Par sa dimension, son livre est
imposant et il mérite une analyse scientifique rigoureuse, même
si nous ne sommes pas d'accord avec ses thèses et ses conclusions.
De plus, d'autres raisons justifient un examen approfondi de l'hypothèse
avancée par Hooper. En effet, nous disposons de moyens limités
pour combattre les maladies virales, mais il est certain que les vaccins
viraux se sont avérés être une arme très efficace
dans la prophylaxie de ces affections. Un exemple historique est celui
de l'éradication de la variole dans les années 1960, suivie
par la régression significative des maladies transmissibles de
l'enfance, tels la rougeole, la rubéole et les oreillons. Enfin,
la poliomyélite qui, jusqu'à récemment, a été
l'un des grands fléaux du xxe siècle, est en
cours d'éradication grâce à l'utilisation des vaccins.
C'est ainsi que la thèse avancée par Hooper place une des
grandes victoires de la santé publique mondiale l'éradication
de la poliomyélite comme source du plus grand désastre
sanitaire du xxe siècle : l'épidémie du
sida qui a déjà fait 20 millions de morts et 60 millions
de séropositifs.
La perception du grand public sur les vaccins n'est pas toujours favorable
à cette catégorie de produits prophylactiques, à
cause de l'amalgame fait entre leur bénéfice et les risques
inhérents que comporte leur utilisation en masse. Il est donc important
d'examiner si les conclusions de Hooper sur l'origine iatrogène
du sida sont justifiées pour pouvoir éclairer, non seulement
le grand public mais aussi les virologistes de santé publique.
Il y en a sûrement une leçon à tirer sur notre capacité
à faire une analyse correcte du risque/bénéfice des
vaccins.
Il me semble évident que Hooper a bien compris les problèmes
soulevés aussi bien par la poliomyélite que par le sida.
La thèse centrale de son travail reste l'idée que le vaccin
polio atténué, développé par H. Koprowski
(directeur de l'institut Wistar à Philadelphie de 1957 à
1992) et administré au Congo, aurait contenu comme agent adventice,
un VIS. Le vaccin de Koprowski comportait uniquement le poliovirus atténué
de type 1, la souche Chat, et Hooper est convaincu que ce vaccin a été
préparé sur des cultures de cellules de reins de chimpanzés
déjà infectés par un VIScpz.
Pour accepter la thèse qu'un vaccin polio
atténué, administré par voie orale, ait été
responsable de la diffusion du virus du sida dans la population vaccinée,
il faudrait supposer : 1) que le vaccin ait été préparé
sur des cultures de cellules de reins de chimpanzés contenant une
charge virale assez importante de VIScpz ; et 2) que la technique de préparation
du vaccin Chat n'ait pas diminué, d'une manière significative,
la charge virale initiale de VIScpz. Dans ce cas, le produit fini, administré
aux enfants par voie orale, aurait contenu une quantité résiduelle
de virus capable d'induire la maladie. Par ailleurs, comme dans toutes
les transmissions iatrogènes, il est important de considérer
des critères quantitatifs pour pouvoir évaluer objectivement
le risque d'une transmission et son ordre de grandeur. C'est dans cet
esprit que nous essaierons d'examiner les hypothèses de Hooper.
Un des inconvénients majeurs de l'examen critique du travail
de Hooper est l'absence des documents et des protocoles sur la fabrication
du vaccin Chat à l'institut Wistar de Philadelphie. Il s'agit d'expériences
effectuées à la fin des années 1950 et les cahiers
de travail ont été perdus au cours des déménagements
successifs. C'est pourquoi toutes les hypothèses avancées
par Hooper sont basées sur des témoignages personnels concernant
des événements vieux de 40 ans. À cette situation
s'ajoute le fait que nombre de collègues, qui ont été
les pionniers du développement du vaccin polio et de son application
à grande échelle, sont décédés : J.
Salk, A. Sabin, P. Lépine, S. Gard, M. P. Ciumakov, H. von Magnus,
P. De Somer, F. Perkins, I. Archetti, C. Cockburn, D. Magrath, J. Peetermans.
Comment donc évaluer les thèses de Hooper ? Principalement,
la méthode que je me propose d'utiliser est de faire appel aux
données de la littérature de l'époque, les années
1950-1960, qui témoigne de l'état des connaissances sur
la question. Cette tâche m'est facilitée par le fait qu'à
partir de 1955 j'ai été impliqué personnellement
dans la préparation, le contrôle et l'application du vaccin
inactivé, puis, après 1959, du vaccin atténué
contenant les souches d'Albert Sabin. J'aimerais donc apporter un témoignage
personnel sur les connaissances scientifiques et les méthodes de
l'époque.
Les études modernes sur la sensibilité du VIH à
différents agents chimiques et physiques constituent un autre élément
permettant aussi d'évaluer l'effet de certaines étapes de
la préparation du vaccin polio atténué sur la viabilité
du VIH.
Nous allons maintenant passer en revue et évaluer les arguments
avancés par Hooper pour justifier sa thèse sur l'origine
iatrogène de la pandémie de sida.
1. H. Koprowski a-t-il utilisé des cultures cellulaires dérivées
de reins de chimpanzé pour la production d'un vaccin polio Chat
administré au Congo ? Il est primordial de donner une réponse
à cette question, car seul un rétrovirus VIScpz contaminant
le vaccin Chat aurait pu être à l'origine du VIH et ultérieurement
de la diffusion du sida.
Il est vrai que les publications du groupe de l'institut Wistar conduit
par H. Koprowski [8-10] ne font pas mention de l'espèce de singes
ayant servi à la préparation des cultures de cellules utilisées
dans la production du vaccin atténué Chat.
Hooper a effectué une enquête très détaillée
sur l'utilisation de chimpanzés à des buts scientifiques,
et notamment sur le camp de Lindi (situé à Stanleyville,
dans l'ancien Congo belge) où se trouvait une importante colonie
de chimpanzés de capture, probablement depuis 1957. H. Koprowski
a certainement utilisé des animaux du camp de Lindi, car les études
de la neurovirulence du vaccin polio exigeaient l'utilisation de chimpanzés.
À cette époque, les expériences sur les singes n'étaient
limitées par aucune réglementation. Pour illustrer cet état
de fait, il convient de mentionner Albert Sabin [11] qui, pour sélectionner
ses souches de virus atténué, a testé, entre janvier
1954 et le milieu de l'année 1956, 9 000 singes et 150 chimpanzés.
Hooper, se basant sur des témoignages personnels et sur des suppositions,
arrive à la conclusion que le nombre de chimpanzés utilisés
à Lindi dépassait de loin les besoins nécessaires
de Koprowski pour tester la neurovirulence. Que sont devenus les autres
animaux ? La conclusion de Hooper est que les reins de chimpanzés
auraient été envoyés aux États-Unis, à
l'institut Wistar, où ils auraient servi à la préparation
des cultures cellulaires nécessaires pour le vaccin oral. Les arguments
de Hooper ne sont pas exposés chronologiquement mais dispersés
dans les différents chapitres de son livre, ce qui ne facilite
pas la compréhension. J'ai trouvé dans la littérature
une seule référence qui mentionne précisément
l'envoi de reins de chimpanzé depuis la colonie de Lindi vers Philadelphie
aux États-Unis. Il s'agit d'un article publié en 1962 par
Freidrich Deinhardt [12] (d'ailleurs cité dans la bibliographie
de Hooper) qui a essayé de transmettre le virus de l'hépatite
B (VHB) à des chimpanzés. Deinhardt rapporte qu'une étude
a été effectuée sur des cultures de cellules de reins
de chimpanzés inoculés avec deux échantillons contenant
du VHB infectieux. Il explique clairement qu'il a reçu des fragments
de reins de chimpanzés de Lindi, qui ont été dispersés
par la trypsine et mis en culture à Philadelphie. Au total, il
a reçu 6 livraisons de reins et, en dépit du fait que le
transport a duré entre 5 et 6 jours, il a obtenu de bonnes cultures
dans 5 cas. Il est important de signaler ici qu'en 1957, la liaison Philadelphie-Stanleyville
comportait une escale à Bruxelles et durait deux ou trois jours,
car les vols réguliers des avions à réaction ont
commencé seulement après 1959.
Il faut également souligner qu'il n'y a aucune preuve que les
reins de chimpanzés reçus au Children Hospital de Philadelphie
par Deinhardt, qui travaillait dans le laboratoire de Werner et Gertrude
Henle, ont été aussi utilisés à l'institut
Wistar par le groupe de Koprowski. Hooper suppose que la proximité
entre le Children Hospital et l'institut Wistar, les bonnes relations
et les échanges de réactifs qui existaient entre les laboratoires
de Henle et de Koprowski, rendent vraisemblable l'idée que des
reins ou des cultures de cellules de reins de chimpanzés de Lindi
aient pu être envoyés à Wistar pour la préparation
du vaccin Chat.
L'idée de Hooper que le groupe de Wistar (et ensuite celui de
la société RIT en Belgique) aurait utilisé des
cultures de cellules provenant des reins de chimpanzés de la colonie
de Lindi pour fabriquer le vaccin Chat administré au Congo ne me
semble pas crédible pour des simples motifs pragmatiques. En effet,
jusqu'au début des années 1960, presque tous les laboratoires
américains et européens utilisaient des cultures de cellules
provenant des singes Maccacus rhesus importés d'Inde et
de Maccacus cynomolgus importés d'Indonésie. Ce n'est
qu'après la découverte du virus SV40, en 1960 [13], que
des singes africains, n'étant pas infectés par le SV40,
ont commencé à être utilisés couramment dans
la production des vaccins polio, alors qu'on a continué à
utiliser le singe Mac. cynomolgus (qui possède un SNC très
sensible à l'inoculation intracérébrale du poliovirus)
pour le contrôle des vaccins et pour les études de neurovirulence.
La raison de cette situation résidait dans le prix extrêmement
bas des singes rhésus et cynomolgus, et dans la facilité
d'héberger et de manipuler ces singes de petite taille et peu dangereux.
Dans les années 1950 quelques dizaines de milliers de singes rhésus
et cynomolgus étaient importés chaque année d'Inde
et d'Indonésie vers les États-Unis et l'Europe. Après
1954, la préparation, à l'aide de trypsine, des cultures
de cellules de reins de singe en monocouche était devenue une opération
de routine standardisée (nous reviendrons en détail sur
ce sujet plus loin). À partir de 1955, les cultures de cellules
de reins de singe rhésus et cynomolgus, disponibles en grande quantité,
étaient également commercialisées aux États-Unis.
Il ne me semble donc pas vraisemblable que l'équipe de l'institut
Wistar ait pu se compliquer la tâche en préparant du vaccin
avec des reins de chimpanzés qui auraient voyagé par avion
depuis le Congo pendant 3 à 6 jours. Une telle démarche
aurait coûté très cher et aurait accru le risque de
contamination bactérienne et de diminution de la viabilité
cellulaire. Il est beaucoup plus plausible de supposer que Koprowski et
al. ont préparé eux-mêmes les cultures, à
partir de reins de rhésus ou de cynomolgus, ou qu'ils aient été
livrés par une société spécialisée
qui se trouvait proche de Philadelphie. D'après les informations
qui m'ont été transmises par Stanley Plotkin, qui a été
pendant des années un collaborateur proche de H. Koprowski, les
cultures qui ont servi à la fabrication du vaccin Chat de l'institut
Wistar étaient manipulées par une technicienne et elles
étaient achetées chez un fournisseur commercial.
Hooper revient, au cours de son livre, plusieurs
fois sur les différentes raisons qui ont forgé sa conviction
que les reins de chimpanzé ont été utilisés
dans la production du vaccin polio administré au Congo. Il donne
l'impression d'insister beaucoup sur cette idée, parce qu'elle
constitue la clé de voûte de tout son travail. Toutefois,
il ne dispose d'aucune preuve formelle pour étayer cette hypothèse,
qui reste uniquement une spéculation théorique.
Mais il faut lui rendre hommage quand il raconte, avec un réalisme
saisissant, l'histoire des chimpanzés de la colonie de Lindi et
la manière utilisée pour chasser ces anthropoïdes.
Ce fut un gâchis invraisemblable !
2. Si, comme Hooper le prétend, les reins de chimpanzés
ont été utilisés pour la production du vaccin polio
administré au Congo, quelle est la fréquence des chimpanzés
infectés naturellement par le SIVcpz ?
Les souches de SIVcpz isolées jusqu'à présent ne
sont pas nombreuses et leur prévalence est faible pour constituer,
dans des conditions naturelles, un important réservoir de virus.
La filiation SIVcpz-VIH est documentée [3-5] et le SIV du singe
mangabey enfumé (SIVsm) présente une organisation génomique
identique à celle du VIH2 [6]. Hooper accepte l'idée que,
dans des conditions naturelles, seulement 1 % des chimpanzés seraient
contaminés par le SIVcpz, mais il suppose que, dans la colonie
de Lindi, la fréquence de la contamination devait être nettement
supérieure car, au cours de leur chasse et pendant leur captivité,
les animaux se mordaient. Cependant, nous ne pouvons pas exclure le fait
que, si des reins de chimpanzés ont été utilisés
pour la préparation du vaccin Chat, ils provenaient des animaux
infectés avec SIVcpz. Même dans une telle situation, la concentration
du virus aurait été faible car, si la présence du
VIH a été mise en évidence dans les reins des sujets
malades de sida [14], sa réplication dans cet organe n'a pas été
rapportée. En effet, la présence de lymphocytes et de macrophages
dans les reins est suffisante pour accepter que le VIH puisse être
retrouvé dans cet organe, mais son titre ne peut être que
nettement inférieur à celui qui existe dans les organes
et les tissus lymphoïdes où il se développe.
3. Il faut s'interroger maintenant sur le sort du SIVcpz au cours
de la préparation du vaccin polio.
Un premier point qu'il faudra éclaircir porte sur la technique
de cultures cellulaires utilisée par l'équipe de l'institut
Wistar. En ce qui me concerne, il ne fait pas de doute qu'en 1957 la méthode
de préparation de cultures des cellules en monocouche (monolayer),
après la dispersion de l'épithélium rénal
par la trypsine, était utilisée dans tous les laboratoires
de virologie, et certainement dans la production du vaccin polio. La technique
de trypsination des organes pour obtenir des plages virales a été
développée par Dulbecco [15] et adaptée au poliovirus
par le même auteur en 1954 [16]. En 1954, Youngner [17] a perfectionné
la technique de Dulbecco pour les cultures de cellules en masse. Enfin,
dans les années 1954-1956, la préparation des cultures de
cellules de reins de singe par la technique de trypsination a progressé
rapidement, grâce au développement du vaccin inactivé
Salk qui exigeait des cultures primaires de cellules de reins de singe
en grande quantité [18-23].
Hooper indique, à juste titre, que la méthode Maitland
a servi à la production des lots commerciaux de poliovirus, mais
je pense que cela s'est passé seulement dans un premier temps,
probablement avant 1955. Pourquoi Hooper insiste-t-il sur l'idée
que, pour la préparation du vaccin Chat en 1957, l'équipe
de Wistar aurait recouru à la méthode Maitland ? La méthode
Maitland correspondait en réalité à une culture d'organe.
La capsule rénale et le bassinet étaient complètement
éliminés et le cortex haché, à l'aide de ciseaux,
en petits morceaux de 2-3 mm. Les fragments de reins étaient ajoutés,
avec le milieu liquide, dans des flacons à fond plat Powitzky.
Cette méthode ne comportait donc pas l'utilisation de la trypsine,
mais elle présentait de nombreux inconvénients et, surtout,
le titre de virus polio était bas, ce qui expliquait la faible
immunogénicité de certains lots de vaccin [24].
Il est important pour Hooper de soutenir que la méthode de préparation
des cultures cellulaires ne comportait pas de traitement par la trypsine,
puisque de petites quantités de cette enzyme suffisent pour inactiver
rapidement, et de manière irréversible le VIH [25]. Tang
et Levy ont montré que 100 µg/ml de trypsine étaient
capables d'inactiver 4-5 log de virus en 15 min, alors que la concentration
d'enzyme qui est utilisée pour traiter les reins, à une
température de 37 °C, est de 2 500 µg/ml. L'action inactivante
de la trypsine sur le VIH a également été confirmée
par Garret [26].
Dans le chapitre 48 du livre qui fait l'objet de notre article et dans
les notes et les commentaires s'y référant, Hooper soulève
d'autres objections contre l'utilisation de la trypsine, parmi celles-ci,
l'emploi de l'EDTA (versène). Cette substance est un agent chélateur
qui était ajouté (0,02 %) à la solution de trypsine
pour empêcher la formation d'agrégats cellulaires. Or, le
versène n'est pas capable à lui seul de dissocier le cortex
rénal, mais il est couramment utilisé pour détacher
du verre les cellules primaires ou de lignées continues en monocouche
en vue de leurs passages successifs. Hooper soutient aussi que la trypsine
ne peut pas inactiver le VIH intracellulaire, en oubliant que l'infectiosité
de ce virus est dépendante de son bourgeonnement à travers
les membranes cellulaires où il est exposé à l'action
de la trypsine. Les seules particules de VIS qui ne sont pas affectées
par la trypsine sont celles qui contaminent les macrophages. Comme nous
allons le voir plus loin, le nombre de ce type de cellules avant l'inoculation
du poliovirus doit être très faible.
4. Le nombre de lymphocytes et de macrophages est-il important dans
la culture de cellules de reins de singe quand les cellules sont inoculées
avec le poliovirus ?
Hooper est conscient que l'épithélium rénal n'est
pas capable de répliquer le VIH, comme nous l'avons déjà
signalé, et cette réalité a été démontrée
par Garret [26]. Toujours au chapitre 48, pour suppléer cet inconvénient,
Hooper invoque, à juste titre, la présence des lymphocytes
et des macrophages dans le rein. Il est convaincu de leur persistance
et de leur survie dans les cultures de cellules en monocouche et, pour
conforter cette idée, il cite, de manière un peu tronquée,
le nom de certains scientifiques. En réalité, il est très
improbable que des quantités importantes de lymphocytes et de macrophages
se soient trouvées dans les cultures de cellules en monocouche
au moment de leur inoculation par le poliovirus. La raison réside
dans le fait qu'avant l'addition de trypsine, les fragments de reins étaient
rincés abondamment 2 à 3 fois, dans le tampon salin afin
d'enlever le sang et les cellules sanguines s'y trouvant en suspension.
Cette opération était indispensable pour éviter que
l'inhibiteur de la trypsine, présent dans le sang, n'empêche
son action. De plus, les lymphocytes et la plupart des macrophages étaient
éliminés juste avant l'inoculation des cultures de cellules
avec le virus. La monocouche cellulaire adhérente au verre des
boîtes de Roux était à son tour lavée, au minimum
deux fois, avec 100-200 ml de milieu de culture exempt de sérum
animal. Cette étape avait une importance non négligeable,
car il était impératif d'éliminer le sérum
animal, nécessaire à la croissance cellulaire ajouté
dans les milieux de culture à une concentration de 5 %. En effet
en dehors de ses propriétés allergisantes, le sérum
de cheval ou de bovin contient des inhibiteurs spécifiques du poliovirus.
Ce minimum de précautions était totalement entré
en usage dans les laboratoires et était clairement expliqué
dans les recommandations en vigueur aux États-Unis à partir
de 1955.
Enfin, nous pourrions, à l'extrême limite, supposer qu'une
petite fraction de lymphocytes et de macrophages infectés par le
SIVcpz aurait persisté dans les cultures de cellules ayant servi
à la fabrication du vaccin Chat, mais, dans ce cas, la concentration
du rétrovirus dans le vaccin final aurait dû être extrêmement
faible. Précisément sur ce point, Hooper prend conscience
de la vulnérabilité de sa thèse et il essaie de l'étoffer
en citant, à la page 653, une discussion avec Patricia Fultz. Cette
experte lui a affirmé qu'une infection orale avec le VIH nécessite
10 à 1 000 fois plus de particules infectieuses que par voie intraveineuse.
À l'insistance de Hooper, P. Fultz a confirmé que, s'il
y avait une lésion dans la muqueuse buccale, la voie orale deviendrait
aussi sensible que la voie intraveineuse.
5. Y a-t-il d'autres facteurs qui, au cours
de la préparation du vaccin polio, ont contribué à
réduire la charge virale d'un SIV, potentiellement présent
dans les cultures de reins de singes ?
a) Pour obtenir, après la trypsination des reins de singe, des
cultures cellulaires en monocouche continue, il était nécessaire
d'incuber à 37 °C les boîtes de Roux pendant 5 à
7 jours. Même si cette température n'avait pas pu inactiver
complètement une concentration importante de rétrovirus
dans la période de temps mentionnée ci-dessus, une réduction
significative du titre infectieux se serait produite [27]. Mieux encore,
après l'inoculation du poliovirus, il fallait encore 2 à
3 jours d'incubation à 37 °C (34 °C pour les souches
Sabin) pour que l'effet cytopathogène induit par le poliovirus
soit complet. Au total, le temps d'incubation à 37 °C était
de 8 jours minimum.
b) La filtration de la récolte virale brute est une procédure
obligatoire dans la production de tous les vaccins viraux. En effet, dans
la récolte de virus, il existe une quantité importante de
débris cellulaires et son élimination est impérative
pour assurer l'homogénéité du vaccin et la stérilité
bactérienne. Il faut rappeler que les membranes filtrantes en nitro-cellulose
(type Millipore) n'ont été développées et
introduites dans la filtration des vaccins qu'à partir des années
1960. Avant cette période, la filtration s'effectuait sur des plaques
filtrantes d'amiante et de cellulose « Seitz » et, notamment
pour le vaccin polio, sur des filtres appelés « Seitz EKS
», supposés avoir la capacité de retenir les bactéries.
L'emploi des filtres Seitz EKS a posé des difficultés aux
fabricants de vaccins polio car ils retenaient des quantités importantes
de virus. Cet inconvénient, responsable du faible pouvoir immunogène
de certains lots de vaccin, a été pallié en traitant
les plaques filtrantes avec une solution de gélatine à faible
concentration [24]. Il est juste de supposer que la filtration des suspensions
cellulaires provenant d'une culture infectée par un rétrovirus
sur plaque Seitz EKS aurait permis une réduction non négligeable
du titre infectieux, grâce à l'élimination de particules
virales associées aux membranes.
c) Enfin, le dernier facteur capable d'inactiver un rétrovirus,
au moins partiellement, mais d'une manière significative, était
la congélation et la décongélation répétées
à 20 °C. Tout vaccin polio atténué était
congelé et décongelé au minimum 3 fois à une
température de 20 °C : la première fois après
la récolte du virus des boîtes de Roux, ensuite pour la filtration
et, enfin, pour préparer la dilution finale utilisée dans
la vaccination. Fréquemment, les flacons de vaccin étaient
envoyés congelés en container de glace carbonique, ce qui
occasionnait une quatrième décongélation. La conservation
du vaccin à 20 °C était nécessaire pour
permettre son contrôle qui durait environ 6 mois. La congélation
et la décongélation répétées du vaccin
influençaient très peu le titre infectieux du poliovirus.
Avant de conclure, il est de notre devoir de discuter ici le chapitre
28, intitulé « Pierre Lépine and the Pasteur Institute
». Hooper essaie de construire une argumentation pour élaborer
l'idée que Pierre Lépine (1901-1989), qui fut le créateur
et, pendant de longues années, le chef du département de
virologie à l'institut Pasteur, aurait, lui aussi, utilisé
en Afrique un vaccin polio atténué qui aurait été
contaminé par un rétrovirus simien. Le style utilisé
par Hooper pour rédiger ce chapitre ne facilite pas la compréhension
de ses thèses, car des témoignages personnels imprécis
se mêlent à des références bibliographiques
interprétées d'une manière subjective. La question
qu'il faut poser est de savoir si, dans les années 1955-1959, Pierre
Lépine a utilisé en Afrique un vaccin vivant atténué.
Je voudrais d'abord apporter un témoignage personnel sur le vaccin
polio préparé par Pierre Lépine. En octobre 1956,
venant de Bucarest, je suis arrivé dans le service des virus à
l'institut Pasteur pour suivre le premier cours de cultures cellulaires
en virologie organisé par Pierre Lépine, puis je suis resté
pendant quelques mois comme stagiaire dans le service des virus. À
cette époque, le vaccin polio inactivé développé
par Pierre Lépine (VPIL) était préparé dans
le bâtiment Darré, devenu aujourd'hui le département
de virologie. En 1958, la production à l'échelle industrielle
a été transférée à l'annexe de Garches
où elle a fonctionné jusqu'en 1986. Le VPIL présentait
certaines particularités par rapport au vaccin inactivé
classique (appelé Salk), et qui se résument ainsi : 1) les
singes utilisés pour les
cultures cellulaires de reins étaient des babouins qui correspondaient
à l'espèce Papio papio ; 2) le poliovirus de type 1 était
la souche 13.42 présentant une neurovirulence atténuée,
et non la souche Mahoney virulente ; et 3) la méthode d'inactivation
comportait deux agents inactivants, le formol et la ß-propiolactone.
Marqué par l'accident Cutter aux États-Unis, Lépine
a toujours été partisan de la vaccination avec le vaccin
inactivé et, avant 1960, tous ses efforts se sont concentrés
sur le VPIL qu'il produisait à l'institut Pasteur de Paris. Dans
le chapitre 22, Hooper fait allusion à une vaccination effectuée
au Gabon où le VPIL a été utilisé en injection
sous-cutanée, et il commence à émettre des doutes
sur l'utilisation d'un vaccin inactivé. Il va jusqu'à soupçonner
que P. Lépine a injecté le « vaccin atténué
» par voie sous-cutanée. Ensuite, par une distorsion dans
la citation d'un article de Lépine [28], il essaie d'attribuer
à celui-ci l'idée que le vaccin polio atténué
pourrait être administré par voie sous-cutanée. En
réalité, dans cet article, Lépine s'interrogeait
pour simplifier le schéma de vaccination sur la possibilité
de remplacer les rappels de VPI, administré par voie sous-cutanée,
par la vaccination par voie orale du vaccin polio atténué.
Pierre Lépine a envisagé cette possibilité à
plusieurs occasions, mais il ne l'a jamais mise en pratique car aucune
de ses publications ne fait allusion à une expérience de
ce type. De toute manière, il n'a jamais suggéré
l'injection de poliovirus atténué par voie sous-cutanée.
Il est difficile de suivre Hooper dans le reste du texte du chapitre 22,
mais brusquement il arrive à la conclusion (p. 302) que la dernière
dose de vaccin Lépine, administré par voie sous-cutanée
au Gabon, contenait du virus polio vivant atténué. L'affirmation
de Hooper, que les cultures de cellules de reins de babouin ayant servi
à la fabrication du VPIL auraient été contaminées
par un rétrovirus capable d'infecter l'homme, est également
sans aucun fondement.
Pierre Lépine n'a jamais développé ni produit,
à l'institut Pasteur ou ailleurs, du vaccin polio atténué.
Au début des années 1960, il a importé du vaccin
Sabin en vrac et il a effectué les contrôles finaux à
Paris. Ce vaccin Sabin a été utilisé ensuite dans
des essais de vaccination limités en Afrique. Le vaccin polio atténué
Sabin a été fabriqué par l'institut Pasteur à
partir de 1968-1969, dans une installation qui se trouvait à Compiègne
sous la direction de notre collègue Jean Leclerc, et le contrôle
en a été effectué par moi-même à Garches.
Ce vaccin a commencé à être commercialisé à
partir de 1972, lorsqu'il a reçu l'autorisation du Laboratoire
national de la santé.
Il me semble donc que Hooper ne possède aucune donnée
objective pour étayer son idée que Pierre Lépine
a contribué, avec son vaccin, à la transmission d'un rétrovirus
chez des sujets vaccinés.
Maintenant, nous pouvons tirer une conclusion sur l'hypothèse
de Hooper concernant l'origine iatrogène du sida. En dépit
de son effort, il n'arrive pas à nous convaincre de la justesse
de sa thèse car, d'un bout à l'autre, elle est le résultat
d'une somme d'événements qui avaient une probabilité
extrêmement réduite de se produire. En partant de l'utilisation
incertaine de reins de chimpanzés, de la faible fréquence
de la contamination des reins par un SIVcpz (qui dans cet organe présenterait,
de toute manière, une charge virale peu importante), en passant
ensuite par la technique de production du vaccin polio atténué
qui soulève des obstacles majeurs à la survie du SIV, et
pour terminer avec le risque qu'une dose de vaccin, contenant une très
faible quantité de SIVcpz, soit administrée à un
sujet qui aurait présenté une lésion buccale, voilà
une chaîne de transmission virale qui me semble difficile à
accepter. Notre évaluation sur la possible transmission iatrogène
du sida par le vaccin Chat va dans la même direction que les résultats
obtenus par Ohta [29] et Garret [26] qui n'ont pas trouvé de particules
infectieuses ni de séquences de SIV dans le vaccin polio atténué
préparé sur cultures primaires de cellules de reins de singe.
Pour illustrer la thèse de la possible transmission des virus
par le vaccin polio, on donne toujours l'exemple de l'incident SV40 qui
a contaminé dans les années 1950 les vaccins polio inactivé
et atténué [30]. Mais il ne faut pas oublier que, dans ce
cas, il s'agissait d'un virus possédant une remarquable résistance
aux agents physico-chimiques et qui était présent en titre
élevé dans les cultures de cellules de reins de singes rhésus
où il se répliquait. Aucune de ces propriétés
ne s'applique aux virus de l'immunodéficience potentiellement présents
dans les reins de singes.
Je crois que Hooper est un journaliste d'investigation passionné
qui a aimé le sujet de son enquête. Mais cette approche ne
mène pas nécessairement à la connaissance objective,
qui est la finalité de la recherche scientifique ; c'est le seul
reproche qu'il nous est permis de faire à Hooper.
Si les thèses avancées par Hooper ne me semblent pas correspondre
à une réalité, son livre a le mérite d'évoquer
les personnalités oubliées du combat courageux qui fut mené
dans les années 1950 contre la poliomyélite. Si dans nos
hôpitaux pédiatriques, on ne rencontre plus d'enfants paralysés,
ni de parents en détresse, et si les salles ne sont plus encombrées
de béquilles ni de chaises roulantes c'est grâce au courage
des héros, aujourd'hui anonymes, qui, à côté
des scientifiques de grande valeur, ont consacré leur vie à
combattre ce fléau qui maintenant rappelle un cauchemar oublié.
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