ARTICLE
Auteur(s) : Antoine
Labey
23 Grand Rue, 34920 Le Cres, France
En Afrique, la culture des oléagineux a suivi la même logique
coloniale que les autres grandes spéculations agricoles (café,
cacao, coton…) : celle qui consistait à subvenir aux besoins de la
métropole en produits qu’elle ne pouvait pas produire
principalement pour cause d’incompatibilité géoclimatique.
Pourtant, durant ces vingt ou trente dernières années, le continent
africain est devenu un acteur marginal sur le marché mondial des
oléagineux suite au déclin de sa production et de ses exportations.
De nouveaux acteurs, plus performants, se sont imposés sur le
marché au détriment de l’Afrique. Le soja s’est imposé,
propulsé par l’augmentation exponentielle de la demande en produits
pour l’alimentation animale et avec lui ses principaux producteurs
: États-Unis, Brésil, Chine, Argentine… où la production a
littéralement explosé dans les années 1990. Quant à l’huile de
palme, elle a vu la montée en puissance des producteurs asiatiques
qui sont venus détrôner l’Afrique. Aujourd’hui, après avoir
approvisionné l’Europe durant des décennies, l’Afrique occupe une
place marginale sur le marché mondial. Elle est même importatrice
de certaines huiles.
Si on s’en tient à l’Afrique francophone, qui s’étend sur toute
l’Afrique de l’ouest et du centre, du Sénégal au nord jusqu’au
Congo au sud, on distingue deux grandes zones de production liées à
deux grands ensembles climatiques : le Sahel et l’Afrique
tropicale. Le Sahel est la région de l’arachide, surtout le
Sénégal et le nord du Nigeria, du coton et du karité. La zone
tropicale abrite les cultures de palmier à huile avec des
plantations tout le long des côtes du golfe de Guinée depuis la
Sierra Leone, le Liberia et la Côte-d’Ivoire jusqu’au Cameroun et
au Gabon en passant par le Nigeria. Le palmier à huile y
côtoie le café, le cacao et bien sûr les grandes exploitations
forestières. Le palmier à huile est d’ailleurs originaire de
cette région du Golfe de Guinée où il existait à l’état naturel et
est exploité depuis la nuit des temps.
Déclin de l’huile de palme
L’huile de palme est la plus importante culture oléagineuse en
termes de volumes. L’Afrique était un gros producteur d’huile de
palme au moment des indépendances, au début des années soixante,
mais la production a pratiquement stagné au cours de ces dernières
décennies tandis que l’Asie se lançait dans des vastes projets de
plantations industrielles. Aujourd’hui, l’Indonésie et la Malaisie
dominent totalement le marché mondial de l’huile de palme. En 1960,
l’Afrique réalisait 99 % des exportations d’huile de palme et
l’Indonésie et la Malaisie 1 % à elles deux. Aujourd’hui, la part
de ces deux pays est de 80 %. Mais la montée en puissance de ces
deux pays s’est faite au prix d’un désastre écologique de grande
ampleur avec la destruction de centaines de milliers d’ha de forêts
primaires, l’expulsion des populations indigènes qui y vivaient et
la disparition d’un grand nombre d’espèces animales et végétales.
Certains industriels tentent encore, contre toute évidence, de
minimiser les dégâts causés par cette monoculture industrielle à
grande échelle.
L’Afrique a heureusement échappé à ce destin. À l’opposé des
systèmes asiatiques basés sur des grandes exploitations
industrielles gérées par des grands groupes, l’Afrique a préservé
un mode de culture familial qui, s’il ne permet pas d’atteindre les
rendements obtenus dans les grandes exploitations asiatiques, a
permis de conserver le tissu socio-économique et l’équilibre
écologique de la région. C’est là l’une des causes fondamentales de
la perte de vitesse du continent africain sur le marché
international. Au Cameroun par exemple, la grande majorité des
exploitations de palmier à huile (7 sur 10) font moins de
3 ha. En Asie, les plantations industrielles qui assurent 80 %
de la production mondiale mesurent entre 2 500 et
10 000 ha.
Le manque de compétitivité des palmeraies africaines s’explique
également par des conditions bioclimatiques : les mêmes plants
cultivés en Asie et en Afrique dans des conditions expérimentales
similaires donnent des rendements très différents. En outre, les
exploitations familiales africaines ne bénéficient pas des
résultats de la recherche sur les variétés, la culture et même
l’extraction. Au bout du compte, la productivité atteint en moyenne
2 t/ha en Afrique contre 3,5 tonnes en Indonésie et en
Malaisie.
Les politiques économiques suivis par les États africains depuis
l’indépendance expliquent également le déclin de la production
africaine d’huile de palme. Au début des indépendances, des grandes
sociétés d’État ont été mises en place pour succéder au système
d’exploitation colonial. Chargées d’encadrer les petits
producteurs, elles ont très imparfaitement rempli leur rôle.
Lourdement gérées par une administration pléthorique, budgétivores
et mal orientées, sans politique clairement définie, elles se sont
révélées totalement inadaptées à leur fonction. Au milieu des
années soixante-dix, le problème de la dette et les mesures
d’ajustement structurel imposées par la Banque mondiale et le Fonds
monétaire international qui en ont résulté, ont conduit à la
dissolution plus ou moins expéditive de ces sociétés d’État
devenues une proie facile de la rationalisation économique.
Les planteurs se sont alors retrouvés livrés à eux-mêmes,
privés des services que leur rendaient malgré tout ces sociétés
d’État au niveau de la fourniture des intrants, de la
commercialisation de la production et de la vulgarisation.
La richesse et l’intérêt de la palmeraie africaine tiennent en
grande partie à sa forte intégration dans l’exploitation familiale.
Elle participe à la diversification des cultures pour éviter les
risques économiques de la dépendance à une monoculture où une
mauvaise récolte met en jeu la survie de l’exploitation et de ceux
qui vivent dessus. Le palmier à huile est souvent cultivé avec
l’hévéa et les cultures vivrières. La palmeraie est souvent la
seule source de revenus monétaires dans des exploitations qui
restent tournées vers l’autosubsistance.
En dehors de l’huile, la palmeraie fournit de nombreux autres
produits. Les sous-produits issus de l’extraction artisanale
telle qu’elle est pratiquée en Afrique sont très utilisés.
Les fibres sont brûlées dans les chaudières pour produire de
l’électricité pour l’huilerie et pour les villages environnants.
Les rafles sont utilisées comme compost dans les champs.
Les tourteaux servent à l’alimentation du bétail, petit et
gros. On fait même de l’alcool appelé « vin de palme », fabriqué en
brousse dans des distilleries artisanales plus ou moins
clandestines mais généralement tolérées (cette boisson fortement
alcoolisée peut avoir des effets redoutables pour les
non-initiés).
Un nouveau leader régional
Aujourd’hui, après avoir été un exportateur de premier plan,
l’Afrique est confrontée au défi de redevenir au moins
autosuffisante en huile de palme qui est, de loin, la principale
huile alimentaire consommée sur le continent.
Pour une consommation d’environ 1,3 millions de tonnes sur
l’ensemble de l’Afrique de l’ouest (zone Cedeao), il manque environ
200 000 à 300 000 tonnes qui sont couvertes par
les importations en provenance d’Asie. La production locale
provient surtout du Nigeria (800 000 tonnes) et de la
Côte-d’Ivoire (300 000 tonnes). Cette situation n’a pas
échappé à deux puissants groupes industriels de Singapour, Olam et
Wilmar, qui ont signé fin 2007 un important contrat avec la
Sifca, la première entreprise agro-industrielle ivoirienne très
présente dans le palmier à huile, l’hévéa et le sucre. L’objectif
est clair : combler ce déficit actuel en huiles de l’Afrique de
l’ouest et répondre à la rapide augmentation de la demande.
Les investissements prévus sont à la hauteur de l’enjeu : au
moins 200 millions de dollars en nouvelles plantations et
usines de traitement en Côte d’Ivoire et dans les pays voisins.
Olam est un très important négociant en matières premières
agricoles, très présent en Afrique où il achète une vaste gamme de
produits tropicaux pour ses clients asiatiques. Wilmar a été fondée
en 1991 en tant que négociant en huile de palme.
Ses activités se sont depuis élargies à l’amont de la filière
depuis la culture du palmier jusqu’à l’industrie de transformation.
C’est aujourd’hui le plus gros transformateur d’huile de palme dans
le monde. Quant à la Sifca, basée en Côte-d’Ivoire, c’est une
holding qui regroupe trois sociétés de production de caoutchouc en
Côte-d’Ivoire (SAPH), au Ghana (Grel) et au Nigéria (MDC), deux
sociétés de production (Palm CI) et de raffinage (Cosmivoire)
d’huile de palme en Côte-d’Ivoire et d’huile de coton au Bénin
(SHB) et une société de production de sucre de canne en
Côte-d’Ivoire (Sucrivoire). Palm Ci, que l’association va désormais
contrôler grâce à des apports de capitaux des partenaires
asiatiques est leader régional avec 80 % du marché ivoirien et 75 %
du marché de l’UEMOA pour l’huile de palme brute. Newco, que le
groupement va racheter à Unilever, détient 30 % de ces mêmes
marchés pour l’huile raffinée. Pour les trois compagnies concernées
: Olam, Wilmar et Sifca, cette alliance stratégique tripartite doit
leur permettre de développer une position de leadership au niveau
régional dans l’huile de palme, le caoutchouc naturel, le sucre et
potentiellement dans d’autres cultures tropicales. Wilmar apportera
son expertise technique, Olam sa connaissance du marché et son
réseau de distribution en Afrique de l’ouest. Quant à Sifca, elle
apporte son implantation en Côte-d’Ivoire, un marché difficile à
pénétrer sans relais local.
Cette alliance, importante par sa dimension et les
investissements qu’elle met en jeu, l’est aussi d’un point de vue
stratégique. C’est en effet la première fois qu’un groupe asiatique
décide de s’implanter directement et d’investir sur le marché
africain pour l’approvisionner. Olam et Wilmar prennent ainsi la
place laissée vacante par les sociétés d’État qui encadraient les
planteurs jusqu’à leur dissolution et par les sociétés occidentales
surtout françaises et belges, qui se sont progressivement retirées.
Elles viennent aussi profiter des terres disponibles en Afrique de
l’ouest pour des nouvelles plantations alors que l’Asie a atteint
le stade de saturation pour les plantations compte tenu de
l’extrême pression foncière.
Coton, arachide et karité…
Une autre huile beaucoup moins connue que l’huile de palme est
l’huile de coton. L’usage de cette huile est pourtant très répandu
dans les zones de production cotonnière d’Afrique de l’ouest qui
disposent de bonnes huileries pour traiter ce sous-produit issu de
l’égrenage du coton. L’huile de coton y représente la première
source de matière grasse utilisée (sous forme d’huile ou
transformée en margarine). Sa forte proportion en acide linoléique
lui confère de vertus nutritionnelles importantes L’huile de coton
est également employée dans la fabrication de savons et de
cosmétiques. L’huile de coton est extraite des graines par
trituration (figure
1). Ces graines contiennent 18 % d’huile. Environ les
deux tiers des graines de coton sont destinées à la production
d’huile alimentaire. Selon les données du Département américain de
l’agriculture de décembre 2008, la production mondiale d’huile de
coton se serait classée au cinquième rang des huiles végétales
produites en termes de volume sur la campagne 2007-2008 avec
un peu moins de 4 % de la production mondiale.
La situation de l’arachide est beaucoup plus problématique et
incertaine (figure
2). Le bassin arachidier sénégalais qui s’étend sur
tout l’ouest du pays de Saint-Louis, au nord, à la limite de la
Casamance, au sud, traverse une crise extrêmement grave et profonde
et cela fait des années que cela dure, sans qu’une solution semble
en vue. L’État a longtemps soutenu à bout de bras les quatre
millions de producteurs en subventionnant à la fois les intrants et
la récolte. La gestion de la filière a finalement été
privatisée et attribuée au groupe français Advens.
Les problèmes de la filière arachidière sénégalaise sont
complexes et profonds : problème de financement des campagnes,
retard de paiement des achats, débouchés de plus en plus incertains
avec une marginalisation de l’huile d’arachide sur le marché
mondial. Certains se demandent pourquoi Advens est venu se mettre
dans ce bourbier de l’arachide sénégalaise. À ceux-là, d’autres
font remarquer qu’en contrepartie de la reprise en main de la
filière arachidière, l’État sénégalais a offert des avantages
importants à Advens, qui est avant tout un groupe de négoce
d’huiles. Il a notamment obtenu une situation de
quasi-monopole sur le marché des huiles sénégalaises.
Quant au karité, c’est un produit très singulier à bien des
égards. On ne peut pas évoquer les oléagineux africains sans parler
de ce produit magique. Magique d’abord parce que le karité ne se
laisse pas domestiquer. En effet, l’amande de karité dont on tire
le précieux beurre de karité provient du fruit d’un arbre, le
karité, qui pousse dans les régions sahéliennes et de savanes
depuis le Sahel jusqu’au Cameroun.
C’est un arbre robuste de 15 à 20 mètres de haut.
Jusqu’à présent, on n’a pas réussi à le reproduire pour le
cultiver. Dans tous les cas, il est à croissance très lente comme
tous les arbres qui résistent à des climats extrêmes et il ne
commence à produire qu’à partir de 20 ans pour atteindre un
rythme maximum à 35-40 ans. D’où les problèmes que poserait sa
culture, en termes d’investissements. Il s’agit donc d’une
économie de cueillette traditionnellement effectuée par les femmes
qui assurent ensuite le broyage des amandes. Dans ce sens,
l’économie du karité joue un rôle socio-économique très important
car il procure un revenu monétaire aux femmes qui le cueillent et
le transforment, alors qu’au Sahel, ce sont généralement les hommes
qui s’occupent des cultures destinées à la vente : coton et
céréales. Les revenus tirés du maraîchage qui est du ressort
des femmes sont aléatoires et modestes.
Dans certaines régions où il pousse, le karité revêt un
caractère sacré. C’est un arbre vénéré qui est très rarement
abattu. Le karité est comestible. Il en a été beaucoup
question au moment où l’Union européenne a décidé d’autoriser
d’autres graisses que le beurre de cacao dans la fabrication du
chocolat ; une affaire qui a fait grand bruit et a suscité une
levée de bouclier de la part des producteurs de cacao et des
puristes du chocolat qui voulaient lui garder son authenticité. On
a alors évoqué le beurre de karité comme substitut possible au
beurre de cacao. En fait, c’était créer un faux espoir dans la
mesure où les fabricants de chocolat se procurent plus facilement
de l’huile de palme, de surcroît moins chère. Le fait que le
karité ne soit pas cultivé fait qu’il n’y a pas de garantie de
régularité et de qualité des approvisionnements, ce dont se
plaignent souvent certains négociants occidentaux. La filière
ne s’est structurée que récemment, souvent avec le soutien de
petits projets de développement qui ont mis en place des
groupements de producteurs(trices)-transformateurs(trices) afin de
permettre aux acheteurs-grossistes d’avoir un interlocuteur bien
défini. Mais le système n’est pas encore totalement opérant. En
dehors de ses propriétés nutritionnelles, le karité est surtout
connu dans le domaine des cosmétiques. C’est même un produit à la
mode et tant mieux car il a de réelles propriétés bienfaitrices
pour la peau.
Le jatropha, culture d’avenir ?
Quant au jatropha, il en est beaucoup question depuis que l’on
parle des agrocarburants (figure 3).
Le jatropha est en effet parti prenante de la révolution du
biodiesel et de la polémique qui l’entoure depuis que la flambée de
la demande provenant des fabricants de agrocarburants a été évoquée
comme l’une des causes de la flambée des prix des produits
alimentaires de 2007 qui a posé des graves problèmes en
Afrique où on a vu ressurgir les émeutes de la faim et où les États
ont dû intervenir à coups de subventions pour limiter la flambée
des prix des produits alimentaires. La FAO, parmi d’autres, se
montre de plus en plus réservée sur les agrocarburants, rappelant
que la production agricole destinée aux agrocarburants nécessite de
mobiliser de très vastes étendues de terre alors que les
disponibilités en terres arables pour nourrir la planète commencent
à être une préoccupation majeure. Dès lors, certains s’interrogent
sur l’opportunité pour l’Afrique de se lancer dans cette aventure
des agrocarburants en se consacrant à des nouvelles cultures
d’exportation alors qu’elle devrait avant tout chercher à répondre
à ses propres besoins alimentaires plutôt que céder ses terres
agricoles pour satisfaire les besoins du Nord (figurer 3).
Les défenseurs du jatropha soulignent que cette plante peut se
contenter de terres pauvres, impropres à la culture céréalières,
donc qu’elles n’entrent pas en concurrence avec les cultures
alimentaires. Mais il n’y a pas de magie : pour obtenir des
rendements intéressants et donc en faire une culture rentable, il
lui faut une bonne terre. Dès lors, les investisseurs peuvent être
tentés de louer ou d’acheter des bonnes terres pour cela au
détriment des cultures vivrières. Cette question rejoint le débat
actuel sur le vaste mouvement de cession des terres en Afrique à
des investisseurs étrangers dont certaines sont destinées à la
culture d’agrocarburants. D’autres, plus pragmatiques comme la
géographe Sylvie Brunel, estime (« Le Monde » du 30 juin 2009)
que « la question essentielle n’est pas tant le type de cultures
qu’il faut pratiquer – vivrière, industrielle, biocarburants,
exportations – que la garantie de revenu qu’elle apporte au paysan
».
Alors que la demande d’huile explose au niveau mondial, aussi
bien pour les usages alimentaires que pour les agrocarburants, la
question est posée de savoir dans quelle mesure l’Afrique saura
tirer parti de cette conjoncture a priori favorable et comment elle
participera à la satisfaction de cette demande supplémentaire.
Quant à l’autosuffisance, elle ne pourra être atteinte qu’à
condition que des investissements conséquents soient réalisés dans
le secteur de la production.
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