ARTICLE
Auteur(s) : Olivier
Lapierre
CEREOPA - AgroParisTech,16 rue Claude-Bernard, 75231 Paris
cedex 05, France
La réticence actuelle des industriels français de l’alimentation
animale en matière d’utilisation des graisses animales est le
prolongement, facile à comprendre, des conséquences de la crise de
la vache folle survenue en 1996.
Pour des raisons totalement différentes, cette situation n’est
pas sans rappeler celle de la fin des années 1950 durant lesquelles
les experts nutritionnistes de l’époque s’évertuaient à convaincre
les industriels des avantages de l’incorporation de ces matières
premières dans les mélanges. À l’époque, c’est l’argument de la
performance technique que les nutritionnistes mettaient en avant
pour essayer de lever ces réserves. Aujourd’hui, l’argument
technique reste pertinent. Même si les entreprises ont su trouver,
depuis 2000, des solutions alternatives, il n’en demeure pas moins
que les matières grasses d’origine animale restent d’excellents
ingrédients tout à fait adaptés à la satisfaction des contraintes
de formulation qu’imposent des systèmes de production de
monogastriques (porcs et volailles) en recherche de compétitivité
sur un marché toujours plus concurrentiel. Cependant, on peut
élargir l’analyse et tenter de considérer la perspective de
l’utilisation des graisses animales sous d’autres angles que celui
de la seule performance technique.
Sans parti pris de provocation, on peut affirmer que leur retour
dans les stratégies de formulation constitue un enjeu de
développement durable. C’est à l’aune de trois dimensions de la
performance que peuvent être analysées les conséquences d’une
incorporation des graisses animales dans les formules d’aliments
destinés aux porcs et aux volailles.
Marché potentiellement demandeur
Sur la base des explorations réalisées grâce au modèle Prospective
Aliment (encadré 1), il est possible de déterminer le potentiel
d’utilisation des graisses animales sur le marché français et d’y
repérer le jeu des substitutions entre matières premières que leur
incorporation aux mélanges alimentaires induirait.
La figure 1
illustre cet aspect sur la base d’une hypothèse d’une utilisation
annuelle des graisses à hauteur de 165 000 tonnes.
Les substitutions qui accompagnent cette incorporation sont
faciles à expliquer. Leur densité énergétique permet aux graisses
de substituer un volume significatif de matières premières,
elles-mêmes denses (le blé, les huiles végétales et le tourteau de
soja) par des matières premières de moindre densité nutritionnelle
mais plus avantageuses sur le plan économique (les tourteaux
d’oléagineux métropolitains, le son et l’orge). Même s’il dépend du
contexte économique retenu pour conduire l’exploration, ce jeu de
substitutions entre matières premières est très révélateur de
l’intérêt des graisses animales en formulation. Leur densité
énergétique y apporte beaucoup de souplesse et permet de valoriser
des matières premières qui, en leur absence, ont beaucoup plus de
difficultés à trouver leur place.
Leur intérêt potentiel est même tel que des tonnages beaucoup
plus importants que ceux évoqués ci-dessus seraient susceptibles
d’être valorisés. Pour la France, c’est plus de
500 000 tonnes de graisses animales qui pourraient être
utilisées par les industries de l’alimentation animale.
Enjeu de performance économique
Pour le fabricant d’aliment, l’optimisation du coût des mélanges
reste un enjeu majeur. Ses stratégies de formulation sont
largement guidées par cet objectif de la performance « prix » qui
reste le principal levier de la compétitivité des productions
animales. À ce titre, le retour des graisses animales dans les
formules ne serait pas sans intérêt. Les simulations
effectuées sur la base des prix de l’année 2007 (avant la hausse de
2008) permettent de mesurer l’avantage « prix » procuré par
l’utilisation des graisses animales dans différentes catégories
d’aliment.
Intérêt des graisses animales
En production de volailles
Sur les 12 mois de l’année 2007, c’est une économie moyenne de
7,5 euros par tonne d’aliment poulet que la réintroduction des
graisses animales aurait permis de réaliser. Ce différentiel
important du coût des matières premières d’une formule pour poulets
de chair est très lié à l’exigence de densité énergétique de ce
type de formule. Réactualisé sur l’année 2009 et sur la base des
cotations des graisses relevées sur le marché espagnol (les
cotations ayant été interrompues sur le marché français), c’est une
économie d’environ cinq euros par tonne d’aliment que permettrait
d’obtenir l’incorporation des graisses animales dans les mélanges.
À l’échelle des quelques 3,2 millions de tonnes d’aliments
poulet produits annuellement, c’est un manque à gagner potentiel de
16 millions d’euros que les acteurs des filières animales
abandonnent en s’interdisant d’utiliser les graisses animales.
En production porcine
La moindre exigence de densité énergétique des formules pour porcs
charcutiers se traduit par un bénéfice lié à l’utilisation des
graisses animales nettement moins important que celui constaté sur
le segment des aliments volailles. Pour autant, sur les
12 mois de l’année 2007, le bénéfice moyen constaté s’est
élevé à 0,52 €/tonne d’aliment. Même si l’écart est faible,
l’effet de levier que constitue le volume d’aliment produit
(4,5 millions de tonnes environ sur la période) permet de le
considérer avec une certaine attention.
La double peine
Au-delà du manque à gagner direct évoqué précédemment, la
non-utilisation des graisses animales est à l’origine d’une autre «
déséconomie ». Les graisses animales que les opérateurs
français ne valorisent pas sont largement exportées vers d’autres
pays européens où elles sont susceptibles d’être incorporées dans
les aliments. C’est en particulier le cas en Espagne où la pratique
d’utilisation est très largement diffusée et où ces matières
premières rentrent régulièrement dans la composition des mélanges
pour porcs et volailles. Or, l’Espagne est un concurrent de plus en
plus agressif des filières françaises. Sur le marché des viandes
fraîches et congelées de porc, en 2007, c’est plus de
200 000 tonnes de viande de porc espagnole qui ont été
importées sur le marché français. La situation devient alors
tout à fait paradoxale. Les filières françaises, hésitantes à
bénéficier de l’utilisation des graisses animales au nom de l’image
que ce retour serait susceptible de dégrader, se voient
concurrencées sur leur propre marché par des entreprises qui tirent
bénéfice de cette utilisation et n’ont aucune difficulté à écouler,
sur le même marché, des produits issus d’animaux ayant consommé des
graisses animales.
Enjeu de performance environnementale
Dans la suite du Grenelle de l’environnement, la sensibilité de la
société aux questions environnementales ne cesse de se développer.
L’obligation prochaine dans laquelle vont se trouver l’ensemble des
produits d’afficher une information sur leur impact
environnemental, et en particulier en matière d’empreinte carbone,
transforme même cette sensibilité en enjeu de concurrence. Pour les
filières alimentaires, c’est une question qui doit préoccuper
l’ensemble des maillons en amont, puisque c’est surtout à leur
niveau que se détermine cet impact. Dans cette optique,
l’alimentation des animaux apparaît comme un levier important.
L’utilisation de graisses animales peut participer de cette
stratégie de réduction de l’impact environnemental et en
particulier carbone, des produits animaux. En faisant l’hypothèse
de graisses mises sur le marché avec un coût carbone négligeable du
fait des stratégies des entreprises de production et en considérant
que les coproduits qui accompagnent leur incorporation ont eux
aussi un coût environnemental faible (l’essentiel du coût
environnemental étant supporté par le produit principal : huile
pour les tourteaux et farine pour les sons), on peut estimer à
environ 170 000 tonnes d’équivalent CO2, la réduction
annuelle d’impact associée à l’incorporation de
165 000 tonnes de graisses animales dans les aliments
composés en France. Cela correspond aux émissions de
30 000 personnes.
On peut aussi prolonger cette évaluation du bénéfice
environnemental des graisses en considérant la nature des matières
premières auxquelles elles se substituent : le tourteau de soja et
l’huile de palme. Les opinions répandues dans la société sur
l’impact environnemental de la production du soja et du palmier à
huile sont telles qu’il serait facile d’argumenter sur les
avantages, pour la planète, d’une utilisation accrue des graisses
animales dans les aliments du bétail.
Enjeu de performance nourricière
De plus en plus souvent critiquées pour leur « inefficacité
nourricière », les productions animales devront faire valoir leur
capacité à valoriser des ressources qui leur permettent de limiter
leur prélèvement sur le pool des matières premières mobilisables
pour l’alimentation humaine. La valorisation de « coproduits »
s’inscrit naturellement dans cette logique. Celle des graisses
animales est même particulièrement intéressante dans cette optique.
Sur la base des substitutions consécutives à l’utilisation de
165 000 tonnes de graisses animales, c’est un potentiel
d’énergie pour l’alimentation humaine correspondant aux besoins
annuels de 920 000 personnes (selon les hypothèses de la FAO)
qui est préservé. Le fait de soustraire à l’alimentation
animale, pour les remettre à disposition de l’alimentation humaine,
65 000 tonnes d’huile de palme et
166 000 tonnes de blé permet cette amélioration de la
performance nourricière. Sur dix années (le retrait des graisses
animales date de 2000), c’est l’équivalent de la nourriture de près
de dix millions de personnes qui a été impacté par ce changement
des règles de formulation.
Conclusion
Au terme de cette analyse, il ne fait aucun doute que l’on peut
aussi considérer la perspective du retour des graisses animales en
alimentation du bétail comme un enjeu de développement durable. En
termes de performance, ce retour pourrait se solder par un bilan
largement favorable (figure 2).
Considérée sous l’angle des 3P (profit, planète et population),
cette performance pose vraiment la question de l’opportunité d’une
pratique encore jugée avec défiance.
Le client reste le juge et l’arbitre des choix mis en œuvre par
ses fournisseurs. Il importe, cependant, de lui apporter les
informations qui vont lui permettre d’argumenter ses choix et
d’agir en citoyen conscient des conséquences de ses actes (encadré
2 : l’utilisation des graisses animales en alimentation des animaux
de rente : aspects règlementaires).
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