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La pharmacogénétique ou la promesse d’une médecine personnalisée : variations du métabolisme et du transport des médicaments


Annales de Biologie Clinique. Volume 62, Numéro 5, 499-511, Septembre-Octobre 2004, revue générale


Résumé   Summary  

Auteur(s) : D. Allorge , M.-A. Loriot , Laboratoire de biochimie et de biologie moléculaire, Hôpital Calmette, CHRU de Lille et EA2679, Faculté de médecine / pôle recherche, Lille, Service de biochimie générale, oncologie moléculaire et pharmacogénétique, Hôpital européen Georges Pompidou, Paris et Inserm U490, Toxicologie Moléculaire, Paris, D. Allorge..

Résumé : La réponse aux médicaments est souvent variable d’un individu à l’autre, ce qui rend parfois leur utilisation difficile. En France, l’incidence des hospitalisations dues à des accidents médicamenteux est estimée à 3,2 % par an, pour un coût global annuel d’environ 320 millions d’euros. Des facteurs génétiques affectant la pharmacocinétique et la pharmacodynamie des médicaments expliquent en partie cette variabilité interindividuelle. La pharmacogénétique étudie l’ensemble des mécanismes d’origine génétique intervenant dans la réponse aux médicaments et a pour but ultime l’optimisation des traitements médicamenteux, tant en termes d’efficacité que de sécurité d’emploi. De nombreux polymorphismes génétiques affectant les gènes codant pour des enzymes, des transporteurs et des récepteurs ont été décrits et leurs conséquences sur la biodisponibilité et l’effet d’un grand nombre de médicaments ont été élucidées. À travers l’exemple des variations du métabolisme et du transport des médicaments, cette revue définit les objectifs de la pharmacogénétique, les bases moléculaires des variations interindividuelles de réponse aux médicaments et les méthodes qui permettent de déterminer ou de prédire si un individu présente un risque particulier d’inefficacité ou de toxicité vis-à-vis de certains médicaments. Quelques exemples d’applications cliniques permettent d’illustrer l’intérêt de ces tests pharmacogénétiques pour la prise en charge thérapeutique des patients. La validation clinique d’un grand nombre de tests pharmacogénétiques et la mise au point de nouvelles technologies très performantes de génotypage (PCR en temps réel, puces à ADN) devraient rapidement contribuer à un développement accru de la pharmacogénétique dans la pratique médicale courante, avec la perspective d’une individualisation des traitements médicamenteux.

Mots-clés : pharmacogénétique, polymorphisme génétique, métabolisme, médicament

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, D. Allorge1,*, M.-A. Loriot2

1Laboratoire de biochimie et de biologie moléculaire, Hôpital Calmette, CHRU de Lille et EA2679, Faculté de médecine / pôle recherche, Lille
2Service de biochimie générale, oncologie moléculaire et pharmacogénétique, Hôpital européen Georges Pompidou, Paris et Inserm U490, Toxicologie Moléculaire, Paris
*D. Allorge.

Article reçu le 27 Février 2004, accepté le 30 Avril 2004

La réponse aux médicaments est extrêmement variable d’un individu à l’autre, tant sur le plan pharmacologique (efficacité) que sur le plan toxicologique (effets indésirables). La variabilité de cette réponse, souvent difficile à prévoir, est une limitation importante à l’utilisation des médicaments. Des données américaines récentes estiment que les effets nocifs des médicaments sont responsables de plus de 100 000 décès par an aux États-Unis, les classant au quatrième rang des causes de mortalité, et représentent un coût annuel global (hospitalisations, arrêts de travail) de 100 milliards de dollars $ [1]. En Europe, on estime à environ 10 % la proportion de malades hospitalisés à la suite d’un accident d’origine médicamenteuse. Chaque année, en France, la iatrogénie médicamenteuse serait responsable d’environ 128 000 hospitalisations, pour un coût global estimé à 320 millions d’euros (extrait d’un rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, 2001). Une enquête réalisée par le réseau des Centres régionaux de pharmacovigilance en 1998 a montré que l’incidence des hospitalisations liée à un effet indésirable d’un médicament était de 3,2 % en France [2]. Ces chiffres démontrent avec évidence que les variations interindividuelles de réponse aux médicaments représentent un problème médical et de santé publique important.En dehors d’erreurs d’indications, de posologie ou d’utilisation, qui participent pour une large part à l’inefficacité et à la toxicité des médicaments, les causes de la variabilité de réponse aux traitements médicamenteux peuvent être d’origine :
  • - physiologique ou pathologique : âge, grossesse, sévérité de la maladie, pathologies associées ;
  • - environnementale : alimentation, co-administration de médicaments, tabagisme ;
  • - génétique : variations génétiques du métabolisme et du transport des médicaments, des cibles pharmacologiques (récepteurs).
La pharmacogénétique étudie les mécanismes d’origine génétique intervenant dans la variabilité interindividuelle de la réponse aux médicaments, et a pour but ultime le développement de tests simples permettant d’identifier les individus à risque de telles anomalies de réponse [3]. Cette discipline est relativement ancienne, le terme de « pharmacogénétique » ayant été proposé dès la fin des années 1950, à la suite de la démonstration du caractère héréditaire de réponses anormales à certains traitements médicamenteux [4]. La survenue de crises d’anémies hémolytiques après prise de médicaments « oxydants » comme la primaquine (antipaludéen) chez des individus déficitaires en glucose 6-phosphate déshydrogénase représente l’un des premiers exemples célèbres illustrant l’existence d’une prédisposition génétique aux effets indésirables des médicaments [5]. Depuis lors, de très nombreux exemples d’anomalies, d’origine génétique, de la réponse aux médicaments ont été rapportés (revues générales dans[6-8]), et la nécessité de prévoir, et surtout de prévenir, leur apparition est devenue évidente.Après un rappel sur le « métabolisme et transport » des médicaments, cette revue abordera essentiellement les notions de polymorphismes génétiques, les méthodes d’étude des variations d’expression des enzymes du métabolisme (phénotypage, génotypage) et sera illustrée par quelques exemples d’applications cliniques qui intéressent des médicaments d’usage courant et d’intérêt thérapeutique majeur.

Métabolisme et transport des médicaments

Les médicaments représentent une part importante des substances chimiques étrangères à l’organisme, encore appelés xénobiotiques, auxquels l’homme est exposé en permanence. Ils sont généralement de nature hydrophobe et doivent être métabolisés en composés hydrophiles pour être plus facilement éliminés dans la bile et dans les urines [9]. Une représentation schématique du métabolisme des xénobiotiques est proposée ( figure 1 ). Après administration, les médicaments doivent pénétrer dans le compartiment vasculaire pour atteindre leur cible, en franchissant la barrière intestinale, au niveau de laquelle il existe des transporteurs destinés à les expulser (Phase 0 du métabolisme, représentée par exemple par la P-glycoprotéine (P-gp), produit du gène MDR1 ou ABCB1). Le métabolisme est ensuite essentiellement hépatique et les enzymes qui participent à la biotransformation des médicaments sont schématiquement divisées en deux groupes :
  • 1)
  • les enzymes de phase I sont des enzymes de fonctionnalisation (oxygénases, oxydoréductases, hydrolases), qui rendent les molécules plus polaires (par hydroxylation ou désalkylation par exemple). Les enzymes de la superfamille des cytochromes P450 catalysent la grande majorité des réactions de phase I ;
  • 2) les enzymes de phase II sont des transférases qui catalysent des réactions de conjugaison, et rendent les métabolites encore plus hydrophiles, par greffage d’un radical acétyle, sulfate, glucuronate, méthyle, glutathion. Enfin, pour être éliminés hors de la cellule, ces métabolites conjugués doivent être transportés à travers la membrane par des protéines de phase III, qui appartiennent à la même famille que la P-gp : les protéines ABC (ATP-binding cassette : par exemple ABCC1 ou MRP1 dans l’ancienne nomenclature, ABCC2).

Ces différentes protéines enzymatiques et de transport partagent plusieurs propriétés :

  • - elles appartiennent à des superfamilles (exemple : les CYP 450) comprenant de nombreuses isoformes qui possèdent de fortes homologies dans leurs séquences en acides aminés ;
  • - elles ont une spécificité de substrat relative et chevauchante ;
  • - leur expression, voire leur activité, est très variable en fonction de facteurs physiologiques, pathologiques, environnementaux et génétiques (polymorphismes génétiques).

Polymorphismes génétiques

Les enzymes seront utilisées pour illustrer le concept de polymorphismes génétiques. Comme pour toutes les protéines de l’organisme, la qualité et la quantité des enzymes qui catalysent les réactions de biotransformation des médicaments dépendent majoritairement de l’information portée par le gène qui les code. Or, ces gènes peuvent présenter des anomalies de séquences (ou mutations), telles que des mutations ponctuelles ou SNP (single nucleotide polymorphism), des délétions partielles ou totales, ou encore des duplications ou amplifications de gènes. Ces différentes versions d’un même gène définissent des allèles et chaque individu possède deux versions alléliques d’un même gène, identiques ou différentes (l’une héritée de la mère, l’autre héritée du père), déterminant un génotype particulier. L’existence dans la population générale de ces différentes versions alléliques d’un même gène et, par conséquent, de différents génotypes, définit un polymorphisme génétique. Dans la définition classique du polymorphisme génétique s’ajoute une notion de fréquence arbitraire, précisant que l’allèle le moins fréquent présente une fréquence au moins égale à 1 % [10]. Les mutations qui affectent les gènes des enzymes peuvent être responsables de variations d’expression et/ou d’activité de ces protéines, en entraînant une diminution, voire un déficit d’activité de l’enzyme, une augmentation de l’activité ou encore une absence totale de la protéine enzymatique [6]. Ces différents mécanismes moléculaires sont illustrés dans la ( figure 2 ). Les polymorphismes génétiques des enzymes du métabolisme des médicaments s’expriment dans la population générale sous la forme de différents phénotypes métaboliques (( figure 3 )), définissant, dans le cas le plus général, deux groupes d’individus dits métaboliseurs limités ou lents (déficit d’activité enzymatique) et métaboliseurs extensifs ou rapides (activité enzymatique normale). L’existence de métaboliseurs dits ultrarapides (activité enzymatique augmentée) ou intermédiaires (activité enzymatique réduite) est également reconnue pour certaines enzymes polymorphes [6]. Des études de familles ont permis d’établir que le phénotype limité se transmet généralement sous le mode autosomique récessif, c’est-à-dire que les individus métaboliseurs limités sont, au niveau de leur génotype, homozygotes ou hétérozygotes composites pour un ou deux allèle(s) non-fonctionnel(s) du gène. La fréquence de ces différents phénotypes est variable dans la population en fonction de l’enzyme polymorphe et, pour une même enzyme, variable en fonction de l’origine ethnique ou géographique des populations étudiées [11]. Quelques exemples de cette variabilité de l’incidence des polymorphismes génétiques des enzymes du métabolisme des médicaments dans différentes populations sont présentés dans le tableau I( Tableau I ).

Ces deux dernières décennies, de nombreux polymorphismes génétiques d’enzymes du métabolisme des médicaments, que ce soient des enzymes de phase I ou de phase II, ont été identifiés [6-8]. Le polymorphisme génétique qui affecte le cytochrome P450 2D6 (ou CYP2D6) est l’un des mieux connus et des plus documentés [12]. À ce jour, on dénombre plus de 70 variants alléliques du gène CYP2D6 (http://www.imm.ki.se/CYPalleles), dont une vingtaine sont dits non-fonctionnels et responsables d’un déficit d’activité enzymatique. Les mutations qui caractérisent ces allèles non-fonctionnels sont de nature diverse (mutations non-sens, faux-sens, décalage du cadre de lecture ou frameshift par petite délétion ou insertion, mutations affectant les sites consensus d’épissage). Outre ces microlésions, ont été également décrites des macrolésions comme des délétions complètes du gène, à l’origine d’un déficit complet d’activité CYP2D6, et des amplifications géniques (de 2 à 13 copies du gène), responsables d’une sur-expression du CYP2D6 associée au phénotype ultrarapide. Il est important de souligner que ces allèles mutants présentent des fréquences différentes au sein de la population générale, certains étant extrêmement rares (< 1 %), et variables en fonction de l’origine ethnique des individus. Comme nous le reverrons dans le paragraphe suivant, la prise en considération de cette notion de fréquence est importante pour le développement des tests de prédiction du phénotype par génotypage.
Tableau I Prévalence des phénotypes limité et ultrarapide pour diverses enzymes en fonction de l’origine ethnique.

% ML ( % MUR)

Caucasiens

Asiatiques

Africains/Noirs-Américains

Phase I

CYP2A6

< 1 %*

2-4 %

0,3 %

CYP2C9

0,2-1 %

2-3 %

nd

CYP2C19

2-5 %

10-20 %

1-5 %

CYP2D6

5-10 % (2-10 %)

< 1 % (0,5-2,5 %)

0-20 % (29 % Éthiopiens)

Phase II

NAT2

40-60 %

10-20 %

50-90 %

TPMT

0,3 %

< 0,3 %

< 0,3 %

*Une duplication du gène CYP2A6 a été décrite, mais sa fréquence n’a pas été établie sur des populations contrôles.

Méthodes de détermination du phénotype et du génotype

Ce paragraphe a pour objet la description du principe des deux approches méthodologiques utilisées pour déterminer la capacité métabolique d’un individu vis-à-vis d’une enzyme donnée : les méthodes de phénotypage et les méthodes de génotypage ( revue générale dans [13]).

Le phénotypage

Le phénotypage est principalement applicable dans le domaine des polymorphismes affectant la biodisponibilité des médicaments, et en particulier leur métabolisme. Les méthodes de phénotypage reposent sur une mesure directe de l’activité enzymatique ou, le plus souvent, sur l’administration d’un substrat-test (en général un médicament), suivie d’une mesure des quantités de substrat résiduelles et/ou de leurs métabolites. Plusieurs heures après l’absorption d’une dose sub-thérapeutique du médicament-test (le temps est fonction de la pharmacocinétique de celui-ci), un échantillon biologique, urinaire ou sanguin le plus souvent, est recueilli et une quantification du substrat et de son (ou ses) métabolite(s) est réalisée à l’aide de méthodes chromatographiques essentiellement (CLHP, CPG). Dans le cas le plus général, on détermine alors le rapport métabolique entre la quantité de substance retrouvée sous forme inchangée et celle d’un (ou plusieurs) métabolite(s), ce rapport étant le reflet de l’activité enzymatique étudiée. La valeur du rapport métabolique permet de classer les individus en métaboliseurs extensifs ou limités par comparaison à celle de l’antimode de distribution déterminée au préalable (de façon statistique) sur une grande population d’individus.

Lorsque l’administration directe du médicament-test à l’individu n’est pas envisageable (exemple des médicaments immunosuppresseurs potentiellement toxiques), ces tests de phénotypage in vivo peuvent être remplacés par des tests ex vivo, comme dans le cas de la thiopurine S-méthyltransférase, dont la mesure d’activité est réalisée à partir d’un lysat érythrocytaire. En fait, cette approche par mesure directe de l’activité enzymatique sur un tissu facilement accessible comme les érythrocytes ou les leucocytes serait préférable à la méthode par administration d’un médicament-test. Malheureusement, la grande majorité des enzymes présentant un intérêt en pharmacogénétique est peu ou pas exprimée dans ces tissus.

Les méthodes de phénotypage possèdent cependant un certain nombre d’inconvénients qui en limitent l’utilisation en routine. L’application du protocole lui-même reste difficile et nécessite la compliance absolue des patients. L’absence de substrat-test spécifique ou la survenue d’effets indésirables liée à son administration, la difficulté à interpréter la valeur du rapport métabolique en cas de co-administrations de médicaments (interactions médicamenteuses) ou chez un individu aux fonctions hépatiques et rénales altérées, sont autant de limitations à l’utilisation de ces tests.

Le génotypage

Pour pallier ces inconvénients, des méthodes de génotypage permettant la prédiction du phénotype des individus ont été développées. Ces méthodes sont basées sur l’identification directe des anomalies génétiques à l’origine de la variabilité d’expression et d’activité de l’enzyme étudiée. Des études de corrélation phénotype/génotype, complétées parfois par l’analyse fonctionnelle des mutations à l’aide de systèmes d’expression in vitro, sont en général un préalable nécessaire au développement de ces tests de génotypage. En fait, le génotypage est désormais plus largement utilisé en pharmacogénétique que le phénotypage, puisqu’il est applicable à l’analyse de l’ensemble des polymorphismes affectant non seulement la pharmacocinétique des médicaments, mais également leurs effets (récepteurs, cibles protéiques).

Les méthodes de génotypage reposent sur l’utilisation des outils issus de la biologie moléculaire, la technique de PCR ou réaction de polymérisation en chaîne étant généralement à la base des méthodes utilisées en routine. Ces méthodes nécessitent le recueil préalable, par des techniques peu ou non invasives, d’un échantillon biologique (sang total, frottis buccal, racines de cheveux), à partir duquel est extrait et purifié l’ADN génomique de l’individu (plus rarement l’ARN). La stratégie de génotypage appliquée est fonction d’un certain nombre de paramètres, en particulier la nature des mutations à identifier (mutations ponctuelles, délétion ou amplification du gène) et le nombre de mutations à identifier pour obtenir un taux d’efficacité de prédiction du phénotype le plus élevé possible (fonction de la fréquence des polymorphismes dans la population étudiée). La stratégie adoptée tient également compte du contexte clinique dans lequel le test est prescrit, à savoir dans un cadre purement préventif, avant l’introduction d’un traitement médicamenteux chez les patients à risque (phénotype non connu a priori) ou dans un cadre diagnostique pour expliquer un accident iatrogène ou une absence de réponse à un médicament donné (suspicion d’un phénotype déficitaire ou ultrarapide par exemple). Enfin, comme nous l’avons mentionné précédemment, il convient d’adapter la stratégie de génotypage en fonction de l’origine ethnique ou géographique des individus, des variations interethniques dans la nature et la fréquence de nombreux polymorphismes génétiques ayant été décrites [11].

La stratégie de génotypage du CYP2D6 utilisée dans nos laboratoires hospitaliers permet d’illustrer ces différentes notions. Comme mentionné précédemment, plus de 70 variants alléliques du gène CYP2D6 ont été identifiés à ce jour. Dans nos populations d’origine caucasienne, l’identification des trois mutations ponctuelles les plus fréquentes, caractéristiques des allèles du type CYP2D6*3 (2549Adel, décalage du cadre de lecture), CYP2D6*4>A, abolition du site accepteur d’épissage de l’intron 3) et CYP2D6*6 (1707Tdel, décalage du cadre de lecture), permet d’identifier, avec un taux d’efficacité d’environ 95 %, les individus au phénotype limité, c’est-à-dire homozygotes pour l’un de ces allèles ou hétérozygotes composites pour deux de ces allèles [12]. La présence de ces mutations est recherchée à l’aide de tests simples du type PCR-RFLP ou PCR-digestion enzymatique (quand la mutation crée ou abolit un site de restriction), ou Allèle spécifique-PCR (basée sur l’utilisation d’amorces oligonucléotidiques complémentaires de la séquence normale ou de la séquence mutée). La recherche de la délétion complète du gène CYP2D6 (CYP2D6*5) peut compléter les tests précédents et améliore encore le taux de prédiction du phénotype limité par identification des rares individus homozygotes pour cette délétion (0,4 % de la population caucasienne). Des techniques simples dites de long-PCR (amplification de fragments d’ADN de plusieurs kilobases) sont désormais disponibles pour rechercher cette délétion, qui, jusqu’à récemment, était tributaire de la méthode de Southern blot, peu adaptée à du génotypage de routine [12]. La prédiction du phénotype ultrarapide repose sur l’identification d’une duplication (deux copies du gène en tandem sur le même chromosome) ou d’une amplification génique (au moins trois copies du gène) du CYP2D6. À l’origine mise en évidence par Southern blot, l’amplification génique du CYP2D6 peut être également identifiée par des techniques de long-PCR [12]. Les individus porteurs d’au moins trois allèles fonctionnels du CYP2D6 sont prédits métaboliseurs ultrarapides. Des techniques récentes de PCR quantitative, comme celle utilisant la technologie TaqMan®, sont également envisageables pour déterminer le nombre de copies d’un gène (par exemple le CYP2D6) chez un individu [14]. L’ensemble des tests décrits ci-dessus représente la stratégie de génotypage proposée en première intention dans le cadre de la détermination du phénotype métabolique pour le CYP2D6, avant administration de médicaments dont l’efficacité et/ou la toxicité sont reconnues liées au statut métabolique des individus. Cette stratégie peut être complétée par l’identification des autres mutations inactivatrices du CYP2D6, dans le cas, par exemple, où un phénotype limité est suspecté chez un patient ayant présenté une anomalie de réponse à un médicament substrat de cette enzyme (voir paragraphe : Applications cliniques). Étant donné leur nombre important et leur fréquence faible dans la population générale, l’identification de ces mutations rares repose sur l’utilisation de méthodes dites de criblage de gènes, comme la méthode SSCP (single strand conformation polymorphism) [15]. Ces méthodes, basées en général sur la mise en évidence de propriétés électrophorétiques différentes entre une séquence « normale » et une séquence mutée, ont l’avantage d’identifier la présence de mutations déjà connues du gène, mais également de détecter de nouveaux polymorphismes, permettant ainsi d’approcher un taux de prédiction du phénotype de 100 %. Le séquençage direct du gène est évidemment la méthode de référence en matière de génotypage mais, bien que des progrès considérables en aient facilité l’utilisation ces dernières années (séquenceurs automatiques, capillaires), elle reste une méthode coûteuse et relativement lourde.

L’avantage majeur de la détermination du phénotype par génotypage réside dans le fait qu’elle n’est pas soumise à l’influence de facteurs confondants (co-administration de médicaments, pathologies associées). Cependant, elle souffre encore de la nécessité d’appliquer un grand nombre de tests, au vu du nombre parfois élevé de mutations à détecter. L’espoir dans ce domaine repose sur le développement de nouvelles technologies du type dHPLC (CLHP en condition dénaturante), ou la discrimination allélique par PCR en temps réel (TaqMan® ou Lightcycler®), ou encore les puces à ADN ou biopuces qui, par la miniaturisation et l’automatisation des méthodes d’hybridation, permettront dans un futur proche des tests de génotypage à « haut débit » et à « grande échelle » de l’ensemble des gènes impliqués dans les variations de réponse aux médicaments (revue générale sur les méthodes de génotypage dans [16]).

Applications cliniques de la pharmacogénétique

Bien que de très nombreux polymorphismes génétiques affectant des enzymes du métabolisme, des protéines de transport ou des récepteurs, des médicaments, aient été identifiés ces dernières années (tableau II( Tableau II )), le nombre de tests pharmacogénétiques utilisés en routine hospitalière est à ce jour encore très restreint. Ce manque apparent d’applications cliniques de la pharmacogénétique provient essentiellement du fait que peu d’études cliniques prospectives démontrant l’importance de ces différents polymorphismes génétiques dans l’efficacité et la toxicité des médicaments ont été menées jusqu’à présent. Les conséquences cliniques des polymorphismes génétiques, en particulier ceux affectant les enzymes du métabolisme et les transporteurs des médicaments, sont en effet plus ou moins importantes et dépendent d’un certain nombre de facteurs : importance de la voie métabolique polymorphe dans la clairance globale du médicament, administration du médicament sous une forme active ou sous forme de pro-drogue, métabolites pharmacologiquement actifs ou non, métabolites toxiques ou non, index thérapeutique du médicament (( figure 4 )).

CYP2D6 et médicaments psychotropes

Le cytochrome P450 2D6 (CYP2D6) est impliqué dans le métabolisme de plus d’une centaine de médicaments (antiarythmiques, β-bloquants, antidépresseurs, neuroleptiques, dérivés opiacés à visée analgésique ou antitussive, etc.), soit 20 à 25 % de l’ensemble des médicaments d’usage courant et d’intérêt thérapeutique majeur [12]. De manière surprenante, et alors que le CYP2D6 a fait l’objet d’une recherche intensive, en particulier concernant les mécanismes moléculaires à l’origine de son polymorphisme d’activité, il existe peu d’applications cliniques justifiant l’étude systématique du phénotype CYP2D6. De nombreuses études cliniques ont pourtant démontré le rôle du polymorphisme génétique du CYP2D6 dans le développement d’effets indésirables ou dans l’absence de réponse thérapeutique pour un certain nombre de médicaments. L’intérêt de déterminer le statut métabolique des individus pour le CYP2D6 est surtout bien documenté dans le domaine de la psychopharmacologie [17]. Le CYP2D6 est en effet impliqué dans le métabolisme des antidépresseurs tricycliques (nortriptyline, amitriptyline et leurs analogues) et autres (miansérine, fluoxétine, paroxétine), ainsi que dans le métabolisme d’antipsychotiques (halopéridol, rispéridone, perphénazine), molécules qui présentent en général un index thérapeutique étroit. De nombreux exemples d’inefficacité thérapeutique ont été rapportés chez des patients dépressifs présentant un phénotype CYP2D6 dit ultrarapide (dont ceux porteurs d’au moins trois copies du gène) et traités par des doses conventionnelles d’antidépresseurs [12, 17-19]. À l’inverse, ces molécules sont en général moins bien tolérées (apparition d’effets indésirables variés, par exemple du type cardiotoxicité ou effets atropiniques) chez les patients au phénotype limité (porteurs de deux allèles non-fonctionnels du gène) [12, 17]. Des adaptations posologiques des antidépresseurs en fonction du phénotype des sujets sont proposées par de nombreux auteurs, qui recommandent des doses pouvant aller de 50 % pour les métaboliseurs limités, à plus de 200 % pour les métaboliseurs ultrarapides, de la dose standard conventionnelle (lire en particulier la revue de Kirchheiner et al., [20] qui rapporte des recommandations posologiques pour une trentaine d’antidépresseurs, en fonction des phénotypes CYP2D6 et/ou CYP2C19). Comme nous l’avons vu, les mécanismes moléculaires à l’origine des différents phénotypes d’activité du CYP2D6 ont été majoritairement élucidés et divers tests de génotypage ont été développés pour identifier, non seulement les anomalies de séquence du gène CYP2D6, mais aussi certains réarrangements du locus CYP2D (délétion et duplication/amplification du gène) [12]. Le phénotype limité (environ 10 % des Caucasiens) est ainsi prédit par ces tests avec un taux d’efficacité proche de 100 %. L’identification plus récente de variants alléliques du CYP2D6 (en particulier les allèles CYP2D6*9, *10 et *41) codant pour une protéine à activité enzymatique réduite ou affectant l’expression de l’enzyme, permet désormais de prédire efficacement les individus au phénotype intermédiaire (10 à 15 % des Caucasiens) [12]. Par contre, bien que le génotypage s’avère efficace pour l’identification des individus porteurs d’au moins trois copies d’un gène CYP2D6 fonctionnel, il ne permet d’identifier qu’environ 20 % des sujets au métabolisme ultrarapide (de 1 à 10 % des Caucasiens en fonction de l’origine géographique), d’autres mécanismes moléculaires à l’origine de ce phénotype restant encore à élucider. Quand cela est possible (absence de co-administration de médicaments substrats et/ou inhibiteurs du CYP2D6), le phénotypage, basé sur l’administration d’un substrat-test, reste une méthode de choix pour identifier ces individus métaboliseurs ultrarapides. Les cliniciens, en particulier les psychiatres, ont recours quotidiennement à l’adaptation de posologie individuelle pour les traitements psychotropes, non seulement au vu de l’amélioration ou non de l’état de leurs patients, mais également au vu des concentrations plasmatiques en médicament ou métabolite(s), mesurées dans le cadre du suivi thérapeutique (drug monitoring). La détermination du phénotype CYP2D6 en cas, par exemple, d’anomalies de réponse à un traitement antidépresseur, ou mieux avant l’administration d’un tel traitement, permettrait d’améliorer l’utilisation et la sécurité d’emploi de ces molécules. Elle permettrait aussi de réduire les délais de réponse, souvent longs dans le cas des médicaments psychotropes (concentration thérapeutique efficace et effet thérapeutique obtenus après plusieurs semaines, voire plusieurs mois), par optimisation des doses d’attaque et d’entretien en fonction des capacités métaboliques des patients.
Tableau II Exemples de polymorphismes génétiques affectant la réponse aux médicaments.

Gène

Médicaments-substrats

Conséquences cliniques liées au polymorphisme*

Enzymes

CYP2C9

Anticoagulants oraux (warfarine, acénocoumarol)

Hémorragies

Sulfamides hypoglycémiants (glibenclamide, glipizide)

Hypoglycémie

CYP2C19

Oméprazole

Efficacité accrue chez ML

CYP2D6

Antidépresseurs tricycliques

Inefficacité chez MUR/toxicité chez ML

Codéine

Absence d’analgésie chez ML

DPD

5-fluorouracile

Neurotoxicité

NAT2

Isoniazide

Neurotoxicité

TPMT

Azathioprine, mercaptopurine, thioguanine

Hématotoxicité, myélosuppression

UGT1A1

Irinotécan

Diarrhée, neutropénie

Transporteurs

MDR1

Digoxine, antiprotéases antirétrovirales

Biodisponibilité et efficacité variables

Récepteurs/cibles/autres

ACE

Inhibiteurs de l’enzyme de conversion (enalapril, captopril)

Intensité et durée de l’effet variables

ADRB2

Agonistes β2 (salbutamol)

Bronchodilatation variable, effets cardiovasculaires

ALOX5

Zileuton

Inefficacité thérapeutique

DRD2, 3 et 4

Antipsychotiques (clozapine, halopéridol)

Efficacité variable, agranulocytose

G6PD

Médicaments « oxydants » (aspirine, primaquine, sulfapyridine)

Anémies hémolytiques aiguës

HERG

Quinidine

Syndrome de Long QT

Cisapride

Torsades de pointes

HTR2A

Clozapine

Efficacité variable

KCNQ1

Terfénadine, disopyramide, méflaquine

Syndrome de Long QT

RYR1

Anesthésiques volatils halogénés, succinylcholine

Hyperthermie maligne

*certaines corrélations restent controversées dans la littérature ou à confirmer sur un plus grand nombre de patients. ML : métaboliseur limité ; MUR : métaboliseur ultrarapide ; CYP : cytochromes P450 ; DPD : dihydropyrimidine déshydrogénase ; NAT2 : N-acétyltransférase 2 ; TPMT : thiopurine S-méthyltransférase ; UGT : uridine glucuronosyltransférase ; MDR1 : multi-drug resistance (ou ABCA1) ; ACE : enzyme de conversion de l’angiotensine 1 ; ADRB2 : récepteur β2-adrénergique ; DRD2, 3 et 4 : récepteurs dopaminergiques D2, D3 et D4 ; HERG, KCNQ1 : canaux potassiques ; HTR2A : récepteur sérotoninergique 5-HT2A ; G6PD : glucose 6-phosphate déshydrogénase ; RYR1 : récepteur à la ryanodine.

CYP2C9 et anticoagulants oraux

Au cours des traitements anticoagulants oraux par les antagonistes de la vitamine K (AVK), de grandes variations dans la réponse sont observées. Il peut s’agir soit de réactions exagérées avec un risque hémorragique majeur (les accidents hémorragiques liés au AVK constituent la première cause d’hospitalisations liées à des accidents iatrogènes), soit de résistances nécessitant des posologies élevées. Des facteurs génétiques liés au métabolisme expliquent en partie ces différences interindividuelles dans la réponse aux AVK [21]. Leur métabolisme est principalement hépatique et le cytochrome P450 2C9 (CYP2C9) est l’enzyme majoritairement responsable de leur élimination, en particulier pour les dérivés coumariniques (warfarine ou Coumadine® et acénocoumarol ou Sintrom®). Concernant la fluindione (Préviscan®), qui est un dérivé de l’indane-dione très utilisé en France, son analogie structurale avec les coumariniques et certaines interactions médicamenteuses laissent penser que cette molécule pourrait être métabolisée au moins en partie par le CYP2C9. L’activité du CYP2C9 peut varier sous l’influence de facteurs environnementaux (alimentation riche en vitamine K, médicaments comme les AINS), physio-pathologiques ou génétiques. Dans les populations caucasiennes, il existe deux principaux variants alléliques (CYP2C9*2 et CYP2C9*3), qui sont à l’origine d’une diminution de l’activité enzymatique et qui permettent l’identification d’individus hétérozygotes (15-30 %) et homozygotes déficients (1 à 2 %). Dans de nombreuses études, la présence de l’allèle CYP2C9*3 a été associée à une augmentation du risque hémorragique sous AVK [22]. De plus, des études montrent que les doses de warfarine nécessaires pour atteindre l’équilibre diminuent en fonction du nombre d’allèles CYP2C9 fonctionnels. Les sujets homozygotes mutés nécessitent une réduction de posologie plus grande que les sujets hétérozygotes, jusqu’à 50 % de la dose utilisée chez les homozygotes sauvages [23]. Dans le cas de l’acénocoumarol, seul l’allèle CYP2C9*3 semble altérer la réponse thérapeutique et une réduction de la dose pouvant aller jusqu’à 35 % a été rapportée chez des patients porteurs de cet allèle et recevant du Sintrom®[24]. Le génotypage du CYP2C9, avant l’initiation d’un traitement par AVK, devrait permettre une amélioration de la prise en charge thérapeutique et une meilleure prédiction du risque hémorragique des patients. Les bases moléculaires de la résistance aux AVK restent à établir, mais une augmentation du métabolisme liée à une activité élevée du CYP2C9 n’est pas à exclure. Enfin, très récemment, des variations génétiques de la cible pharmacologique des AVK (vitamine K époxyde réductase) ont été décrites et associées à des cas de résistance à la warfarine [25].

TPMT et médicaments thiopuriniques

Les médicaments thiopuriniques que sont l’azathioprine (Imurel®), la 6-mercaptopurine (Purinéthol®) et la 6-thioguanine (Lanvis®) sont utilisés d’une part, pour leurs propriétés cytotoxiques dans le traitement de certaines leucémies (en particulier la leucémie aiguë lymphoblastique infantile) et, d’autre part, pour leurs propriétés immunosuppressives dans la prévention du rejet de greffe et dans le traitement de maladies inflammatoires chroniques comme la maladie de Crohn et la polyarthrite rhumatoïde. Ces médicaments présentent un risque important de toxicité hématologique (leucopénie, thrombopénie, plus rarement aplasie médullaire parfois fatale), due à l’accumulation dans les tissus hématopoïétiques des métabolites actifs cytotoxiques de ces molécules, les thioguanine nucléotides, formés via la voie de l’hypoxanthine phosphoribosyltransférase [26]. Ce risque d’hématotoxicité dose-dépendante est particulièrement élevé chez les patients présentant un déficit d’activité enzymatique pour la thiopurine S-méthyltransférase (TPMT), enzyme impliquée dans l’inactivation des thiopurines [26, 27]. Une relation inverse entre la concentration intra-érythrocytaire en thioguanine nucléotides et l’activité TPMT a en effet été démontrée [28]. Dans la population caucasienne, 90 % des individus présentent une activité TPMT élevée (phénotype méthyleur rapide), 10 % une activité intermédiaire (phénotype méthyleur intermédiaire) et environ 0,3 % un déficit d’activité TPMT (phénotype méthyleur lent) [29]. Une dizaine d’allèles non-fonctionnels du gène de la TPMT, à l’origine d’un déficit d’activité, a été caractérisée [26]> G), caractéristiques des allèles TPMT*2, *3A, *3B et *3C, permet de prédire le phénotype des individus avec un taux d’efficacité d’environ 95 %, et ainsi d’identifier les individus à risque d’hématotoxicité avant l’introduction d’un traitement thiopurinique. Chez les individus déficitaires (porteurs de deux allèles mutants), il est recommandé d’ajuster la posologie du traitement en diminuant les doses de thiopurines à 5-15 % des doses usuelles [31, 32]. Une surveillance étroite des signes de toxicité est également préconisée chez les patients au phénotype intermédiaire (génotype hétérozygote), qui présentent également un risque potentiel d’hématotoxicité [32, 33]. À l’inverse, certains auteurs préconisent une augmentation de la posologie usuelle des médicaments thiopuriniques chez certains patients méthyleurs rapides [31, 33]. Des rejets de greffe [34], ainsi que des échappements thérapeutiques avec rechute chez des enfants leucémiques [31], sont en effet plus fréquemment observés pour les patients présentant une activité TPMT très élevée et, par conséquent, sous-dosés en médicaments thiopuriniques (concentrations en thioguanine nucléotides inefficaces). La détermination du génotype TPMT ne permet pas d’identifier a priori ces sujets au métabolisme très rapide et des auteurs recommandent donc la mesure de l’activité TPMT par phénotypage, au moins un mois après l’initiation du traitement, pour repérer ces individus [34]. Bien qu’il semble que le polymorphisme génétique de la TPMT ne permette en fait d’expliquer qu’un tiers des cas de myélosuppression observés sous traitement thiopurinique (d’autres facteurs, génétiques ou non, en cours d’identification, existent probablement), il représente à ce jour l’un des meilleurs exemples de l’apport des tests pharmacogénétiques dans le cadre de l’aide à la thérapeutique, non seulement d’un point de vue purement clinique, mais également d’un point de vue économique [35].

Pharmacogénétique des anticancéreux

Les médicaments utilisés en oncologie ont généralement des index thérapeutiques étroits et leur adaptation posologique est de règle pour éviter des effets toxiques tout en préservant une bonne efficacité. La connaissance du métabolisme et des cibles de ces molécules a permis de caractériser des « gènes de susceptibilité » à la toxicité de certains médicaments anticancéreux [36]. Par exemple, le 5-fluorouracile (5-FU) est un médicament très prescrit dans les tumeurs solides, comme celles du sein ou du côlon. Le 5-FU, analogue de l’uracile, est une pro-drogue activée en 5-fluoro-2-deoxyuridine monophosphate (5-FdUMP), un métabolite qui va inhiber la thymidilate synthase (TS), enzyme impliquée dans la synthèse des pyrimidines. Un polymorphisme dans la région promotrice du gène de la TS, correspondant à la répétition d’une séquence de 28 paires de bases, définit deux allèles en fonction du nombre de répétitions, l’allèle 2R et l’allèle 3R. L’allèle 3R est associé à une activité TS plus élevée et un taux de réponse au 5-FU plus faible [37, 38]. De plus, le 5-FU est inactivé à plus de 80 % dans le foie par une enzyme, la dihydro-pyrimidine déshydrogénase (DPD), enzyme qui est également affectée par un polymorphisme génétique. Les sujets déficients partiels (3 %) ou complets (0,1 %) en DPD sont exposés à une toxicité neurologique sévère, par défaut d’élimination du médicament [39, 40]. La détermination des génotypes TS et DPD, avant la mise en route d’un traitement par le 5-FU, devrait permettre de mieux identifier les malades « bons répondeurs » et présentant une tolérance accrue au 5-FU. L’irinotécan ou CPT-11 (Campto®) est aussi un bon exemple pour illustrer l’intérêt de la pharmacogénétique. Ce médicament est un inhibiteur de la topoisomérase I, utilisé dans le traitement des tumeurs solides, en particulier dans les cancers colorectaux et pulmonaires. Son élimination s’effectue sous forme de dérivé inactif glucuronoconjugué et l’enzyme responsable est l’UDP-glucuronosyltransférase (UGT) 1A1, qui est également responsable de la conjugaison de la bilirubine [41]. L’UGT1A1 présente un polymorphisme de répétition dans la séquence TATA box du promoteur (insertion d’un TA supplémentaire), qui est associé, à l’état homozygote, à la maladie de Gilbert. Un déficit en UGT1A1 est à l’origine d’une toxicité sévère (diarrhée, leucopénie) de l’irinotécan, pouvant nécessiter l’arrêt de son administration [42]. Le génotypage de l’UGT1A1, avant l’initiation de la chimiothérapie, permet de dépister les sujets à risque d’effets toxiques graves.

D’autres tests de pharmacogénétique sont en cours de validation en cancérologie, comme ceux étudiant les polymorphismes génétiques des glutathion S-transférases dans la toxicité neurologique de l’oxaliplatine, ou encore un polymorphisme dans la région 3′-non codante (délétion de 6 pb) du gène de la TS. Enfin, compte tenu du rôle des transporteurs comme la P-gp dans la biodisponibilité de certains anticancéreux, l’impact de leurs polymorphismes génétiques reste également à établir.

P-glycoprotéine et réponse aux médicaments

La P-glycoprotéine (P-gp) est une protéine trans-membranaire impliquée dans l’efflux de peptides endogènes et exogènes, dont la sur-expression a été associée à la résistance tumorale à des agents anticancéreux (multidrug resistance ou MDR). De nombreux substrats médicamenteux de la P-gp ont été caractérisés, tels que des immunosuppresseurs, des hormones stéroïdiennes, des inhibiteurs calciques, ou encore des antiprotéases. Cette protéine est largement exprimée dans l’organisme (foie, intestin, rein, lymphocyte, barrière hémato-encéphalique, placenta) et joue un rôle important dans l’absorption intestinale des médicaments et/ou leur répartition dans les différents compartiments cellulaires. Elle peut ainsi moduler leurs concentrations plasmatiques ou intracellulaires et influencer la réponse au traitement. Un polymorphisme génétique a été relié à une diminution d’expression de la P-gp et, par voie de conséquence, de son activité [43]>T dans l’exon 26 du gène MDR1, qui code pour la P-gp, et permet d’identifier trois génotypes : homozygotes sauvages CC, homozygotes déficients TT et hétérozygotes CT. Plusieurs études ont montré que le génotype MDR1 pouvait être un facteur prédictif de la réponse aux médicaments, par exemple chez les malades infectés par le VIH et traités par des inhibiteurs de protéases (nelfinavir, efavirenz). Dans cette étude, le génotype TT était associé à une meilleure restauration immune (évaluée par le taux de cellules CD4+) et des concentrations plasmatiques en antiprotéases plus élevées [44].

L’impact du génotype MDR1 a également été étudié dans le cadre de traitements immunosuppresseurs par la ciclosporine ou le tacrolimus (FK506), qui sont substrats de la P-gp, notamment chez les transplantés rénaux. Le polymorphisme de MDR1 a été corrélé à une modification de la pharmacocinétique et, en particulier, de la clairance orale de la ciclosporine, qui est augmentée chez les sujets porteurs de la mutation 3435T. Par ailleurs, plusieurs études récentes ont montré que la posologie nécessaire pour l’obtention d’une concentration en zone thérapeutique, un mois après la transplantation, est bien corrélée au polymorphisme MDR1 et que le génotype MDR1 constitue un facteur prédictif de la dose initiale optimale de tacrolimus, avec une réduction de 40 % de la posologie nécessaire chez les patients homozygotes mutés [45, 46].

Enfin, la résistance aux glucocorticoïdes utilisés dans la maladie de Crohn semble dépendre du niveau d’expression de la P-gp. Une expression lymphocytaire plus élevée de la P-gp a en effet été retrouvée chez les malades non répondeurs et nécessitant un traitement chirurgical [47].

Conclusion

De nombreuses anomalies génétiques, à l’origine de variations d’expression et/ou d’activité des protéines impliquées dans la réponse de l’organisme à un médicament, ont été identifiées au cours des cinquante dernières années. La pharmacogénétique, qui étudie les mécanismes moléculaires à l’origine des variations interindividuelles, d’origine génétique, de réponse aux médicaments, a pour objectif principal le développement de tests simples et peu coûteux pour identifier les individus à risque de présenter des anomalies de réponse aux médicaments. À ce titre, elle se révèle être une discipline prometteuse dans la pratique quotidienne de la médecine, en offrant aux cliniciens la possibilité d’adapter les traitements médicamenteux et leur posologie, en fonction du statut génétique des patients. Cette perspective d’individualisation des traitements médicamenteux représente un espoir, non seulement d’amélioration de l’efficacité des médicaments et de diminution des effets indésirables, parfois très sévères, mais également d’économie de santé, en réduisant par exemple l’incidence des hospitalisations liées à des accidents médicamenteux. La prescription thérapeutique individualisée sur la base de facteurs génétiques semble donc aujourd’hui devenir une réalité, en particulier grâce aux progrès récents dans la connaissance des conséquences fonctionnelles des SNP et dans le développement de technologies performantes (rapides et peu coûteuses) de génotypage dites à « haut débit ». Cependant, pour que la pharmacogénétique passe du statut de discipline purement scientifique à celui de discipline appliquée à la médecine, un certain nombre de travaux reste à faire. La description de nombreux phénomènes pharmacogénétiques est souvent issue d’observations cliniques qui ne concernent qu’un petit nombre d’individus. Des études cliniques prospectives sur de larges populations de patients doivent maintenant être menées non seulement pour démontrer l’importance des polymorphismes génétiques pour la prédiction de l’efficacité et de la toxicité des médicaments, mais également pour démontrer le bénéfice des tests pharmacogénétiques en terme d’économie de santé.

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