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Oléagineux, Corps Gras, Lipides
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L’utilisation des graisses animales, un enjeu de développement durable


Oléagineux, Corps Gras, Lipides. Volume 17, Numéro 1, 52-5, JANVIER-FEVRIER 2010 : Comment peut-on améliorer la qualité nutritionnelle des graisses animales?, Nutrition – Santé

DOI : 10.1684/ocl.2010.0292

Summary  

Auteur(s) : Olivier Lapierre , CEREOPA - AgroParisTech,16 rue Claude-Bernard, 75231 Paris cedex 05, France.

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Olivier Lapierre

CEREOPA - AgroParisTech,16 rue Claude-Bernard, 75231 Paris cedex 05, France

La réticence actuelle des industriels français de l’alimentation animale en matière d’utilisation des graisses animales est le prolongement, facile à comprendre, des conséquences de la crise de la vache folle survenue en 1996.

Pour des raisons totalement différentes, cette situation n’est pas sans rappeler celle de la fin des années 1950 durant lesquelles les experts nutritionnistes de l’époque s’évertuaient à convaincre les industriels des avantages de l’incorporation de ces matières premières dans les mélanges. À l’époque, c’est l’argument de la performance technique que les nutritionnistes mettaient en avant pour essayer de lever ces réserves. Aujourd’hui, l’argument technique reste pertinent. Même si les entreprises ont su trouver, depuis 2000, des solutions alternatives, il n’en demeure pas moins que les matières grasses d’origine animale restent d’excellents ingrédients tout à fait adaptés à la satisfaction des contraintes de formulation qu’imposent des systèmes de production de monogastriques (porcs et volailles) en recherche de compétitivité sur un marché toujours plus concurrentiel. Cependant, on peut élargir l’analyse et tenter de considérer la perspective de l’utilisation des graisses animales sous d’autres angles que celui de la seule performance technique.

Sans parti pris de provocation, on peut affirmer que leur retour dans les stratégies de formulation constitue un enjeu de développement durable. C’est à l’aune de trois dimensions de la performance que peuvent être analysées les conséquences d’une incorporation des graisses animales dans les formules d’aliments destinés aux porcs et aux volailles.

Marché potentiellement demandeur

Sur la base des explorations réalisées grâce au modèle Prospective Aliment (encadré 1), il est possible de déterminer le potentiel d’utilisation des graisses animales sur le marché français et d’y repérer le jeu des substitutions entre matières premières que leur incorporation aux mélanges alimentaires induirait.

La figure 1 illustre cet aspect sur la base d’une hypothèse d’une utilisation annuelle des graisses à hauteur de 165 000 tonnes. Les substitutions qui accompagnent cette incorporation sont faciles à expliquer. Leur densité énergétique permet aux graisses de substituer un volume significatif de matières premières, elles-mêmes denses (le blé, les huiles végétales et le tourteau de soja) par des matières premières de moindre densité nutritionnelle mais plus avantageuses sur le plan économique (les tourteaux d’oléagineux métropolitains, le son et l’orge). Même s’il dépend du contexte économique retenu pour conduire l’exploration, ce jeu de substitutions entre matières premières est très révélateur de l’intérêt des graisses animales en formulation. Leur densité énergétique y apporte beaucoup de souplesse et permet de valoriser des matières premières qui, en leur absence, ont beaucoup plus de difficultés à trouver leur place.

Leur intérêt potentiel est même tel que des tonnages beaucoup plus importants que ceux évoqués ci-dessus seraient susceptibles d’être valorisés. Pour la France, c’est plus de 500 000 tonnes de graisses animales qui pourraient être utilisées par les industries de l’alimentation animale.

Enjeu de performance économique

Pour le fabricant d’aliment, l’optimisation du coût des mélanges reste un enjeu majeur. Ses stratégies de formulation sont largement guidées par cet objectif de la performance « prix » qui reste le principal levier de la compétitivité des productions animales. À ce titre, le retour des graisses animales dans les formules ne serait pas sans intérêt. Les simulations effectuées sur la base des prix de l’année 2007 (avant la hausse de 2008) permettent de mesurer l’avantage « prix » procuré par l’utilisation des graisses animales dans différentes catégories d’aliment.

Intérêt des graisses animales

En production de volailles

Sur les 12 mois de l’année 2007, c’est une économie moyenne de 7,5 euros par tonne d’aliment poulet que la réintroduction des graisses animales aurait permis de réaliser. Ce différentiel important du coût des matières premières d’une formule pour poulets de chair est très lié à l’exigence de densité énergétique de ce type de formule. Réactualisé sur l’année 2009 et sur la base des cotations des graisses relevées sur le marché espagnol (les cotations ayant été interrompues sur le marché français), c’est une économie d’environ cinq euros par tonne d’aliment que permettrait d’obtenir l’incorporation des graisses animales dans les mélanges. À l’échelle des quelques 3,2 millions de tonnes d’aliments poulet produits annuellement, c’est un manque à gagner potentiel de 16 millions d’euros que les acteurs des filières animales abandonnent en s’interdisant d’utiliser les graisses animales.

En production porcine

La moindre exigence de densité énergétique des formules pour porcs charcutiers se traduit par un bénéfice lié à l’utilisation des graisses animales nettement moins important que celui constaté sur le segment des aliments volailles. Pour autant, sur les 12 mois de l’année 2007, le bénéfice moyen constaté s’est élevé à 0,52 €/tonne d’aliment. Même si l’écart est faible, l’effet de levier que constitue le volume d’aliment produit (4,5 millions de tonnes environ sur la période) permet de le considérer avec une certaine attention.

La double peine

Au-delà du manque à gagner direct évoqué précédemment, la non-utilisation des graisses animales est à l’origine d’une autre « déséconomie ». Les graisses animales que les opérateurs français ne valorisent pas sont largement exportées vers d’autres pays européens où elles sont susceptibles d’être incorporées dans les aliments. C’est en particulier le cas en Espagne où la pratique d’utilisation est très largement diffusée et où ces matières premières rentrent régulièrement dans la composition des mélanges pour porcs et volailles. Or, l’Espagne est un concurrent de plus en plus agressif des filières françaises. Sur le marché des viandes fraîches et congelées de porc, en 2007, c’est plus de 200 000 tonnes de viande de porc espagnole qui ont été importées sur le marché français. La situation devient alors tout à fait paradoxale. Les filières françaises, hésitantes à bénéficier de l’utilisation des graisses animales au nom de l’image que ce retour serait susceptible de dégrader, se voient concurrencées sur leur propre marché par des entreprises qui tirent bénéfice de cette utilisation et n’ont aucune difficulté à écouler, sur le même marché, des produits issus d’animaux ayant consommé des graisses animales.

Enjeu de performance environnementale

Dans la suite du Grenelle de l’environnement, la sensibilité de la société aux questions environnementales ne cesse de se développer. L’obligation prochaine dans laquelle vont se trouver l’ensemble des produits d’afficher une information sur leur impact environnemental, et en particulier en matière d’empreinte carbone, transforme même cette sensibilité en enjeu de concurrence. Pour les filières alimentaires, c’est une question qui doit préoccuper l’ensemble des maillons en amont, puisque c’est surtout à leur niveau que se détermine cet impact. Dans cette optique, l’alimentation des animaux apparaît comme un levier important.

L’utilisation de graisses animales peut participer de cette stratégie de réduction de l’impact environnemental et en particulier carbone, des produits animaux. En faisant l’hypothèse de graisses mises sur le marché avec un coût carbone négligeable du fait des stratégies des entreprises de production et en considérant que les coproduits qui accompagnent leur incorporation ont eux aussi un coût environnemental faible (l’essentiel du coût environnemental étant supporté par le produit principal : huile pour les tourteaux et farine pour les sons), on peut estimer à environ 170 000 tonnes d’équivalent CO2, la réduction annuelle d’impact associée à l’incorporation de 165 000 tonnes de graisses animales dans les aliments composés en France. Cela correspond aux émissions de 30 000 personnes.

On peut aussi prolonger cette évaluation du bénéfice environnemental des graisses en considérant la nature des matières premières auxquelles elles se substituent : le tourteau de soja et l’huile de palme. Les opinions répandues dans la société sur l’impact environnemental de la production du soja et du palmier à huile sont telles qu’il serait facile d’argumenter sur les avantages, pour la planète, d’une utilisation accrue des graisses animales dans les aliments du bétail.

Enjeu de performance nourricière

De plus en plus souvent critiquées pour leur « inefficacité nourricière », les productions animales devront faire valoir leur capacité à valoriser des ressources qui leur permettent de limiter leur prélèvement sur le pool des matières premières mobilisables pour l’alimentation humaine. La valorisation de « coproduits » s’inscrit naturellement dans cette logique. Celle des graisses animales est même particulièrement intéressante dans cette optique.

Sur la base des substitutions consécutives à l’utilisation de 165 000 tonnes de graisses animales, c’est un potentiel d’énergie pour l’alimentation humaine correspondant aux besoins annuels de 920 000 personnes (selon les hypothèses de la FAO) qui est préservé. Le fait de soustraire à l’alimentation animale, pour les remettre à disposition de l’alimentation humaine, 65 000 tonnes d’huile de palme et 166 000 tonnes de blé permet cette amélioration de la performance nourricière. Sur dix années (le retrait des graisses animales date de 2000), c’est l’équivalent de la nourriture de près de dix millions de personnes qui a été impacté par ce changement des règles de formulation.

Conclusion

Au terme de cette analyse, il ne fait aucun doute que l’on peut aussi considérer la perspective du retour des graisses animales en alimentation du bétail comme un enjeu de développement durable. En termes de performance, ce retour pourrait se solder par un bilan largement favorable (figure 2).

Considérée sous l’angle des 3P (profit, planète et population), cette performance pose vraiment la question de l’opportunité d’une pratique encore jugée avec défiance.

Le client reste le juge et l’arbitre des choix mis en œuvre par ses fournisseurs. Il importe, cependant, de lui apporter les informations qui vont lui permettre d’argumenter ses choix et d’agir en citoyen conscient des conséquences de ses actes (encadré 2 : l’utilisation des graisses animales en alimentation des animaux de rente : aspects règlementaires).


 

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