ARTICLE
L'hémodialyse est une méthode d'épuration extrarénale
indiquée dans le traitement du stade terminal de l'insuffisance
rénale aiguë ou chronique. Elle consiste en un échange
entre le sang du malade et une solution de composition électrolytique
voisine de celle du plasma normal à travers une membrane semi-perméable.
L'hémodialyse permet l'épuration des déchets et la
correction des désordres hydro-électrolytiques [1, 2].
Les transferts transmembranaires de solutés et d'eau s'effectuent
par deux mécanismes [2-5] :
- la diffusion : il s'agit d'un transfert de masse de solutés
dans le sens du gradient de concentration de part et d'autre de la membrane
et en fonction de leur taille ;
- l'ultrafiltration ou transfert convectif : il s'agit d'un transfert
simultané d'eau et de solutés grâce à un gradient
de pression hydrostatique ou pression transmembranaire.
Nature chimique des membranes
Les membranes actuellement utilisées en hémodialyse sont
de nature cellulosique ou constituées de polymères synthétiques
[6, 7]. La figure 1 donne
la structure chimique des différents polymères utilisés
pour les membranes [8].
Les membranes cellulosiques :
- cellulose régénérée : cuprophane (Cuprophan®),
cuprammonium rayonne ;
- ester de cellulose saponifiée (les fonctions hydroxyl des chaînes
de glucose sont libres) ;
- cellulose substituée : acétate de cellulose (la plupart
des groupes hydroxyl sont substitués par des groupements acétyl)
;
- cellulose modifiée ou Hémophan® (les
radicaux hydroxyl sont substitués par des groupements amine tertiaire).
Les membranes synthétiques
- par addition : polyacrylonitrile (PAN), PAN-sodium méthallylsulfonate
(AN69®), éthylène vinyl alcool (Eval), polyméthacrylate
de méthyle (PMMA) ;
- par polycondensation : polysulfone (PS), polyamide (PA).
Caractéristiques de perméabilité
[9]
La perméabilité aux solutés
La perméabilité aux solutés s'exprime par la clairance
ou la dialysance (ml/mn) qui représente le volume de sang totalement
épuré d'un soluté donné par unité de
temps. Les solutés de référence en usage clinique
sont l'urée, la créatinine, l'acide urique et le phosphore.
La vitamine B12, l'inuline et la bêta- 2-microglobuline qui ont
un poids moléculaire élevé, sont également
utilisées comme index de perméabilité, mais les résultats
sont d'interprétation plus délicate.
La perméabilité hydraulique
La perméabilité hydraulique s'exprime en débit
d'ultrafiltration instantanée en fonction de la pression transmembranaire.
En général, elle est donnée par le coefficient d'ultrafiltration
en millilitres par millimètre de mercure de pression transmembranaire
et par heure (ml/mmHg/h). Le tableau
I donne les valeurs de perméabilité hydraulique
de plusieurs membranes.
Propriétés physico-chimiques
[7]
Hydrophilie
Elle est la conséquence de l'interaction des groupements terminaux
carboxylés, aminés ou hydroxylés avec l'eau par liaison
hydrogène. Les membranes cellulosiques et les copolymères
du polyéthylène sont hydrophiles alors que le PAN, le PMMA,
le polyamide présentent un caractère hydrophobe. Moins la
membrane est hydrophile, plus elle adsorbe les protéines.
Les membranes hydrophiles ont une faible perméabilité
hydraulique et une perméabilité diffusive élevée
pour les solutés. Les membranes hydrophobes synthétiques
ont une haute perméabilité hydraulique et une forte perméabilité
convective pour les solutés [9].
Charge
La charge électrique à la surface de la membrane, créée
par dissociation des groupements devenus ioniques, modifiée par
l'adsorption des protéines au cours de la dialyse, a peu d'importance
pour les solutés de faible poids moléculaire, mais peut
affecter le passage des substances de haut poids moléculaire.
Symétrie
La symétrie ou l'asymétrie des membranes est indépendante
de la nature chimique de la membrane mais dépend du procédé
de fabrication et a des conséquences sur sa perméabilité.
Les membranes asymétriques, telles celles en polyamide et en polysulfone,
ont une grande perméabilité et sont donc fréquemment
utilisées en hémofiltration.
Épaisseur
La perméabilité correspond au ratio du coefficient de
diffusion sur l'épaisseur de la membrane. Le coefficient de diffusion
dépend de la structure des pores de la membrane et des interactions
du soluté avec le polymère, il est donc indépendant
de l'épaisseur. Il en découle que la diminution de l'épaisseur
de la membrane pour un même coefficient de diffusion conduit à
une perméabilité accrue, ce qui permet de diminuer la surface
de la membrane pour des performances identiques. L'épaisseur de
la membrane a une incidence sur le coefficient d'ultrafiltration qui augmente
lorsque celle-ci diminue, exception faite des membranes synthétiques
qui, bien que plus épaisses que les membranes cellulosiques, ont
une capacité d'ultrafiltration accrue.
L'adsorption
Certains types de membranes (polyacrilonitrile, PMMA) ont des propriétés
d'adsorption qui peuvent être à la fois bénéfiques
(bêta-2-microglobuline, endotoxines), ou préjudiciables (protéines).
Biocompatibilité
On utilise plus souvent le terme de bio-incompatibilité pour
désigner les réactions biologiques et les effets secondaires
dus à l'interaction du sang avec une surface étrangère
pendant l'hémodialyse [10].
Coagulation
Quand le sang entre en contact avec une surface étrangère,
il se produit une activation de la coagulation, conduisant à la
thrombose. Pour prévenir la formation de caillots en dialyse, il
est nécessaire d'administrer de l'héparine [11]. Plusieurs
facteurs contribuent à l'activation de la coagulation [9] :
- les lésions endothéliales induites par les ponctions
vasculaires ;
- le contact du sang avec la surface étrangère du circuit
extracorporel, activant principalement le facteur XII (facteur contact)
;
- l'adhésion des plaquettes aux surfaces avec libération
du contenu plaquettaire ;
- la géométrie du dialyseur ;
- la nature de la membrane : les membranes synthétiques semblent
moins thrombogènes que les membranes cellulosiques.
En outre, on différencie des membranes à haute et faible
consommation d'héparine (Eval®), ces dernières
étant réservées aux sujets à risque hémorragique
[12].
Leucopénie et activation du complément
Pendant les premières minutes de l'hémodialyse, il se
produit une profonde leucopénie réversible [13] qui est
due à l'activation du complément par la voie alterne [14].
Les membranes cellulosiques peuvent activer le complément de façon
plus intense que les membranes synthétiques et provoquer la libération
d'anaphylatoxines C3a et C5a [15]. Cela s'explique par la présence
de groupements hydroxyls sur les membranes cellulosiques qui pourraient
être un site de liaison covalente avec le composant C3 [8]. La substitution
partielle ou totale des radicaux hydroxyls (membranes Hémophan®
et acétate de cellulose) permet d'obtenir des membranes de biocompatibilité
similaire aux membranes synthétiques telles que la polysulfone
[16]. De plus, il faut tenir compte de l'interaction des protéines
régulatrices de la voie alterne du complément (les facteurs
B et H) avec le C3b lié à la membrane. Si la liaison du
facteur H est favorisée, ce qui a été montré
avec les membranes en acétate de cellulose, alors la membrane a
une faible capacité à activer le complément. Le contraire
se produit si la liaison au facteur B est favorisée, ce qui a été
retrouvé avec les membranes en cuprophane [17, 18].
Le fragment C5a se fixe immédiatement aux récepteurs situés
sur les leucocytes et entraîne la formation d'agrégats. Ces
agrégats cellulaires sont emprisonnés dans les capillaires
pulmonaires, ce qui réduit considérablement le nombre de
leucocytes en circulation. Pendant tout ce temps, la leucopénie
a provoqué la production et la libération de nouveaux leucocytes
à partir des réserves, ce qui a pour conséquence
la surnumération [15].
La libération d'anaphylatoxines C3a et C5a dans la circulation
entraîne leur clivage par le carboxypeptidase-N aboutissant à
la libération de l'arginine carboxy terminal, au C3a-desArg et
au C5a-desArg. Le fragment C3a-desArg est utilisé comme marqueur
de l'activation du complément au cours de l'hémodialyse
[18].
La figure 2 montre qu'il
existe une relation inverse entre le degré de leucopénie
et les taux circulants de C3a et C5a [19].
On peut classer schématiquement les membranes de dialyse en trois
groupes selon leur capacité d'activation du complément [8]
:
- les plus activatrices : la cuprophane ;
- une classe intermédiaire : les membranes d'acétate de
cellulose, de cellulose modifiée et de polycarbonate ;
- les moins activatrices : les membranes en polyacrylonitrile, polysulfone
et polyamide.
Réactions d'hypersensibilité
Elles surviennent précocement au cours de l'hémodialyse
et sont associées à l'utilisation de dialyseurs neufs, d'où
le terme de « syndrome de premier usage » (first use syndrome)
pour les désigner [20]. Leur symptomatologie se traduit par des
manifestations classées par degré de gravité croissante
[19] :
- réactions modérées, type I : prurit, érythème,
rhinorrhée, larmoiements, nausées, vomissements ;
- réactions sévères, type II : bronchospasme, détresse
respiratoire, cyanose ;
- réactions létales, type III : choc anaphylactique, arrêt
cardiaque, mort brutale.
Ces réactions allergiques sont dues principalement à l'oxyde
d'éthylène résiduel, qui est utilisé comme
agent de stérilisation, et plus particulièrement à
la présence d'anticorps IgE dirigés contre le complexe oxyde
d'éthylène-albumine [21, 22]. En outre, on retrouve fréquemment
une hyperéosinophilie chez les patients hémodialysés
présentant une allergie à l'oxyde d'éthylène
[23]. Le polyuréthane, matériau d'empottage des dialyseurs,
absorbe l'oxyde d'éthylène permettant parfois une libération
retardée pendant une séance. Pour éviter ces accidents,
il est recommandé de suivre un protocole de rinçage large
ou d'utiliser des matériaux stérilisés à la
chaleur humide [24].
D'autres facteurs peuvent être responsables de réactions
d'hypersensibilité lors d'une séance d'hémodialyse,
notamment les membranes en cuprophane, l'association membrane-stérilisant,
le formaldéhyde (agent de stérilisation) dans le cas des
dialyseurs réutilisés, la contamination du dialysat par
les produits bactériens [20].
Enfin, des réactions sont observées pendant les premières
minutes de l'hémodialyse lors de l'utilisation concomitante d'IEC
(inhibiteurs de l'enzyme de conversion) et de membranes AN69®.
Ces réactions pourraient être dues à l'accumulation
de bradykinine, qui est un puissant médiateur de l'inflammation.
Les IEC bloquent non seulement la conversion de l'angiotensine I en angiotensine
II, mais aussi le catabolisme des kinines. Un des effets secondaires des
IEC est l'angio-dème, dû à l'accumulation de
bradykinine qui a un effet vasodilatateur. De plus, la formation de bradykinine
peut être déclenchée dans le plasma humain par l'activation
du facteur XII de la coagulation (facteur de Hageman) par contact avec
des surfaces chargées négativement telles que l'AN69®.
En raison de cette interaction entre sang, membrane artificielle et médicament,
les patients traités par IEC doivent être dialysés
sur une membrane autre que l'AN69®, sinon une thérapeutique
alternative aux IEC doit être envisagée [25-29].
L'hypoxémie
L'hémodialyse s'accompagne dans les 30 premières minutes
d'une diminution de pression artérielle en oxygène [30,
31]. Ce phénomène est lié d'une part à la
composition du dialysat (acétate ou bicarbonate), d'autre part
au type de membrane [32, 33]. Deux mécanismes peuvent expliquer
cette hypoxie : d'une part, du fait de la capacité de la membrane
à activer le complément, l'hypoxie est une conséquence
de la leucostase intrapulmonaire [14, 34] ; d'autre part, le dialysat
contenant de l'acétate induit une hypoventilation qui est due aux
pertes de CO2 dans le dialysat.
Cette hypoventilation est le principal facteur conduisant à l'hypoxémie
observée au cours de l'hémodialyse [35]. Il a été
montré que la chute la plus importante de PaO2 est observée
lors de l'utilisation combinée d'une membrane en cuprophane et
d'acétate dans le dialysat. Dans ces conditions, des irrégularités
respiratoires dues à la perte de CO2 et à l'hypoxémie
sont constatées. Cependant, les irrégularités respiratoires
dépendent également de la capacité du foie à
transformer l'acétate en bicarbonate et de la modification du pH.
Le tableau II résume
les observations liées à l'hypoxie induite par l'hémodialyse
[36].
Production de cytokines
Au cours de l'hémodialyse, les monocytes sont activés,
ce qui déclenche la synthèse et la libération d'interleukine
1 (IL1) et de TNF. Ces cytokines sont des médiateurs de la réaction
inflammatoire de nature polypeptidique, produits principalement par les
macrophages en réponse à des infections, des lésions
cellulaires, des complexes immuns. Plusieurs facteurs sont à l'origine
de cette stimulation de la production monocytaire de cytokines [37-43]
:
- le passage transmembranaire des endotoxines du dialysat dans le compartiment
sanguin, avec les membranes de haute perméabilité n'activant
pas le complément ;
- l'activation du complément, notamment la fraction C5a avec
les membranes en cuprophane ;
- la composition ionique du liquide de dialyse, en particulier l'acétate
de sodium, présent aussi en petite quantité dans le concentré
bicarbonate.
La libération de cytokines pendant l'hémodialyse induit
un phénomène d'inflammation aiguë [40] et pourrait
être associée à la synthèse de beta2-microglobuline
[44]. Cette stimulation aiguë répétée 150 fois
par an aboutit à un phénomène d'inflammation chronique.
L'amylose du dialysé
Il s'agit d'une complication à long terme de l'hémodialyse,
qui est fréquente chez les sujets âgés dialysés
depuis plus de dix ans [45]. Elle se caractérise par la présence
de dépôts amyloïdes [46] dans les structures articulaires
et périarticulaires : au niveau des synoviales, des ligaments et
des os des articulations. Cette substance amyloïde est constituée
de beta2-microglobuline (beta2-M) qui est une molécule normalement
catabolisée par le rein [47]. L'amylose est responsable du syndrome
du canal carpien et d'arthropathies pouvant aboutir à des fractures
pathologiques. Les symptômes du syndrome du canal carpien sont des
sensations d'engourdissement, une hypoesthésie, puis une douleur
des trois premiers doigts et une atrophie musculaire [48].
La nature de la membrane de dialyse peut être impliquée
dans la genèse de l'amylose du dialysé : la prévalence
de la maladie amyloïde semble beaucoup plus élevée
chez les patients dialysés avec une membrane en cuprophane. Les
membranes synthétiques de haute perméabilité telles
que l'AN69®, la polysulfone, permettent l'épuration
de la beta2-M alors que la cuprophane est imperméable à
cette molécule [44, 45, 49, 50]. Cependant, la synthèse
hebdomadaire de beta2-M est supérieure à la quantité
épurée par les membranes synthétiques. Le taux prédialytique
de beta2-M est plus faible chez les patients dialysés avec une
membrane de haute perméabilité que chez ceux dialysés
avec une membrane en cuprophane mais toujours très élevé
par rapport au taux normal. Une étude a montré que ce taux
diminue après six semaines de dialyse avec une membrane de haute
perméabilité, mais reste inchangé six ans après
[50]. L'utilisation d'une membrane de haute perméabilité
ne suffit donc pas à prévenir l'amylose du dialysé.
Les monocytes agissant sur la production de beta2-M, il est justifié
d'éviter leur stimulation, donc d'utiliser un dialysat ultra-pur
(stérile et apyrogène), avec du bicarbonate et non de l'acétate
[52].
La figure 3 schématise
les mécanismes impliqués dans la biocompatibilité
des membranes.
Critères économiques
Les prix unitaires des membranes cellulosiques et des membranes synthétiques
ne sont pas identiques. Lors du choix d'une membrane, il faut tenir compte
de son coût à l'année. Par exemple, dans une unité
de dialyse où 50 patients sont dialysés par an, 7 500 membranes
seront utilisées par an. Le tableau
III compare le montant des dépenses annuelles de membranes
cellulosique et synthétique stérilisées à
la chaleur. Les membranes synthétiques reviennent deux fois plus
cher que les cellulosiques, ce qui limite leur choix.
CONCLUSION
L'efficacité des différentes membranes de dialyse est de
nos jours comparable, la biocompatibilité reste donc un critère
essentiel dans le choix d'une membrane d'hémodialyse, car elle
a une conséquence sur la morbidité et la mortalité
des patients hémodialysés [25].
Cette compatibilité des membranes est impliquée dans la
survenue des réactions biologiques chez le patient dialysé
mais n'est pas le seul facteur. Il est important de ne pas négliger
la qualité bactériologique du dialysat et sa composition
ionique qui interviennent dans la production de cytokines et donc dans
l'apparition de l'amylose [53].
Les membranes de synthèse semblent les mieux adaptées
aux patients hémodialysés, mais leur surcoût est souvent
un critère négatif de choix.
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