ARTICLE
Le traitement d'infections ophtalmiques sévères (ulcères
de cornée, endophtalmies) nécessite l'utilisation de collyres
antibiotiques de concentration élevée, non commercialisés
[6]. Ces collyres dits « fortifiés » peuvent être
prescrits dans des infections oculaires à germe sensible, après
isolement et antibiogramme. La pharmacie du CHU de Clermont-Ferrand est
souvent amenée à réaliser ces préparations
principalement à base de péfloxacine à 40 mg/ml.
La péfloxacine, quinolone de deuxième génération,
présente les avantages d'une bactéricidie rapide, d'un spectre
large, d'une pénétration intracornéenne et de l'absence
de résistance croisée avec les autres antibiotiques. L'utilisation
d'une quinolone est particulièrement intéressante en monothérapie
dans les ulcères cornéens [1]. Les collyres sont administrés
à la posologie suivante : 1 goutte dans le cul-de-sac conjonctival
inférieur, en instillations fréquentes au début du
traitement (toutes les heures, voire toutes les 15 à 30 minutes
si l'infection cornéenne est sévère), puis 4 à
6 fois par jour pendant 6 à 7 jours environ. Le traitement ne dépasse
pas 10 jours [5].
Face à la prescription croissante de ces collyres de péfloxacine
à 40 mg/ml, le laboratoire de contrôle-développement
de la pharmacie a étudié leur stabilité afin d'envisager
leur préparation à l'avance et de permettre ainsi une mise
à disposition immédiate en situation d'urgence ophtalmique.
Une étude préliminaire a mis en évidence la conservation
possible des collyres de péfloxacine à 40 mg/ml pendant
8 jours au réfrigérateur [4]. L'objectif de notre travail
consiste à évaluer l'impact d'une congélation suivie
d'une décongélation puis d'une réfrigération
de 48 h de cette préparation. Dans ce but, nous avons étudié
d'une part la stabilité physico-chimique de la solution médicamenteuse
et d'autre part la conservation de l'état stérile des collyres.
Matériels et méthodes
Préparation des collyres
La préparation des collyres est effectuée sous hotte à
flux d'air laminaire. Pour la réalisation d'une série de
12 collyres, le matériel comprend :
- 2 ampoules de péflacine injectable de 5 ml à 400 mg
(Laboratoires Bellon),
- 1 ampoule de 10 ml de glucose 5 % solution injectable isotonique (Laboratoires
Aguettant),
- 1 seringue de 30 ml (Omnifix, Laboratoire Braun) munie d'une aiguille
(Microlance 3, Laboratoire Becton-Dickinson),
- 1 filtre Minisart 16534 K de porosité 0,22 µm (Laboratoires
Sartorius),
- 12 flacons en verre coloré de 5 ml préalablement stérilisés
par la vapeur (20 minutes à 120 °C) et contrôlés.
La solution de péfloxacine à 40 mg/ml est obtenue par
mélange de 2 ampoules de péfloxacine à 400 mg/5 ml
dans 10 ml de solution de glucose 5 %. Les 20 ml de solution sont répartis
équitablement, après filtration stérilisante sur
filtre 0,22 µm, dans les 12 flacons de 5 ml qui seront soigneusement
obturés par un bouchon de caoutchouc et sertis d'une capsule d'aluminium.
La solution de glucose 5 % a été choisie comme solvant de
dilution car elle permet l'obtention d'un collyre de péfloxacine
à 40 mg/ml présentant un pH et une osmolalité compatible
avec une administration intra-oculaire. L'intégrité du conditionnement
est vérifié visuellement et par retournement du flacon obturé
et serti.
Méthodologie de l'étude de stabilité
L'étude de stabilité a été réalisée
sur trois séries de 12 collyres de péfloxacine à
40 mg/ml préparées chacune à une semaine d'intervalle.
Pour chaque série, la méthodologie est la suivante : immédiatement
après la fabrication (J0), un des 12 collyres est analysé
(les résultats obtenus serviront de référence). Un
deuxième collyre est placé au réfrigérateur
et est analysé à J2, c'est-à-dire après 48
h de réfrigération. Les 10 autres collyres son congelés
à - 20 ± 2 °C : ils sont sortis du réfrigérateur
deux à deux après 7, 14, 30 et 90 jours de conservation.
Pour chaque couple de collyres, l'un est analysé immédiatement
après décongélation, le second est placé au
réfrigérateur pendant 48 heures avant analyse. Le schéma
d'organisation de l'étude est présenté dans le tableau
I. Ce délai de stabilité de 48 h au réfrigérateur
après décongélation est fonction de l'utilisation
clinique des collyres fortifiés (pour couvrir un week-end).
De façon générale, un collyre doit être stérile,
isotonique aux larmes, exempt de particules traumatisantes (limpide),
avoir un pH voisin de la neutralité et non irritant [3]. Par conséquent
l'analyse de chaque collyre consiste en :
- une analyse bactériologique permettant de vérifier sa
stérilité,
- une analyse physico-chimique comprenant les essais suivants : une
évaluation de la limpidité de la solution, une détermination
du pH, de l'osmolalité. Un dosage quantitatif de la péfloxacine
est également mis en uvre.
La méthodologie de ces divers essais est développée
ci-après.
Analyse bactériologique
Elle consiste à filtrer le collyre sur une membrane, puis à
ensemencer cette membrane sur un milieu de culture solide. La filtration
est réalisée à l'aide de kits à usage unique
(Nalgene Analytical Test Filter Funnel, 0,45 µm, 100 ml, Brand Products)
: 1 ml de collyre est filtré sur la membrane du kit, puis un rinçage
à l'aide de 3 fois 50 ml d'eau stérile est effectué
afin d'inhiber l'action antibiotique du produit et de permettre une croissance
bactérienne éventuelle. La membrane est ensemencée
sur une gélose trypcase-soja (Laboratoires Biomérieux),
puis incubée à 30-35 °C pendant 48 h. Le dénombrement
des germes se fait alors sous lampe binoculaire. En cas de croissance
bactérienne, les germes seront identifiés.
Analyse physicochimique
Le contrôle optique est un examen visuel des collyres réalisé
à l'il nu sur fond blanc puis sur fond blanc sous éclairage
à l'aide d'une mireuse (type LR 28 PW Allen and Co). Ce contrôle
permet de vérifier la limpidité des collyres conformément
à la pharmacopée européenne [3].
Le pH des solutions est mesuré à l'aide de bandelettes
réactives indicatrices de pH (gamme de pH de 2,5 à 4,5,
Laboratoires Merck).
L'osmolalité est effectuée à l'aide d'un biocryomètre
à partir d'un échantillon de 20 µl de collyre.
Le dosage de la péfloxacine est réalisé par chromatographie
liquide haute performance d'après les travaux de Chang et
al. [2]. L'analyse est effectuée à l'aide de l'appareillage
suivant (Merck-Hitachi) : pompe à débit constant (655A-11
pump), système d'injection (modèle 7125 Rheodyne injection
loop), détecteur UV-Visible (LCM variable wavelenght detector),
intégrateur (D2500 chromato-integrator). La colonne d'analyse est
une colonne Lichrospher RP-18, 125 x 4 mm ID, 5 µm (Macherey-Nagel).
La phase mobile consiste en un mélange d'acétonitrile et
d'acide citrique 0,4 M dans les proportions de 20/100 vol/vol. Le débit
est de 1 ml/min. La longueur d'onde est fixée à 280 nm.
Les solutions standard sont préparées par dilution de la
solution de péfloxacine à 80 mg/ml dans la phase mobile
afin d'obtenir des concentrations de 20, 40 et 60 µg/ml. La technique
d'analyse mise en uvre a été validée dans l'objectif
d'une étude de stabilité selon les recommandations formulées
par L.A. Trissel pour la stabilité des solutions injectables [7].
Elle permet d'analyser de façon spécifique la péfloxacine
et de mettre en évidence ses produits de dégradation éventuels.
Dans cet objectif, nous avons effectué une dégradation intentionnelle
de la péfloxacine en faisant varier le pH de la solution avec NaOH
5N, puis en réalisant un chauffage intense (ébullition pendant
5 min). La solution obtenue a été analysée par chromatographie
pour s'assurer de l'absence d'interférences avec les produits de
dégradation générés.
Les concentrations moyennes de péfloxacine obtenues aux différents
temps de prélèvement sont calculées à partir
de trois séries de collyres. Les résultats sont exprimés
en pourcentage par rapport à la concentration initiale obtenue
à J0 (immédiatement après la préparation,
valeur considérée comme référence et égale
à 100 %). La stabilité de la molécule médicamenteuse
est considérée comme correcte si sa concentration ne diminue
pas de plus de 10 % par rapport à la concentration initiale [8].
Résultats et discussion
Analyse bactériologique
Après 3 mois de conservation au congélateur à -
20 ± 2 °C, la stérilité des collyres est maintenue.
Il en est de même après une réfrigération de
48 h suite à la congélation. Les flacons doivent être
hermétiquement clos : il convient de vérifier l'intégrité
du conditionnement avant stockage des collyres.
Contrôle optique
Le mirage des collyres n'a mis en évidence aucune particule durant
les 3 mois de congélation suivis de 48 h de réfrigération.
pH
Nous n'avons constaté aucune variation de pH des collyres de
péfloxacine dans le temps. Celui-ci est stable à 4,2 et
cette valeur est cohérente avec une administration intraoculaire
de la solution. En effet, le film lacrymal forme un système tampon
à pH 7,4, capable de ramener rapidement à une valeur de
pH tolérable (entre 6,4 et 9,6) des solutions de pH entre 3,5 et
10,5 à condition que leur propre capacité tampon soit faible
[5].
Osmolalité
L'évolution de l'osmolalité au cours de l'étude
est présentée sur la figure 1. Après
congélation et réfrigération, l'osmolalité
ne varie pas de plus de 5 % par rapport à la valeur moyenne mesurée
immédiatement après préparation des collyres (soit
284,5 ± 1,1 mOsm/kg). Les valeurs d'osmolalité obtenues sont
compatibles avec une administration intra-oculaire de la solution de péfloxacine
à 40 mg/ml.
Analyse de la péfloxacine
La méthode de dosage de la péfloxacine a été
validée. La précision (répétabilité
et reproductibilité) est satisfaisante avec des coefficients de
variation inférieurs à 5 % (tableau
II). La linéarité de la méthode est bonne
pour des concentrations en péfloxacine de 20 à 60 µg/ml
: le coefficient de corrélation est de 0,9998 (r2 =
0,9996). L'équation de la droite moyenne de calibration est y =
174195 x + 260807. La méthode mise en uvre permet d'analyser
la péfloxacine de façon spécifique et indépendamment
de ses produits de dégradation éventuels. L'analyse chromatographique
montre que les produits de dégradation n'interfèrent pas
avec la réponse de la molécule initiale.
Les résultats sont exposés dans le tableau
III. Nous n'observons pas de variation de la concentration en
péfloxacine de plus de 5 % par rapport à la valeur initiale
à J0 (immédiatement après préparation des
collyres) durant les 3 mois de congélation. De même, la décongélation
des collyres suivie d'une réfrigération de 48 h n'entraîne
aucune diminution significative de la concentration en péfloxacine.
Aucun produit de dégradation n'a été mis en évidence
sur l'ensemble des prélèvements analysés par chromatographie
liquide haute performance.
Ces différentes analyses physicochimiques et bactériologiques
mettent en évidence une bonne stabilité des collyres de
péfloxacine à 40 mg/ml durant 3 mois de congélation
à - 20 ± 2 °C. Suite à cette congélation,
ces collyres peuvent être conservés pendant 48 heures au
réfrigérateur. Ces modalités de conservation (particulièrement
au congélateur pendant plusieurs mois) présentent de nombreux
avantages :
- il est possible de réaliser un stock de préparation,
ce qui permet de dispenser plus rapidement les collyres aux patients que
lors d'une préparation extemporanée consécutive à
une prescription nominative ;
- les collyres sont préparés à l'avance, en série,
et bénéficient donc d'un contrôle physicochimique
et bactériologique avant administration au malade, ce qui permet
une amélioration de la qualité par rapport à une
préparation extemporanée (dans ce cas un contrôle
physicochimique est envisageable mais les résultats des contrôles
bactériologiques ne peuvent pas être obtenus puisqu'ils nécessitent
un délai d'incubation de 48 h) ;
- par rapport à une précédente étude ayant
mis en évidence une bonne stabilité des collyres pendant
8 jours au réfrigérateur, ces conditions de conservation
pendant 3 mois au congélateur permettent une meilleure gestion
de la production.
CONCLUSION Les
collyres « fortifiés » de péfloxacine à 40
mg/ml sont stables pendant 3 mois au congélateur à - 20 °C.
Une réfrigération de 48 h après décongélation
est également envisageable, la stabilité physicochimique et
bactériologique n'étant pas affectée. Ces collyres
seront donc délivrés dans les services d'ophtalmologie à
un malade pour 2 jours de traitement. Leur délai de péremption
est de 24 h après ouverture. L'intégrité du conditionnement
devra être vérifiée avant utilisation car la stérilité
du collyre n'est maintenue que si les flacons sont hermétiquement
clos.REFERENCES
1. Bron A, Delbosc B, Kaya G, Talon D, Estavoyer JM, Montard M.
Intérêt des nouvelles quinolones en ophtalmologie. Ophtalmologie
1988 ; 2 : 107-9.
2. Chan CY, Lam AW, French GL. Rapid HPLC assay of fluoroquinolones
in clinical specimens. J Antimicrobial Chemother 1989 ; 23 : 597-604.
3. Pharmacopée européenne. Conseil de l'Europe
Strasbourg 1997, 3e édition.
4. Pichot S, Sautou-Miranda V, Arvouet A, et al. Communication
affichée, 13es journées nationales d'information
des pharmaciens hospitaliers, Antibes-Juan-les-Pins, 1997.
5. Sauvageon-Martre H, Bonneau I, Fayet B, Chast F et comité
de rédaction. Produits en ophtalmologie. Dossier du CNIMH
1993 ; XIV : 2-3.
6. Steinert RF. Current therapy for bacterial keratitis and
bacterial conjunctivis. Am J Ophthalmol 1991 ; 98 : 847-53.
7. Trissel LA. Avoiding common flows in stability and compatibility
studies of injectable drugs. Am J Hosp Pharm 1983 ; 40 : 1159-60.
8. Trissel LA. Handbook on injectable drugs. 8th ed. Bethesda,
American Society of Hospital Pharmacists, 1994.
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