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La pandémie du sida a-t-elle une origine iatrogène ? En marge du livre de E. Hooper, The River: a journey to the source of HIV and Aids


Virologie. Volume 4, Numéro 2, 87-93, Mars - Avril 2000, Editorial


Résumé   Summary  

Auteur(s) : F. HORAUD, .

Résumé : L’histoire naturelle des maladies infectieuses, capables de provoquer des épidémies importantes, ainsi que les événements politiques et sociaux qui les ont accompagnées, ont toujours fasciné la curiosité des scientifiques et des historiens. L’origine du sida suscite un intérêt considérable car cette maladie a déjà fait 20 millions de victimes et les moyens pour la combattre restent encore très limités. La communauté scientifique s’accorde à considérer le sida comme une maladie nouvelle, mais le problème de son origine et de son apparition soudaine laisse place à de nombreuses hypothèses.

ARTICLE

L'histoire naturelle des maladies infectieuses, capables de provoquer des épidémies importantes, ainsi que les événements politiques et sociaux qui les ont accompagnées, ont toujours fasciné la curiosité des scientifiques et des historiens.

L'origine du sida suscite un intérêt considérable car cette maladie a déjà fait 20 millions de victimes et les moyens pour la combattre restent encore très limités. La communauté scientifique s'accorde à considérer le sida comme une maladie nouvelle, mais le problème de son origine et de son apparition soudaine laisse place à de nombreuses hypothèses.

Les développements récents de la biologie moléculaire n'ont pas réussi à éclaircir la source de l'émergence et de l'extension de la pandémie du sida au cours des années 1970-1980. Toutefois, l'origine simienne du virus de l'immunodéficience humaine (VIH) semble, à l'heure actuelle, un fait accepté, basé sur les études comparatives des génomes viraux [1-3]. Dans ce contexte, il était normal que le regard curieux des scientifiques se soit fixé sur l'Afrique, où vit une grande variété de primates et où a débuté la pandémie du sida. Les chimpanzés, qui sont porteurs du virus de l'immunodéficience simienne (VIScpz), ont reçu une attention particulière. Ce virus semble être à l'origine du VIH1 [3-5] alors que le VIS du singe mangabey enfumé est impliqué dans l'apparition du VIH2 [6].

L'hypothèse selon laquelle l'origine du sida se trouverait dans l'administration en masse d'un vaccin polio atténué préparé par Hilary Koprowski, dans les années 1958-1959 dans l'ancien Congo belge, a été émise pour la première fois par le journaliste Tom Curtis. Curtis a publié en 1992 dans le magazine Rolling Stone un article dans lequel il a montré que la région du Congo, considérée comme l'épicentre du sida, correspond au territoire où H. Koprowski et al. ont administré le vaccin antipoliovirus (vaccin polio) atténué [7]. La documentation de Curtis est incomplète et les arguments scientifiques capables d'étayer son hypothèse manquent.

Plus récemment, le livre de Edward Hooper est une tentative audacieuse d'imposer l'hypothèse de Curtis et de lui donner une base scientifique.

Hooper n'est pas un scientifique mais un journaliste d'investigation. Il a construit ses thèses à partir d'une enquête extrêmement minutieuse sur l'histoire du développement des vaccins polio dans les années 1950-1960 et sur le début du sida en Afrique et ailleurs.

Son livre comporte 1 070 pages (858 pages de texte et 175 pages de commentaires, notes et références bibliographiques) et représente sans doute le fruit d'un travail considérable de documentation et d'investigation. Il faut également souligner qu'il est écrit dans un style remarquable et que sa lecture constitue un exercice agréable.

La plupart des informations de Hooper proviennent des discussions amples qu'il a eues avec les scientifiques et les non-scientifiques, acteurs et témoins du début de la vaccination antipoliovirus, et avec des spécialistes réputés dans la recherche et l'épidémiologie du sida. Par sa dimension, son livre est imposant et il mérite une analyse scientifique rigoureuse, même si nous ne sommes pas d'accord avec ses thèses et ses conclusions.

De plus, d'autres raisons justifient un examen approfondi de l'hypothèse avancée par Hooper. En effet, nous disposons de moyens limités pour combattre les maladies virales, mais il est certain que les vaccins viraux se sont avérés être une arme très efficace dans la prophylaxie de ces affections. Un exemple historique est celui de l'éradication de la variole dans les années 1960, suivie par la régression significative des maladies transmissibles de l'enfance, tels la rougeole, la rubéole et les oreillons. Enfin, la poliomyélite qui, jusqu'à récemment, a été l'un des grands fléaux du xxe siècle, est en cours d'éradication grâce à l'utilisation des vaccins. C'est ainsi que la thèse avancée par Hooper place une des grandes victoires de la santé publique mondiale ­ l'éradication de la poliomyélite ­ comme source du plus grand désastre sanitaire du xxe siècle : l'épidémie du sida qui a déjà fait 20 millions de morts et 60 millions de séropositifs.

La perception du grand public sur les vaccins n'est pas toujours favorable à cette catégorie de produits prophylactiques, à cause de l'amalgame fait entre leur bénéfice et les risques inhérents que comporte leur utilisation en masse. Il est donc important d'examiner si les conclusions de Hooper sur l'origine iatrogène du sida sont justifiées pour pouvoir éclairer, non seulement le grand public mais aussi les virologistes de santé publique. Il y en a sûrement une leçon à tirer sur notre capacité à faire une analyse correcte du risque/bénéfice des vaccins.

Il me semble évident que Hooper a bien compris les problèmes soulevés aussi bien par la poliomyélite que par le sida. La thèse centrale de son travail reste l'idée que le vaccin polio atténué, développé par H. Koprowski (directeur de l'institut Wistar à Philadelphie de 1957 à 1992) et administré au Congo, aurait contenu comme agent adventice, un VIS. Le vaccin de Koprowski comportait uniquement le poliovirus atténué de type 1, la souche Chat, et Hooper est convaincu que ce vaccin a été préparé sur des cultures de cellules de reins de chimpanzés déjà infectés par un VIScpz.

Pour accepter la thèse qu'un vaccin polio atténué, administré par voie orale, ait été responsable de la diffusion du virus du sida dans la population vaccinée, il faudrait supposer : 1) que le vaccin ait été préparé sur des cultures de cellules de reins de chimpanzés contenant une charge virale assez importante de VIScpz ; et 2) que la technique de préparation du vaccin Chat n'ait pas diminué, d'une manière significative, la charge virale initiale de VIScpz. Dans ce cas, le produit fini, administré aux enfants par voie orale, aurait contenu une quantité résiduelle de virus capable d'induire la maladie. Par ailleurs, comme dans toutes les transmissions iatrogènes, il est important de considérer des critères quantitatifs pour pouvoir évaluer objectivement le risque d'une transmission et son ordre de grandeur. C'est dans cet esprit que nous essaierons d'examiner les hypothèses de Hooper.

Un des inconvénients majeurs de l'examen critique du travail de Hooper est l'absence des documents et des protocoles sur la fabrication du vaccin Chat à l'institut Wistar de Philadelphie. Il s'agit d'expériences effectuées à la fin des années 1950 et les cahiers de travail ont été perdus au cours des déménagements successifs. C'est pourquoi toutes les hypothèses avancées par Hooper sont basées sur des témoignages personnels concernant des événements vieux de 40 ans. À cette situation s'ajoute le fait que nombre de collègues, qui ont été les pionniers du développement du vaccin polio et de son application à grande échelle, sont décédés : J. Salk, A. Sabin, P. Lépine, S. Gard, M. P. Ciumakov, H. von Magnus, P. De Somer, F. Perkins, I. Archetti, C. Cockburn, D. Magrath, J. Peetermans.

Comment donc évaluer les thèses de Hooper ? Principalement, la méthode que je me propose d'utiliser est de faire appel aux données de la littérature de l'époque, les années 1950-1960, qui témoigne de l'état des connaissances sur la question. Cette tâche m'est facilitée par le fait qu'à partir de 1955 j'ai été impliqué personnellement dans la préparation, le contrôle et l'application du vaccin inactivé, puis, après 1959, du vaccin atténué contenant les souches d'Albert Sabin. J'aimerais donc apporter un témoignage personnel sur les connaissances scientifiques et les méthodes de l'époque.

Les études modernes sur la sensibilité du VIH à différents agents chimiques et physiques constituent un autre élément permettant aussi d'évaluer l'effet de certaines étapes de la préparation du vaccin polio atténué sur la viabilité du VIH.

Nous allons maintenant passer en revue et évaluer les arguments avancés par Hooper pour justifier sa thèse sur l'origine iatrogène de la pandémie de sida.

1. H. Koprowski a-t-il utilisé des cultures cellulaires dérivées de reins de chimpanzé pour la production d'un vaccin polio Chat administré au Congo ? Il est primordial de donner une réponse à cette question, car seul un rétrovirus VIScpz contaminant le vaccin Chat aurait pu être à l'origine du VIH et ultérieurement de la diffusion du sida.

Il est vrai que les publications du groupe de l'institut Wistar conduit par H. Koprowski [8-10] ne font pas mention de l'espèce de singes ayant servi à la préparation des cultures de cellules utilisées dans la production du vaccin atténué Chat.

Hooper a effectué une enquête très détaillée sur l'utilisation de chimpanzés à des buts scientifiques, et notamment sur le camp de Lindi (situé à Stanleyville, dans l'ancien Congo belge) où se trouvait une importante colonie de chimpanzés de capture, probablement depuis 1957. H. Koprowski a certainement utilisé des animaux du camp de Lindi, car les études de la neurovirulence du vaccin polio exigeaient l'utilisation de chimpanzés. À cette époque, les expériences sur les singes n'étaient limitées par aucune réglementation. Pour illustrer cet état de fait, il convient de mentionner Albert Sabin [11] qui, pour sélectionner ses souches de virus atténué, a testé, entre janvier 1954 et le milieu de l'année 1956, 9 000 singes et 150 chimpanzés.

Hooper, se basant sur des témoignages personnels et sur des suppositions, arrive à la conclusion que le nombre de chimpanzés utilisés à Lindi dépassait de loin les besoins nécessaires de Koprowski pour tester la neurovirulence. Que sont devenus les autres animaux ? La conclusion de Hooper est que les reins de chimpanzés auraient été envoyés aux États-Unis, à l'institut Wistar, où ils auraient servi à la préparation des cultures cellulaires nécessaires pour le vaccin oral. Les arguments de Hooper ne sont pas exposés chronologiquement mais dispersés dans les différents chapitres de son livre, ce qui ne facilite pas la compréhension. J'ai trouvé dans la littérature une seule référence qui mentionne précisément l'envoi de reins de chimpanzé depuis la colonie de Lindi vers Philadelphie aux États-Unis. Il s'agit d'un article publié en 1962 par Freidrich Deinhardt [12] (d'ailleurs cité dans la bibliographie de Hooper) qui a essayé de transmettre le virus de l'hépatite B (VHB) à des chimpanzés. Deinhardt rapporte qu'une étude a été effectuée sur des cultures de cellules de reins de chimpanzés inoculés avec deux échantillons contenant du VHB infectieux. Il explique clairement qu'il a reçu des fragments de reins de chimpanzés de Lindi, qui ont été dispersés par la trypsine et mis en culture à Philadelphie. Au total, il a reçu 6 livraisons de reins et, en dépit du fait que le transport a duré entre 5 et 6 jours, il a obtenu de bonnes cultures dans 5 cas. Il est important de signaler ici qu'en 1957, la liaison Philadelphie-Stanleyville comportait une escale à Bruxelles et durait deux ou trois jours, car les vols réguliers des avions à réaction ont commencé seulement après 1959.

Il faut également souligner qu'il n'y a aucune preuve que les reins de chimpanzés reçus au Children Hospital de Philadelphie par Deinhardt, qui travaillait dans le laboratoire de Werner et Gertrude Henle, ont été aussi utilisés à l'institut Wistar par le groupe de Koprowski. Hooper suppose que la proximité entre le Children Hospital et l'institut Wistar, les bonnes relations et les échanges de réactifs qui existaient entre les laboratoires de Henle et de Koprowski, rendent vraisemblable l'idée que des reins ou des cultures de cellules de reins de chimpanzés de Lindi aient pu être envoyés à Wistar pour la préparation du vaccin Chat.

L'idée de Hooper que le groupe de Wistar (et ensuite celui de la société RIT en Belgique) aurait utilisé des
cultures de cellules provenant des reins de chimpanzés de la colonie de Lindi pour fabriquer le vaccin Chat administré au Congo ne me semble pas crédible pour des simples motifs pragmatiques. En effet, jusqu'au début des années 1960, presque tous les laboratoires américains et européens utilisaient des cultures de cellules provenant des singes Maccacus rhesus importés d'Inde et de Maccacus cynomolgus importés d'Indonésie. Ce n'est qu'après la découverte du virus SV40, en 1960 [13], que des singes africains, n'étant pas infectés par le SV40, ont commencé à être utilisés couramment dans la production des vaccins polio, alors qu'on a continué à utiliser le singe Mac. cynomolgus (qui possède un SNC très sensible à l'inoculation intracérébrale du poliovirus) pour le contrôle des vaccins et pour les études de neurovirulence. La raison de cette situation résidait dans le prix extrêmement bas des singes rhésus et cynomolgus, et dans la facilité d'héberger et de manipuler ces singes de petite taille et peu dangereux. Dans les années 1950 quelques dizaines de milliers de singes rhésus et cynomolgus étaient importés chaque année d'Inde et d'Indonésie vers les États-Unis et l'Europe. Après 1954, la préparation, à l'aide de trypsine, des cultures de cellules de reins de singe en monocouche était devenue une opération de routine standardisée (nous reviendrons en détail sur ce sujet plus loin). À partir de 1955, les cultures de cellules de reins de singe rhésus et cynomolgus, disponibles en grande quantité, étaient également commercialisées aux États-Unis. Il ne me semble donc pas vraisemblable que l'équipe de l'institut Wistar ait pu se compliquer la tâche en préparant du vaccin avec des reins de chimpanzés qui auraient voyagé par avion depuis le Congo pendant 3 à 6 jours. Une telle démarche aurait coûté très cher et aurait accru le risque de contamination bactérienne et de diminution de la viabilité cellulaire. Il est beaucoup plus plausible de supposer que Koprowski et al. ont préparé eux-mêmes les cultures, à partir de reins de rhésus ou de cynomolgus, ou qu'ils aient été livrés par une société spécialisée qui se trouvait proche de Philadelphie. D'après les informations qui m'ont été transmises par Stanley Plotkin, qui a été pendant des années un collaborateur proche de H. Koprowski, les cultures qui ont servi à la fabrication du vaccin Chat de l'institut Wistar étaient manipulées par une technicienne et elles étaient achetées chez un fournisseur commercial.

Hooper revient, au cours de son livre, plusieurs fois sur les différentes raisons qui ont forgé sa conviction que les reins de chimpanzé ont été utilisés dans la production du vaccin polio administré au Congo. Il donne l'impression d'insister beaucoup sur cette idée, parce qu'elle constitue la clé de voûte de tout son travail. Toutefois, il ne dispose d'aucune preuve formelle pour étayer cette hypothèse, qui reste uniquement une spéculation théorique.

Mais il faut lui rendre hommage quand il raconte, avec un réalisme saisissant, l'histoire des chimpanzés de la colonie de Lindi et la manière utilisée pour chasser ces anthropoïdes. Ce fut un gâchis invraisemblable !

2. Si, comme Hooper le prétend, les reins de chimpanzés ont été utilisés pour la production du vaccin polio administré au Congo, quelle est la fréquence des chimpanzés infectés naturellement par le SIVcpz ?

Les souches de SIVcpz isolées jusqu'à présent ne sont pas nombreuses et leur prévalence est faible pour constituer, dans des conditions naturelles, un important réservoir de virus. La filiation SIVcpz-VIH est documentée [3-5] et le SIV du singe mangabey enfumé (SIVsm) présente une organisation génomique identique à celle du VIH2 [6]. Hooper accepte l'idée que, dans des conditions naturelles, seulement 1 % des chimpanzés seraient contaminés par le SIVcpz, mais il suppose que, dans la colonie de Lindi, la fréquence de la contamination devait être nettement supérieure car, au cours de leur chasse et pendant leur captivité, les animaux se mordaient. Cependant, nous ne pouvons pas exclure le fait que, si des reins de chimpanzés ont été utilisés pour la préparation du vaccin Chat, ils provenaient des animaux infectés avec SIVcpz. Même dans une telle situation, la concentration du virus aurait été faible car, si la présence du VIH a été mise en évidence dans les reins des sujets malades de sida [14], sa réplication dans cet organe n'a pas été rapportée. En effet, la présence de lymphocytes et de macrophages dans les reins est suffisante pour accepter que le VIH puisse être retrouvé dans cet organe, mais son titre ne peut être que nettement inférieur à celui qui existe dans les organes et les tissus lymphoïdes où il se développe.

3. Il faut s'interroger maintenant sur le sort du SIVcpz au cours de la préparation du vaccin polio.

Un premier point qu'il faudra éclaircir porte sur la technique de cultures cellulaires utilisée par l'équipe de l'institut Wistar. En ce qui me concerne, il ne fait pas de doute qu'en 1957 la méthode de préparation de cultures des cellules en monocouche (monolayer), après la dispersion de l'épithélium rénal par la trypsine, était utilisée dans tous les laboratoires de virologie, et certainement dans la production du vaccin polio. La technique de trypsination des organes pour obtenir des plages virales a été développée par Dulbecco [15] et adaptée au poliovirus par le même auteur en 1954 [16]. En 1954, Youngner [17] a perfectionné la technique de Dulbecco pour les cultures de cellules en masse. Enfin, dans les années 1954-1956, la préparation des cultures de cellules de reins de singe par la technique de trypsination a progressé rapidement, grâce au développement du vaccin inactivé Salk qui exigeait des cultures primaires de cellules de reins de singe en grande quantité [18-23].

Hooper indique, à juste titre, que la méthode Maitland a servi à la production des lots commerciaux de poliovirus, mais je pense que cela s'est passé seulement dans un premier temps, probablement avant 1955. Pourquoi Hooper insiste-t-il sur l'idée que, pour la préparation du vaccin Chat en 1957, l'équipe de Wistar aurait recouru à la méthode Maitland ? La méthode Maitland correspondait en réalité à une culture d'organe. La capsule rénale et le bassinet étaient complètement éliminés et le cortex haché, à l'aide de ciseaux, en petits morceaux de 2-3 mm. Les fragments de reins étaient ajoutés, avec le milieu liquide, dans des flacons à fond plat Powitzky. Cette méthode ne comportait donc pas l'utilisation de la trypsine, mais elle présentait de nombreux inconvénients et, surtout, le titre de virus polio était bas, ce qui expliquait la faible immunogénicité de certains lots de vaccin [24].

Il est important pour Hooper de soutenir que la méthode de préparation des cultures cellulaires ne comportait pas de traitement par la trypsine, puisque de petites quantités de cette enzyme suffisent pour inactiver rapidement, et de manière irréversible le VIH [25]. Tang et Levy ont montré que 100 µg/ml de trypsine étaient capables d'inactiver 4-5 log de virus en 15 min, alors que la concentration d'enzyme qui est utilisée pour traiter les reins, à une température de 37 °C, est de 2 500 µg/ml. L'action inactivante de la trypsine sur le VIH a également été confirmée par Garret [26].

Dans le chapitre 48 du livre qui fait l'objet de notre article et dans les notes et les commentaires s'y référant, Hooper soulève d'autres objections contre l'utilisation de la trypsine, parmi celles-ci, l'emploi de l'EDTA (versène). Cette substance est un agent chélateur qui était ajouté (0,02 %) à la solution de trypsine pour empêcher la formation d'agrégats cellulaires. Or, le versène n'est pas capable à lui seul de dissocier le cortex rénal, mais il est couramment utilisé pour détacher du verre les cellules primaires ou de lignées continues en monocouche en vue de leurs passages successifs. Hooper soutient aussi que la trypsine ne peut pas inactiver le VIH intracellulaire, en oubliant que l'infectiosité de ce virus est dépendante de son bourgeonnement à travers les membranes cellulaires où il est exposé à l'action de la trypsine. Les seules particules de VIS qui ne sont pas affectées par la trypsine sont celles qui contaminent les macrophages. Comme nous allons le voir plus loin, le nombre de ce type de cellules avant l'inoculation du poliovirus doit être très faible.

4. Le nombre de lymphocytes et de macrophages est-il important dans la culture de cellules de reins de singe quand les cellules sont inoculées avec le poliovirus ?

Hooper est conscient que l'épithélium rénal n'est pas capable de répliquer le VIH, comme nous l'avons déjà signalé, et cette réalité a été démontrée par Garret [26]. Toujours au chapitre 48, pour suppléer cet inconvénient, Hooper invoque, à juste titre, la présence des lymphocytes et des macrophages dans le rein. Il est convaincu de leur persistance et de leur survie dans les cultures de cellules en monocouche et, pour conforter cette idée, il cite, de manière un peu tronquée, le nom de certains scientifiques. En réalité, il est très improbable que des quantités importantes de lymphocytes et de macrophages se soient trouvées dans les cultures de cellules en monocouche au moment de leur inoculation par le poliovirus. La raison réside dans le fait qu'avant l'addition de trypsine, les fragments de reins étaient rincés abondamment 2 à 3 fois, dans le tampon salin afin d'enlever le sang et les cellules sanguines s'y trouvant en suspension. Cette opération était indispensable pour éviter que l'inhibiteur de la trypsine, présent dans le sang, n'empêche son action. De plus, les lymphocytes et la plupart des macrophages étaient éliminés juste avant l'inoculation des cultures de cellules avec le virus. La monocouche cellulaire adhérente au verre des boîtes de Roux était à son tour lavée, au minimum deux fois, avec 100-200 ml de milieu de culture exempt de sérum animal. Cette étape avait une importance non négligeable, car il était impératif d'éliminer le sérum animal, nécessaire à la croissance cellulaire ajouté dans les milieux de culture à une concentration de 5 %. En effet en dehors de ses propriétés allergisantes, le sérum de cheval ou de bovin contient des inhibiteurs spécifiques du poliovirus.

Ce minimum de précautions était totalement entré en usage dans les laboratoires et était clairement expliqué dans les recommandations en vigueur aux États-Unis à partir de 1955.

Enfin, nous pourrions, à l'extrême limite, supposer qu'une petite fraction de lymphocytes et de macrophages infectés par le SIVcpz aurait persisté dans les cultures de cellules ayant servi à la fabrication du vaccin Chat, mais, dans ce cas, la concentration du rétrovirus dans le vaccin final aurait dû être extrêmement faible. Précisément sur ce point, Hooper prend conscience de la vulnérabilité de sa thèse et il essaie de l'étoffer en citant, à la page 653, une discussion avec Patricia Fultz. Cette experte lui a affirmé qu'une infection orale avec le VIH nécessite 10 à 1 000 fois plus de particules infectieuses que par voie intraveineuse. À l'insistance de Hooper, P. Fultz a confirmé que, s'il y avait une lésion dans la muqueuse buccale, la voie orale deviendrait aussi sensible que la voie intraveineuse.

5. Y a-t-il d'autres facteurs qui, au cours de la préparation du vaccin polio, ont contribué à réduire la charge virale d'un SIV, potentiellement présent dans les cultures de reins de singes ?

a) Pour obtenir, après la trypsination des reins de singe, des cultures cellulaires en monocouche continue, il était nécessaire d'incuber à 37 °C les boîtes de Roux pendant 5 à 7 jours. Même si cette température n'avait pas pu inactiver complètement une concentration importante de rétrovirus dans la période de temps mentionnée ci-dessus, une réduction significative du titre infectieux se serait produite [27]. Mieux encore, après l'inoculation du poliovirus, il fallait encore 2 à 3 jours d'incubation à 37 °C (34 °C pour les souches Sabin) pour que l'effet cytopathogène induit par le poliovirus soit complet. Au total, le temps d'incubation à 37 °C était de 8 jours minimum.

b) La filtration de la récolte virale brute est une procédure obligatoire dans la production de tous les vaccins viraux. En effet, dans la récolte de virus, il existe une quantité importante de débris cellulaires et son élimination est impérative pour assurer l'homogénéité du vaccin et la stérilité bactérienne. Il faut rappeler que les membranes filtrantes en nitro-cellulose (type Millipore) n'ont été développées et introduites dans la filtration des vaccins qu'à partir des années 1960. Avant cette période, la filtration s'effectuait sur des plaques filtrantes d'amiante et de cellulose « Seitz » et, notamment pour le vaccin polio, sur des filtres appelés « Seitz EKS », supposés avoir la capacité de retenir les bactéries. L'emploi des filtres Seitz EKS a posé des difficultés aux fabricants de vaccins polio car ils retenaient des quantités importantes de virus. Cet inconvénient, responsable du faible pouvoir immunogène de certains lots de vaccin, a été pallié en traitant les plaques filtrantes avec une solution de gélatine à faible concentration [24]. Il est juste de supposer que la filtration des suspensions cellulaires provenant d'une culture infectée par un rétrovirus sur plaque Seitz EKS aurait permis une réduction non négligeable du titre infectieux, grâce à l'élimination de particules virales associées aux membranes.

c) Enfin, le dernier facteur capable d'inactiver un rétrovirus, au moins partiellement, mais d'une manière significative, était la congélation et la décongélation répétées à ­ 20 °C. Tout vaccin polio atténué était congelé et décongelé au minimum 3 fois à une température de ­ 20 °C : la première fois après la récolte du virus des boîtes de Roux, ensuite pour la filtration et, enfin, pour préparer la dilution finale utilisée dans la vaccination. Fréquemment, les flacons de vaccin étaient envoyés congelés en container de glace carbonique, ce qui occasionnait une quatrième décongélation. La conservation du vaccin à ­ 20 °C était nécessaire pour permettre son contrôle qui durait environ 6 mois. La congélation et la décongélation répétées du vaccin influençaient très peu le titre infectieux du poliovirus.

Avant de conclure, il est de notre devoir de discuter ici le chapitre 28, intitulé « Pierre Lépine and the Pasteur Institute ». Hooper essaie de construire une argumentation pour élaborer l'idée que Pierre Lépine (1901-1989), qui fut le créateur et, pendant de longues années, le chef du département de virologie à l'institut Pasteur, aurait, lui aussi, utilisé en Afrique un vaccin polio atténué qui aurait été contaminé par un rétrovirus simien. Le style utilisé par Hooper pour rédiger ce chapitre ne facilite pas la compréhension de ses thèses, car des témoignages personnels imprécis se mêlent à des références bibliographiques interprétées d'une manière subjective. La question qu'il faut poser est de savoir si, dans les années 1955-1959, Pierre Lépine a utilisé en Afrique un vaccin vivant atténué.

Je voudrais d'abord apporter un témoignage personnel sur le vaccin polio préparé par Pierre Lépine. En octobre 1956, venant de Bucarest, je suis arrivé dans le service des virus à l'institut Pasteur pour suivre le premier cours de cultures cellulaires en virologie organisé par Pierre Lépine, puis je suis resté pendant quelques mois comme stagiaire dans le service des virus. À cette époque, le vaccin polio inactivé développé par Pierre Lépine (VPIL) était préparé dans le bâtiment Darré, devenu aujourd'hui le département de virologie. En 1958, la production à l'échelle industrielle a été transférée à l'annexe de Garches où elle a fonctionné jusqu'en 1986. Le VPIL présentait certaines particularités par rapport au vaccin inactivé classique (appelé Salk), et qui se résument ainsi : 1) les singes utilisés pour les
cultures cellulaires de reins étaient des babouins qui correspondaient à l'espèce Papio papio ; 2) le poliovirus de type 1 était la souche 13.42 présentant une neurovirulence atténuée, et non la souche Mahoney virulente ; et 3) la méthode d'inactivation comportait deux agents inactivants, le formol et la ß-propiolactone.

Marqué par l'accident Cutter aux États-Unis, Lépine a toujours été partisan de la vaccination avec le vaccin inactivé et, avant 1960, tous ses efforts se sont concentrés sur le VPIL qu'il produisait à l'institut Pasteur de Paris. Dans le chapitre 22, Hooper fait allusion à une vaccination effectuée au Gabon où le VPIL a été utilisé en injection sous-cutanée, et il commence à émettre des doutes sur l'utilisation d'un vaccin inactivé. Il va jusqu'à soupçonner que P. Lépine a injecté le « vaccin atténué » par voie sous-cutanée. Ensuite, par une distorsion dans la citation d'un article de Lépine [28], il essaie d'attribuer à celui-ci l'idée que le vaccin polio atténué pourrait être administré par voie sous-cutanée. En réalité, dans cet article, Lépine s'interrogeait ­ pour simplifier le schéma de vaccination ­ sur la possibilité de remplacer les rappels de VPI, administré par voie sous-cutanée, par la vaccination par voie orale du vaccin polio atténué. Pierre Lépine a envisagé cette possibilité à plusieurs occasions, mais il ne l'a jamais mise en pratique car aucune de ses publications ne fait allusion à une expérience de ce type. De toute manière, il n'a jamais suggéré l'injection de poliovirus atténué par voie sous-cutanée. Il est difficile de suivre Hooper dans le reste du texte du chapitre 22, mais brusquement il arrive à la conclusion (p. 302) que la dernière dose de vaccin Lépine, administré par voie sous-cutanée au Gabon, contenait du virus polio vivant atténué. L'affirmation de Hooper, que les cultures de cellules de reins de babouin ayant servi à la fabrication du VPIL auraient été contaminées par un rétrovirus capable d'infecter l'homme, est également sans aucun fondement.

Pierre Lépine n'a jamais développé ni produit, à l'institut Pasteur ou ailleurs, du vaccin polio atténué. Au début des années 1960, il a importé du vaccin Sabin en vrac et il a effectué les contrôles finaux à Paris. Ce vaccin Sabin a été utilisé ensuite dans des essais de vaccination limités en Afrique. Le vaccin polio atténué Sabin a été fabriqué par l'institut Pasteur à partir de 1968-1969, dans une installation qui se trouvait à Compiègne sous la direction de notre collègue Jean Leclerc, et le contrôle en a été effectué par moi-même à Garches. Ce vaccin a commencé à être commercialisé à partir de 1972, lorsqu'il a reçu l'autorisation du Laboratoire national de la santé.

Il me semble donc que Hooper ne possède aucune donnée objective pour étayer son idée que Pierre Lépine a contribué, avec son vaccin, à la transmission d'un rétrovirus chez des sujets vaccinés.

Maintenant, nous pouvons tirer une conclusion sur l'hypothèse de Hooper concernant l'origine iatrogène du sida. En dépit de son effort, il n'arrive pas à nous convaincre de la justesse de sa thèse car, d'un bout à l'autre, elle est le résultat d'une somme d'événements qui avaient une probabilité extrêmement réduite de se produire. En partant de l'utilisation incertaine de reins de chimpanzés, de la faible fréquence de la contamination des reins par un SIVcpz (qui dans cet organe présenterait, de toute manière, une charge virale peu importante), en passant ensuite par la technique de production du vaccin polio atténué qui soulève des obstacles majeurs à la survie du SIV, et pour terminer avec le risque qu'une dose de vaccin, contenant une très faible quantité de SIVcpz, soit administrée à un sujet qui aurait présenté une lésion buccale, voilà une chaîne de transmission virale qui me semble difficile à accepter. Notre évaluation sur la possible transmission iatrogène du sida par le vaccin Chat va dans la même direction que les résultats obtenus par Ohta [29] et Garret [26] qui n'ont pas trouvé de particules infectieuses ni de séquences de SIV dans le vaccin polio atténué préparé sur cultures primaires de cellules de reins de singe.

Pour illustrer la thèse de la possible transmission des virus par le vaccin polio, on donne toujours l'exemple de l'incident SV40 qui a contaminé dans les années 1950 les vaccins polio inactivé et atténué [30]. Mais il ne faut pas oublier que, dans ce cas, il s'agissait d'un virus possédant une remarquable résistance aux agents physico-chimiques et qui était présent en titre élevé dans les cultures de cellules de reins de singes rhésus où il se répliquait. Aucune de ces propriétés ne s'applique aux virus de l'immunodéficience potentiellement présents dans les reins de singes.

Je crois que Hooper est un journaliste d'investigation passionné qui a aimé le sujet de son enquête. Mais cette approche ne mène pas nécessairement à la connaissance objective, qui est la finalité de la recherche scientifique ; c'est le seul reproche qu'il nous est permis de faire à Hooper.

Si les thèses avancées par Hooper ne me semblent pas correspondre à une réalité, son livre a le mérite d'évoquer les personnalités oubliées du combat courageux qui fut mené dans les années 1950 contre la poliomyélite. Si dans nos hôpitaux pédiatriques, on ne rencontre plus d'enfants paralysés, ni de parents en détresse, et si les salles ne sont plus encombrées de béquilles ni de chaises roulantes c'est grâce au courage des héros, aujourd'hui anonymes, qui, à côté des scientifiques de grande valeur, ont consacré leur vie à combattre ce fléau qui maintenant rappelle un cauchemar oublié.

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