ARTICLE
Auteur(s) : Françoise Médale
Inra, UMR nutrition aquaculture et génomique, Pôle
hydrobiologie Inra, 64310 Saint-Pée-sur-Nivelle, France
Les lipides de la chair des poissons se caractérisent par leur
richesse en acides gras polyinsaturés à longue chaîne (AGPI-LC) de
la série oméga-3 ou n-3, en particulier l’acide eicosapentaénoïque
(C20:5 n-3 ou EPA) et l’acide docosahexaénoïque
(C22:6 n-3 ou DHA). L’abondance de ces acides gras (AG) à
longue chaîne n-3 est une particularité du monde aquatique.
Le phytoplancton, à la base de la chaîne trophique des animaux
aquatiques, possède (à l’exception des chlorophycées) l’équipement
enzymatique nécessaire à la synthèse d’acide alphalinolénique
(C18:3 n-3), précurseur de l’EPA et du DHA. Ces AG sont
ensuite transférés par la voie alimentaire aux étages supérieurs de
la chaîne trophique, zooplancton puis crustacés, mollusques et
poissons dont la composition en AG de la chair reflète celle des
lipides de leur nourriture. Les AGPI-LC n-3 sont les
constituants majeurs des phospholipides où ils jouent un rôle
primordial dans le maintien de la fluidité membranaire.
Ils sont particulièrement importants chez les animaux
poïkilothermes – dont la température corporelle est
identique à celle du milieu – pour maintenir la fonctionnalité
des membranes, même à basse température. D’après Crockett (2008),
leur concentration dans les phospholipides des membranes
cellulaires est inversement proportionnelle à la température de vie
des animaux. On trouve aussi les AGPI-LC dans les triglycérides de
réserve, lipides neutres qui constituent une forme de stockage
d’énergie facilement mobilisable. L’augmentation des réserves
énergétiques musculaires sous forme de lipides se traduit donc par
une augmentation du contenu en EPA et en DHA de la chair des
poissons.
Les poissons sont la principale source d’AGPI-LC n-3 dans
l’alimentation humaine. La demande en poisson pour la
consommation humaine est en constante progression, en raison de la
croissance de la population mondiale. Or, depuis plus de
20 ans, les captures de pêches stagnent autour de
85-90 millions de tonnes par an (FAO, 2008) dont environ deux
tiers sont disponibles pour la consommation humaine.
Le développement de l’élevage est donc nécessaire pour
répondre à la demande. Au cours des 15 dernières années, la
production aquacole mondiale s’est accrue de plus de 8 % par an.
Actuellement, près de 50 % des produits aquatiques consommés dans
le monde proviennent de l’élevage (FAO, 2008). En France, cette
proportion n’est que de 15 % mais tend à augmenter d’année en année
(FranceAgrimer). Outre la régularité des approvisionnements, la
traçabilité et la fraîcheur, l’un des atouts de l’aquaculture est
la possibilité de moduler la composition de la chair des poissons
par les pratiques d’élevage. Le muscle des poissons présente
une grande plasticité tant pour sa teneur en lipides que pour sa
composition en AG. Cet article décrit les différentes stratégies
permettant d’optimiser la teneur en AGPI-LC n-3 de la chair des
poissons par les pratiques d’élevage : augmentation de la teneur en
lipides du muscle par le taux d’alimentation, le contenu
énergétique de l’aliment ou la sélection génétique, dans les
limites permises par l’espèce, modification de la composition en AG
en fonction de la nature des huiles du régime alimentaire,
prévention de la dégradation des acides gras polyinsaturés (AGPI)
par peroxydation grâce à l’apport alimentaire d’antioxydants.
Effet de l’alimentation sur la teneur
en lipides de la chair des poissons
Le taux d’alimentation (taille de la ration) et le contenu
énergétique de l’aliment sont les moyens les plus efficaces pour
moduler la teneur en lipides de la chair des poissons d’élevage.
Les lipides étant plus concentrés en énergie que les glucides
(39,5 kJ/g lipide contre 17,2 kJ/g glucide) et mieux
digérés par les poissons d’eau froide, l’augmentation du contenu en
énergie digestible des aliments aquacoles est généralement réalisée
par adjonction de lipides. L’augmentation de l’apport énergétique
alimentaire (via la quantité d’aliment distribuée ou le contenu
énergétique de l’aliment) conduit, chez pratiquement toutes les
espèces, à une augmentation des lipides corporels accompagnée d’une
diminution de la teneur en eau (Corraze et Kaushik, 1999).
Cependant, on observe de grandes disparités entre espèces quant aux
compartiments corporels dans lesquels sont stockés les lipides.
Les poissons constituent des réserves énergétiques sous forme de
dépôts de lipides dans différents endroits du corps : sous la peau
(tissu adipeux sous-cutané), dans la cavité abdominale autour du
tube digestif (tissu adipeux périviscéral), dans le foie, le
cerveau, le muscle rouge et le muscle squelettique blanc où la
majorité des adipocytes sont dispersés entre les fibres musculaires
et sont particulièrement abondants au sein des cloisons de tissu
conjonctif séparant les feuillets musculaires (Henderson et Tocher,
1987). L’importance relative des dépôts lipidiques dans ces
différents sites est caractéristique de l’espèce considérée. Par
exemple, le foie est un site majeur de stockage des lipides chez la
morue comme chez beaucoup d’autres poissons marins, alors que le
tissu adipeux périviscéral est le site de stockage prédominant chez
les salmonidés comme la truite. La capacité des tissus
musculaires à stocker des lipides est à la base d’une
classification qui distingue des espèces maigres (moins de 2 % de
lipides dans le muscle), des espèces grasses (teneurs en lipides
dans le muscle supérieures à 8-10 %) et des espèces dites «
intermédiaires » qui déposent les lipides dans le muscle (2 à
8 g/100 g) et dans d’autres sites tels que le tissu
adipeux périviscéral comme c’est le cas chez la truite (Médale,
2009). Les résultats de différentes études (Regost
et al., 2001 ; Santinha et al., 1999 ; Gélineau
et al., 2001) rapportés dans le tableau
1 montrent que l’accroissement des dépôts de lipides
résultant d’une augmentation de l’apport énergétique alimentaire
concerne principalement les sites préférentiels de stockage : le
foie chez le turbot, le foie et dans une moindre mesure le muscle
chez la daurade, le tissu adipeux périviscéral et le muscle chez la
truite. Chez les espèces maigres comme la morue, le turbot, la
sole, qui ont des capacités très limitées à stocker leurs réserves
énergétiques sous forme de lipides dans le muscle, la teneur en
lipides du muscle est peu sensible aux facteurs d’élevage (Regost
et al., 2001 ; Jobling et al., 2008 ; Borges et al.,
2009). En revanche, chez les espèces intermédiaires (truite,
daurade, etc.) ou grasses (saumon, anguille, etc.), le compartiment
lipides musculaires est d’une remarquable plasticité. La figure 1 illustre les
variations de teneur en lipides du muscle de la truite arc-en-ciel
en fonction du taux d’alimentation (25, 50, 75 ou 100 % de la
satiété) et en fonction du contenu énergétique de l’aliment (16,8
ou 21,6 MJ/kg aliment). Un changement de régime alimentaire
pendant un à deux mois suffit pour obtenir des variations
significatives de la teneur en lipides du muscle chez les
salmonidés, indépendamment des variations de poids (Rasmussen,
2001). Les capacités maximales de stockage des lipides dans le
compartiment musculaire des espèces intermédiaires et grasses ne
sont pas clairement établies. Des résultats contradictoires
sont parfois rapportés. D’après certains auteurs (Einen et Skrede,
1998), la teneur en lipides du muscle du saumon atlantique
n’augmente plus au-delà d’un taux de lipides alimentaires de 34 %,
suggérant que les capacités maximales de stockage des graisses dans
le tissu musculaire sont atteintes. En revanche, d’autres auteurs
(Hemre et Sandnes, 1999) rapportent que la teneur en lipides de la
chair continue à augmenter avec un régime contenant 47 % de
lipides. Ces différences peuvent être liées à l’âge et la
taille des poissons, la teneur en lipides du muscle augmentant avec
le poids de l’animal, quelle que soit l’espèce (Shearer, 1994) ou à
des variations individuelles d’origine génétique.
Ce sont les triglycérides de réserve qui sont responsables de la
quasi-totalité de l’accroissement de la teneur en lipides observé
dans le muscle suite à une augmentation de l’apport énergétique
alimentaire, la teneur en phospholipides demeurant quasi inchangée
(Takeuchi et al., 1978). Comme l’illustre le tableau 2, la proportion d’AGPI n-3 augmente avec
la teneur en lipides du muscle, au détriment des AG mono-insaturés,
la proportion d’AG saturés restant stable dans les lipides neutres
comme dans les phospholipides (Kim et al., 1989).
La composition en AG des phospholipides est affectée lorsque
le taux de lipides de l’aliment passe de 9 à 13,5 % et reste stable
au-delà. En revanche, la proportion d’AGPI n-3 des lipides neutres
(triglycérides) du muscle augmente graduellement avec le taux de
lipides de l’aliment, lorsque la source de lipides est de l’huile
de poisson. Dans ce cas, plus la chair du poisson est grasse, plus
elle apporte d’EPA et de DHA.
Tableau 1 L’augmentation du taux de lipides
alimentaires affecte différemment la teneur en lipides des
compartiments corporels selon les espèces.
|
Turbota
|
Dauradeb
|
Truite arc-en-cielc
|
|
Lipides aliment (% matière sèche)
|
10
|
20
|
15
|
21
|
15
|
25
|
|
Foie
|
13,8
|
21,1
|
10,9
|
15,8
|
5,2
|
7,4
|
|
Viscères
|
1,6
|
1,9
|
33,6
|
36,5
|
51
|
59,5
|
|
Muscle
|
0,6
|
0,6
|
7,6
|
8,9
|
8,8
|
11,2
|
Tableau 2 L’augmentation du taux de lipides
alimentaires affecte la teneur en lipides du muscle et différemment
les compartiments corporels selon les espèces (d’après Kim et al.
(1989)).
|
Taux de lipides de l’aliment (% MS)
|
9
|
13,5
|
20,5
|
|
Lipides muscle (% MF)
|
4,7
|
5,6
|
5,9
|
|
Acides gras lipides neutres (% AG)
|
|
|
|
|
Saturés
|
26,9
|
27,0
|
25,8
|
|
Mono-insaturés
|
56,1
|
50,7
|
47,9
|
|
Polyinsaturés n-6
|
5,1
|
5,3
|
5,1
|
|
Polyinsaturés n-3
|
11,9
|
17,0
|
21,1
|
|
Acides gras phospholipides (% AG)
|
|
|
|
|
Saturés
|
27,2
|
28,4
|
28,6
|
|
Mono-insaturés
|
29,3
|
21,5
|
23,6
|
|
Polyinsaturés n-6
|
5,0
|
5,1
|
3,5
|
|
Polyinsaturés n-3
|
38,5
|
45,0
|
44,3
|
Sélection génétique pour la teneur en lipides
du muscle
L’apport énergétique alimentaire, s’il permet de modifier la teneur
en lipides du muscle de nombreuses espèces de poissons, affecte
aussi d’autres compartiments corporels. Dans le cadre d’une
collaboration interne à l’Inra, nous avons recherché la possibilité
de modifier spécifiquement la teneur en lipides et en AGPI-LC n-3
de la chair des poissons par sélection génétique. La sélection
génétique est une pratique relativement récente en aquaculture.
Elle a eu comme premier objectif d’optimiser la vitesse de
croissance des poissons. Cependant, les quelques résultats
concernant le déterminisme génétique de l’engraissement, obtenus en
particulier chez le saumon, suggéraient une héritabilité moyenne à
haute (0,2 à 0,47) pour la teneur en lipides musculaires (Gjerde et
Schaeffer, 1989 ; Gjedrem, 1997).
Deux lignées expérimentales de truites arc-en-ciel ont été
créées, à l’Inra, par sélection divergente pour la teneur en
lipides du muscle (Quillet et al., 2005). Les valeurs de
teneurs en lipides et en EPA et en DHA du muscle des truites issues
de la troisième génération de sélection divergente sont rapportées
dans le tableau 3. Comme attendu, le
taux de lipides du muscle est plus élevé pour la lignée muscle gras
(+50 %) que pour la lignée muscle maigre (Kolditz et al.,
2008), la sélection s’est donc avérée rapidement efficace.
Cependant, la sélection génétique n’a pas modifié la composition en
AG des lipides du muscle. Les proportions d’EPA et de DHA sont
semblables dans le muscle des deux lignées (3,8 et 21,7 %
respectivement pour l’EPA et le DHA lorsque l’aliment contient 10 %
de lipides ; 6,4 % d’EPA et 25,3 % de DHA lorsque l’aliment
contient 23 % de lipides). En réponse à une augmentation du taux de
lipides alimentaires, la teneur en lipides du muscle augmente chez
les deux lignées (+52 % pour la lignée muscle maigre, +59 % pour la
lignée muscle gras) ainsi que les proportions d’EPA et de DHA. Dans
le cas présent, la proportion d’EPA a augmenté plus fortement que
celle de DHA, car l’huile incorporée dans l’aliment était riche en
EPA. En conséquence, la consommation de 100 g de chair de la
lignée muscle gras apporte davantage d’EPA et de DHA que 100 g
de chair de la lignée muscle maigre, uniquement parce que sa teneur
en lipides est plus élevée. En revanche, la consommation de
100 g de chair de truite nourrie avec le régime à 23 % de
lipides apporte davantage d’EPA et de DHA que 100 g de chair
de truite nourrie avec l’aliment à 10 % de lipides à la fois parce
que la chair est plus riche en lipides et parce que les proportions
d’EPA et de DHA sont augmentées (tableau
3). La teneur en lipides du muscle peut donc être
gérée à la fois par sélection génétique et par l’apport alimentaire
; en revanche, la nature des AG de la chair semble, jusqu’à
présent, exclusivement contrôlée par l’apport alimentaire.
Des travaux sont en cours pour rechercher d’éventuelles
variations d’origine génétique de la teneur en AGPI-LC n-3 du
muscle chez différentes familles de bars et de truites.
Tableau 3 Effet de la sélection génétique et du contenu
énergétique de l’aliment sur le taux de lipides, d’EPA et de DHA du
muscle de la truite arc-en-ciel.
|
Lignée muscle maigre
|
Lignée muscle gras
|
|
Taux de lipides de l’aliment
|
10
|
23
|
10
|
23
|
|
Lipides du muscle
|
|
Pourcentage de poids frais
|
4,2
|
6,4
|
6,3
|
10
|
|
EPA
|
|
|
|
|
|
Pourcentage d’AG totaux
|
3,7
|
6,6
|
3,9
|
6,3
|
|
g/100 g chair
|
0,15
|
0,40
|
0,23
|
0,59
|
|
DHA
|
|
|
|
|
|
Pourcentage d’AG totaux
|
21,2
|
25,3
|
22,3
|
24,5
|
|
g/100 g chair
|
0,85
|
2,16
|
1,31
|
2,40
|
Variation de la composition en AG
de la chair des poissons en fonction
des huiles du régime
La composition en AG de la chair des poissons reflète assez
fidèlement la composition en AG des lipides du régime alimentaire.
On note d’ailleurs de grandes variations dans la composition en AG
des lipides musculaires en fonction des préférences alimentaires
des espèces. Alors que, chez les poissons carnivores (généralement
espèces des eaux froides à tempérées), 75 % en moyenne des AGPI
sont de la série n-3, chez les poissons herbivores ou omnivores
comme le tilapia, le pangasius ou la carpe (espèces d’eau chaude ou
tropicales), 60 à 80 % des AGPI sont de la série n-6 (Médale,
2009). Lorsque ces animaux sont nourris avec des régimes contenant
des huiles de poisson, la concentration en EPA et en DHA de leur
chair augmente (tableau 4) (d’après
Runge et al., 1987). De même, lorsque des poissons sont
nourris avec des aliments contenant des huiles végétales,
dépourvues d’EPA et de DHA, en substitution de l’huile de poisson,
la teneur en EPA et en DHA de leur chair diminue et celle des AG
caractéristiques des huiles végétales incorporées augmente.
Globalement, quelle que soit l’espèce, la réponse des AG du muscle
à l’apport alimentaire suit une simple loi de dilution, à
l’exception du DHA (Robin et al., 2003 ; Jobling, 2004 ;
Benedito-Palos et al., 2009). Grâce à la plasticité des
lipides musculaires, le profil en AG caractéristique de l’huile de
poisson peut être restauré en nourrissant les poissons avec un
aliment à base d’huile de poisson durant les derniers mois
précédant l’abattage, après un cycle d’élevage avec des aliments à
base d’huiles végétales.
L’essor de l’aquaculture utilisant des aliments composés riches
en lipides a accru fortement la demande en huile de poisson (Tacon
et Metian, 2008). En parallèle, la stagnation des captures de pêche
limite la disponibilité de cette matière première. L’aquaculture
est confrontée aujourd’hui au double défi de réduire l’emploi de
matières premières issues de la pêche pour l’alimentation des
poissons d’élevage et de conserver à la chair de poisson la valeur
nutritionnelle que lui confère sa richesse en AGPI-LC n-3.
Différentes stratégies ont été explorées : choix de différentes
huiles de substitution seules ou en mélange, remplacement partiel
pendant le cycle d’élevage, alimentation dite « de finition » dans
les mois précédant la commercialisation, durée de cette phase de
finition et choix des huiles de poissons utilisées. Parmi les
alternatives aux huiles extraites des poissons issus de la pêche,
seules les huiles végétales sont produites en quantités suffisantes
pour répondre à la demande de l’aquaculture, les quantités de
lipides provenant des déchets des pêches ou de l’industrie de
transformation des poissons, du zooplancton ou d’algues étant
actuellement faibles. Les essais de substitution de l’huile de
poisson ont, en majorité, été conduits avec des huiles de soja, de
palme, de colza et de tournesol qui représentent environ 80 % de la
production mondiale d’huiles végétales ainsi qu’avec de l’huile de
lin, qui présente l’avantage d’être riche en C18:3 n-3,
précurseur de l’EPA et du DHA. Les différentes études montrent
que le remplacement de l’huile de poisson par une ou des huiles
végétales ne modifie pas la croissance des poissons et la teneur en
lipides de leur chair à partir du moment où leurs besoins en AGPI
n-3 sont couverts. Les poissons marins sont incapables de
synthétiser l’EPA et le DHA, ils doivent trouver ces AG dans
l’aliment pour couvrir leurs besoins. Chez les poissons d’eau
douce, le C18:3 n-3 peut suffire à couvrir les besoins, mais
sa conversion en EPA et en DHA étant limitée, un apport direct
d’EPA et de DHA par l’aliment est plus efficace. L’inconvénient
majeur du remplacement de l’huile de poisson par des huiles
végétales dans les aliments piscicoles est donc le changement de
composition en acides de la chair. Ces changements sont
d’autant plus marqués que le taux de substitution est élevé
(Benedito-Palos et al., 2009 ; Bell et al., 2003a, 2004).
L’enjeu des recherches actuelles est de trouver des solutions pour
minimiser l’impact négatif des huiles végétales sur le profil en AG
de la chair des poissons tout en épargnant l’huile de poisson.
L’emploi d’un mélange d’huiles est préférable à un substitut
unique. Pour maintenir le rapport n-3/n-6 de la chair aussi élevé
que possible, il faut :
- – limiter l’apport de C18:2 n-6 qui est faiblement
catabolisé par les poissons pour produire de l’énergie et qui
s’accumule dans le muscle ;
- – privilégier l’apport d’AG mono-insaturés, car ils sont
efficacement utilisés comme source d’énergie et permettent de
limiter la proportion de C18:2 n-6 dans l’aliment ;
- – apporter du C18:3 qui, même s’il est faiblement
(poissons d’eau douce) ou pas (poissons marins) converti en EPA et
en DHA, permet d’augmenter le rapport n-3/n-6 et contribue à la
qualité nutritionnelle de la chair du poisson.
Le but de l’alimentation de « finition » à base d’huile de
poisson est de restaurer des teneurs élevées en EPA et en DHA et de
diminuer le contenu en C18:2 n-6. Chez le saumon ayant été
nourri pendant 50 semaines (de 120 g à 2,3 kg) avec
un aliment contenant de l’huile de colza comme seule source de
lipide, une alimentation à base d’huile de poisson pendant
20 semaines (2,3 à 3,5 kg) permet de restaurer 90 % des
teneurs en EPA et en DHA mais n’élimine que 50 % du C18:2 n-6
accumulé (Bell et al., 2003b). Dans une autre étude avec des
saumons de 200 à 500 g, les mêmes auteurs (Bell et al.,
2003a) montrent que la teneur en EPA est rétablie plus rapidement
(quatre semaines) que celle en DHA. La durée d’alimentation de
finition nécessaire dépend aussi de l’espèce et de l’huile de
poisson employée. Elle est plus courte chez des espèces dont le
muscle est moins riche en lipides que celui du saumon. Parmi les
huiles de poisson, les huiles d’anchois, de sardine et de menhaden
sont plus efficaces que les huiles de capelan ou de maquereau, car
elles sont plus concentrées en AGPI-LC n-3. Des travaux sont
encore nécessaires pour définir les conditions les plus favorables
pour réduire le plus possible l’emploi d’huile de poisson tout en
optimisant la composition en AG de la chair des différentes espèces
de poissons d’élevage.
Tableau 4 Composition en acides gras (pourcentage
d’acides gras totaux) du muscle de la carpe en fonction de l’huile
de l’aliment (d’après Runge et al. (1987)).
|
Huile de l’aliment
|
Huile de poisson
|
Huile de lin
|
Huile de maïs
|
|
Saturés
|
19,3
|
13,4
|
16,4
|
|
Mono-insaturés
|
32,7
|
26,9
|
37,1
|
|
18:2 n-6
|
7,0
|
14,9
|
35,0
|
|
18:3 n-3
|
4,0
|
32,3
|
2,7
|
|
20:5 n-3
|
6,7
|
1,0
|
0,1
|
|
22:6 n-3
|
6,8
|
1,1
|
0,5
|
Protection contre la peroxydation par apport
alimentaire de composés antioxydants
Les lipides de la chair des poissons peuvent être facilement
dégradés, car les doubles liaisons des AGPI sont particulièrement
sensibles au phénomène de peroxydation. En effet, les risques de
dégradation par des réactions radicalaires en chaîne augmentent
avec le degré d’insaturation des AG (Crockett, 2008).
La peroxydation des AG insaturés, qui se produit lors de
l’exposition à l’air et à la lumière (conditions rencontrées sur
les étals) conduit à la formation d’aldéhydes, de cétones et de
radicaux libres. Elle diminue la valeur nutritionnelle des lipides
en réduisant la quantité d’AGPI-LC et dégrade les caractéristiques
sensorielles du produit en provoquant l’apparition d’odeurs
désagréables et parfois l’altération de la couleur (Frigg
et al., 1990 ; Tocher et al., 2002, 2003).
Des mesures réalisées in vitro avec des explants de muscle de
truite et de bar contenant différents taux de lipides montrent que
la quantité de produits oxydés formés augmente avec la teneur en
lipides du muscle et sa concentration en AGPI-LC (Alvarez
et al., 1998). Des phénomènes semblables sont observés in
vivo (Tocher et al., 2002).
L’apport alimentaire de composés antioxydants permet de protéger
les AG longs de la peroxydation, préservant ainsi la valeur
nutritionnelle de la chair des poissons. Plusieurs études conduites
chez différentes espèces de poissons ont démontré l’efficacité des
tocophérols et en particulier de l’α-tocophérol (vitamine E) pour
prévenir la peroxydation des lipides par des réactions radicalaires
et réduire ainsi la formation des composés issus de ces réactions
tels que les malonaldéhydes (Frigg et al., 1990 ; Tocher
et al., 2003). La teneur en vitamine E du muscle de
poisson augmente avec le taux de vitamine E de l’aliment (figure 2).
La concentration en malonaldéhydes, issus de l’oxydation des
lipides, est d’autant plus faible que la chair est riche en
vitamine E (Frigg et al., 1990 ; Tocher et al., 2002).
Comme l’illustre la figure 2, des teneurs
élevées en vitamine E protègent aussi des phénomènes de
peroxydation des lipides qui peuvent se produire pendant le
stockage et lors de la décongélation du produit, la formation des
composés peroxydés est inhibée. La vitamine E contribue ainsi
à la conservation des qualités nutritionnelles du produit en
préservant l’intégrité des AG (Stéphan et al., 1995).
Conclusion
Les pratiques d’élevage, en particulier la sélection génétique et
l’alimentation permettent donc de moduler la quantité de lipides de
la chair des poissons, dans les limites permises par l’espèce.
La quantité d’AG longs polyinsaturés n-3 peut être modifiée
soit indirectement via la teneur en lipides du filet, soit
directement par les huiles contenues dans l’aliment. L’adjonction
de substances antioxydantes, telles que la vitamine E dans les
aliments, permet de prévenir la dégradation des AG longs
poly-insaturés par peroxydation, contribuant ainsi à conserver leur
valeur nutritionnelle. Les recherches en cours ont pour
objectifs de valoriser au mieux les huiles de poisson, de chercher
des substituts efficaces pour maintenir des teneurs élevées en
AGPI-LC n-3 dans la chair des poissons d’élevage et d’évaluer la
possibilité de sélectionner des familles présentant des capacités
particulières pour le stockage d’EPA et de DHA.
Références
[Alvarez et al., 1998] Alvarez MJ, Lopez-Bote CJ,
Diez A, et al. Dietary fish oil and digestible protein
modify susceptibility to lipid peroxidation in the muscle of
rainbow trout (Oncorhynchus mykiss) and sea bass
(Dicentrarchus labrax). Brit J Nut 1998 ; 80 :
281-9.
[Bell et al., 2003a] Bell JG, McGhee F,
Campbell PJ, Sargent JR. Rapeseed oil as an alternative
to marine fish oil in diets of post-smolt Atlantic salmon
(Salmo salar): changes in flesh fatty acid composition and
effectiveness of subsequent fish oil “wash out”. Aquaculture
2003a ; 218 : 515-28.
[Bell et al., 2003b] Bell JG, Tocher DR,
Henderson RJ, Dick JR, Crampton VO. Altered fatty
acid compositions in Atlantic salmon (Salmo salar) fed diets
containing linseed and rapeseed oils can be partially restored by a
subsequent fish oil finishing diet. J Nutr 2003b ; 133 :
2793-801.
[Bell et al., 2004] Bell JG, Henderson RJ,
Tocher DR, Sargent JR. Replacement of dietary fish oil
with increasing levels of linseed oil: modification of flesh fatty
acid compositions in Atlantic salmon (Salmo salar) using a
fish oil finishing diet. Lipids 2004 ; 39 : 223-32.
[Benedito-Palos et al., 2009] Benedito-Palos L,
Navarro JC, Bermejo-Nogales A, Saera-Vila A,
Kaushik S, Pérez-Sánchez J. The time course of fish oil
wash-out follows a simple dilution model in gilthead sea bream
(Sparus aurata L.) fed graded levels of vegetable oils.
Aquaculture 2009 ; 288 : 98-105.
[Borges et al., 2009] Borges P, Oliveira B,
Casal S, Dias J, Conceicao L, Valente LMP.
Dietary lipid level affects growth performance and nutrient
utilisation of Senegalese sole (Solea senegalensis) juveniles.
Brit J Nut 2009 ; 102 : 1007-14.
[Corraze et Kaushik, 1999] Corraze G, Kaushik SJ. Les
lipides des poissons marins et d’eau douce. OCL 1999 ;
6 : 111-5.
[Crockett, 2008] Crockett EL. The cold but not hard fats in
ectotherms: consequences of lipid restructuring on susceptibility
of biological membranes to peroxidation, a review. J Comp Physiol B
2008 ; 178 : 795-809.
[Einen et Skrede, 1998] Einen O, Skrede G. Quality
characteristics in raw and smoked fillets of Atlantic salmon,
Salmo salar, fed high-energy diets. Aquac Nutr 1998 ;
4 : 99-108.
[FAO, 2008] FAO State of fisheries and aquaculture 2008. Food
and Agriculture organization of the united nations, Rome, 2009.
[Frigg et al., 1990] Frigg M, Prabucki AL,
Rudhel EU. Effect of dietary vitamin E levels on oxydative
stability of trout filets. Aquaculture 1990 ; 84 :
145-58.
[Gélineau et al., 2001] Gélineau A, Corraze G,
Boujard T, Larroquet L, Kaushik S. Relation between
dietary lipid level and voluntary feed intake, growth, nutrient
gain, lipid deposition and hepatic lipogenesis in rainbow trout.
Reprod Nutr Dev 2001 ; 41 : 487-503.
[Gjedrem, 1997] Gjedrem T. Flesh quality improvement in
fish trough breeding. Aquac Int 1997 ; 5 : 197-206.
[Gjerde et Schaeffer, 1989] Gjerde B, Schaeffer LR.
Body traits in rainbow trout. II. Estimates of heritabilities and
of phenotypic and genetic correlations. Aquaculture 1989 ;
80 : 25-44.
[Hemre et Sandnes, 1999] Hemre GI, Sandnes K. Effect
of dietary lipid level on muscle composition in Atlantic salmon
Salmo salar. Aquac Nutr 1999 ; 5 : 9-16.
[Henderson et Tocher, 1987] Henderson RJ, Tocher DR.
The lipid composition and biochemistry of freshwater fish. Prog
Lipid Res 1987 ; 26 : 281-347.
[Kim et al., 1989] Kim JD, Kaushik SJ,
Pascaud M. Effects of dietary lipid to protein ratios on the
fatty acid composition of muscle lipids in rainbow trout. Nut Rep
Internat 1989 ; 40 : 9-16.
[Kolditz et al., 2008] Kolditz C, Borthaire M,
Richard N, et al. Liver and muscle metabolic changes
induced by dietary energy content and genetic selection in rainbow
trout (Oncorhynchus mykiss). Am J Physiol 2008 ;
294 : R1154-R1R64.
[Jobling, 2004] Jobling M. Are modifications in tissue
fatty acid profiles following a change in diet the result of
dilution? Test of a simple dilution model. Aquaculture 2004 ;
232 : 551-62.
[Jobling et al., 2008] Jobling M, Leknes O,
Saether BS, Bendiksen EA. Lipid and fatty acid dynamics
in Atlantic cod, Gadus morhua, tissues: influence of dietary
lipid concentrations and feed oil sources. Aquaculture 2008 ;
281 : 87-94.
[Médale, 2009] Médale F. Teneur en lipides et composition
en acides gras de la chair de poissons issus de la pêche et de
l’élevage. Cah Nutr Diet 2009 ; 44 : 173-81.
[Quillet et al., 2005] Quillet E, Le Guillou S,
Aubin J, Fauconneau B. Two-way selection for muscle lipid
content in pan-size rainbow trout (Oncorhynchus mykiss).
Aquaculture 2005 ; 245 : 49-61.
[Rasmussen, 2001] Rasmussen RS. Quality of farmed salmonids
with emphasis on proximate composition, yield and sensory
characteristics. Aquac Res 2001 ; 32 : 767-86.
[Regost et al., 2001] Regost C, Arzel J,
Cardinal M, Robin J, Laroche M, Kaushik SJ.
Dietary lipid level, hepatic lipogenesis and flesh quality in
turbot (Psetta maxima). Aquaculture 2001 ; 193 :
291-309.
[Robin et al., 2003] Robin JH, Regost C,
Arzel J, Kaushik SJ. Fatty acid profile of fish following
a change in dietary fatty acid source: model of fatty acid
composition with a dilution hypothesis. Aquaculture 2003 ;
225 : 283-93.
[Runge et al., 1987] Runge G, Steinhart H,
Schwarz FJ, Kirchgessner M. Influence of different fats
with varying additions of alpha-tocopheryl acetate on the fatty
acid composition of carp (Cyprinus carpio L.). Fat Sci Technol
1987 ; 89 : 389-93.
[Santinha et al., 1999] Santinha PJM, Médale F,
Corraze G, Gomes EFS. Effects of the dietary
protein/lipid ratio on growth and nutrient utilization in gilthead
seabream (Sparus aurata L.). Aquac Nutr 1999 ; 5 :
147-56.
[Shearer, 1994] Shearer K. Factors affecting the proximate
composition of cultured fishes with emphasis on salmonids.
Aquaculture 1994 ; 119 : 63-88.
[Stéphan et al., 1995] Stéphan G, Guillaume J,
Lamour F. Lipid peroxidation in turbot
(Scophthalmus maximus) tissue: Effect of dietary vitamin E and
dietary n-6 or n-3 polyunsaturated fatty acids. Aquaculture
1995 ; 130 : 251-68.
[Tacon et Metian, 2008] Tacon AGJ, Metian M. Global
overview on the use of fish meal and fish oil in industrially
compounded aquafeeds: Trends and future prospects. Aquaculture
2008 ; 285 : 146-58.
[Takeuchi et al., 1978] Takeuchi T, Watanabe T,
Ogino C. Supplementary effects of lipids in a high protein
diet for rainbow trout. Bull Japan Soc Sci Fish 1978 ;
44 : 677-81.
[Tocher et al., 2002] Tocher DR, Mourente G, Van
der Eecken A, et al. Effects of dietary vitamin E on
antioxidant defence mechanisms of juvenile turbot
(Scophthalmus maximus L.), halibut
(Hippoglossus hippoglossus L.) and sea bream
(Sparus aurata L.). Aquac Nutr 2002 ; 8 :
195-207.
[Tocher et al., 2003] Tocher DR, Mourente G, Van
der Eecken A, et al. Comparative study of antioxidant
defence mechanisms in marine fish fed variable levels of oxidised
oil and vitamin E. Aquac Int 2003 ; 11 : 195-216.
|