ARTICLE
Auteur(s) : Pierre-Yves Le
Gal1, Marcel
Kuper2, Charles-Henri
Moulin3, Laurence Puillet3, Mohamed Taher
Sraïri4
1Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Unité mixte de recherche
(UMR) « Innovation », TA C-85/15, 34398 Montpellier cedex
5
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Unité mixte de recherche
(UMR) « G-EAU », Institut agronomique et vétérinaire
(IAV) Hassan II, BP 6202, Madinate Al Irfane 10101 Rabat, Maroc
3SUPAGRO Unité mixte de recherche (UMR) ERRC, 2, place
Viala, 34060 Montpellier cedex 2, France
4Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II,
Département productions animales, BP 6202, Madinate Al Irfane,
10101 Rabat, Maroc
Les industries agroalimentaires fournissent des revenus aux
exploitations familiales qui les approvisionnent en matières
premières. Ces ensembles constitués de clients et fournisseurs
autour d’un produit agricole évoluent dans un environnement
économique concurrentiel et sont à la recherche de gains
d’efficacité pour demeurer rentables. Ces gains sont d’abord
recherchés au niveau de chaque opérateur : comment augmenter
les rendements et diminuer les coûts de production de la matière
première dans les exploitations agricoles ? Comment mieux
coordonner les fonctions d’approvisionnement, de transformation et
de distribution dans l’entreprise agroalimentaire ?Ces
questions demeurent pertinentes mais se posent aujourd’hui dans le
cadre d’ensembles plus larges, incluant l’ensemble des acteurs
appartenant à la même chaîne d’approvisionnement. Cet article
montre comment l’organisation et le fonctionnement de ces chaînes
se traduisent sur un bassin de collecte laitier adossé au périmètre
irrigué du Tadla, au Maroc. Après un cadrage théorique, les
dispositifs tant logistiques qu’économiques mis en place pour
coordonner les actions des différents acteurs impliqués sont
analysés, puis des perspectives sont ouvertes en termes d’activités
de recherche tournées vers l’action.
Cadre théorique et méthodologique
Une chaîne d’approvisionnement se définit comme un ensemble de
relations coordonnées entre fournisseurs, industriels,
distributeurs et commerçants assurant la transformation d’une
matière première en des biens de consommation finale (Beamon,
1998). Elle porte à la fois sur la planification et le contrôle des
flux et sur les activités logistiques proprement dites au sein de
la chaîne (Chen et Paulraj, 2004). Organiser et gérer une chaîne
d’approvisionnement renvoient donc aux trois niveaux de décision
classiquement rencontrés en gestion de production (Giard,
1988) : opérationnel pour le pilotage des flux sur un horizon
infra-hebdomadaire, tactique pour la planification des opérations
sur un pas de temps plurimensuel, stratégique pour les décisions
d’investissement et de dimensionnement des ressources à mobiliser
aux différents maillons de la chaîne. Celle-ci devient alors
l’unité de gestion privilégiée pour analyser les phénomènes de
compétitivité et améliorer l’efficacité des processus productifs
(Croom et al., 2000).
Ces questions sont en général traitées sur des cas industriels
comprenant des fournisseurs peu nombreux, éventuellement dispersés
sur plusieurs pays et disposant d’un bon niveau d’information et de
contrôle de leurs process (Shah, 2005). Les industries
agroalimentaires de première transformation, telles que le lait ou
le sucre, se distinguent de ces situations. D’une part, leur chaîne
d’approvisionnement est reliée à un bassin d’approvisionnement bien
délimité géographiquement et défini par l’espace comprenant une
unité industrielle et l’ensemble des producteurs qui la fournissent
en matière première (Le Bail, 2005). D’autre part, l’atomisation
des exploitations agricoles et l’hétérogénéité des lots livrés en
quantité et qualité, sont sources d’incertitudes et d’aléas dans
l’organisation des approvisionnements des unités de transformation
(Gaucher et al., 2004). Enfin le caractère périssable de la
matière première agricole et la complexité de ses caractéristiques
influencent les modes d’évaluation et de suivi des lots.
Un ensemble périmètre - bassin de collecte vu comme une seule
chaîne d’approvisionnement
Le bassin de collecte laitier du Tadla, situé à 200 km au
sud-est de Casablanca, se distingue des bassins de collecte
laitiers des pays développés basés sur de grandes exploitations, et
des situations rencontrées en Afrique de l’Ouest, où des
mini-laiteries s’approvisionnent auprès d’éleveurs pastoraux et
assurent une transformation minimale de la matière première
(Corniaux et al., 2005). Il comprend quatre entités aux
fonctions bien différenciées :
- – un périmètre irrigué d’environ 100 000 hectares,
géré par une agence para-étatique, l’Office régional de mise en
valeur agricole du Tadla (Ormvat). L’Office assure la distribution
de l’eau aux exploitations agricoles via un réseau
gravitaire ;
- – une laiterie industrielle traitant 114 millions
de litres annuellement, provenant pour l’essentiel du périmètre
irrigué. Elle injecte ainsi environ 345 millions de dinars
(1 euro = 11 dirhams) dans l’économie locale, à 95 %
sous la forme de lait brut payé aux éleveurs, complétés des primes
de qualité versées aux coopératives de collecte ;
- – 17 000 exploitations d’élevage, dont les cultures
fourragères (luzerne essentiellement à laquelle s’ajoutent 3
000 hectares de maïs ensilage et du trèfle d’Alexandrie)
occupent 25 % de la surface irriguée du périmètre. Ces
exploitations gèrent un cheptel total de 55 000 vaches
laitières produisant environ 175 millions de litres de lait,
dont une part est autoconsommée par les veaux et les familles.
L’activité laitière génère une production de viande basée sur la
vente des animaux en surplus après engraissement ;
- – 84 coopératives de collecte laitière jouant un
rôle d’intermédiaires entre les éleveurs individuels et la laiterie
en gérant des centres de collecte munis de citernes réfrigérées où
les éleveurs viennent livrer leur production.
Cette conjonction entre périmètre irrigué et agro-industrie
présente de nombreux avantages croisés. Elle offre à l’industriel
une relative sécurisation de ses livraisons du fait de la meilleure
maîtrise de la production associée à l’irrigation (Sraïri et
Khattabi, 2001), tout en réduisant ses coûts logistiques grâce à
une concentration spatiale des fournisseurs illustrée par la figure 1. En
retour, l’activité laitière est génératrice de revenus agricoles,
qui facilitent le paiement des redevances hydrauliques perçues par
le périmètre pour la fourniture du service de l’eau aux
éleveurs.
Les relations entre éleveurs, gestionnaire du périmètre et
laiterie s’inscrivent dans une chaîne d’approvisionnement décrite à
la figure 2. Cette chaîne
part de la fourniture de l’eau par l’Ormvat, à partir d’une
ressource de surface elle-même gérée par une agence de bassin. Ce
service fait l’objet d’une première fonction de production
Fp1 transformant l’eau brute fournie par
l’agence en un ensemble de livraisons auprès des irrigants, dont
les exploitations laitières.
La transformation de l’eau en fourrages relève d’une deuxième
fonction de production Fp2 incluant les modes
de conduite technique des cultures fourragères par les éleveurs. En
dépendent à la fois les quantités, qualité et disponibilité des
fourrages dans le temps. Ceux-ci sont ensuite associés par
l’éleveur à d’éventuels concentrés pour constituer le système
alimentaire des animaux. Ces rations sont transformées en lait et
viande via une troisième fonction de production
Fp3 faisant appel aux mécanismes
physiologiques propres aux races et individus présents dans le
troupeau. Les éleveurs commercialisent une partie du lait à la
laiterie via les centres de collecte gérés par les coopératives.
Ces coopératives agrègent les livraisons individuelles en volumes
plus importants, refroidis et transportés vers l’usine par
camion-citerne (fonction de production Fp4).
La laiterie transforme le lait brut en lait conditionné et en
dérivés (fonction de production Fp5) qui sont
alors distribués aux consommateurs selon différents canaux (grande
distribution, détaillants).
À ces différents maillons sont associés des flux
d’information circulant vers et à partir des coopératives de
collecte. Les volumes livrés par les éleveurs sont en effet mesurés
à l’entrée du centre de collecte, alors que les volumes agrégés
provenant des coopératives sont mesurés à l’entrée de la laiterie.
Ces mesures, auxquelles s’ajoutent des contrôles de qualité à
l’usine, fournissent la base du paiement du lait par l’industriel
vers la coopérative, puis de la coopérative vers les éleveurs.
Intérêts d’un dispositif de coordination
Le gestionnaire du périmètre et l’industriel ont des objectifs
spécifiques qu’ils souhaitent voir partager par les agriculteurs.
Le premier vise à économiser l’eau, devenue ressource rare, et à
améliorer sa valorisation économique tout en couvrant ses coûts de
service, ce qui renvoie explicitement aux types de production
présents sur le périmètre. Ainsi, la luzerne est une culture très
consommatrice en eau, de l’ordre de 15 000 m3/ha
avec des variations de 1 à 4 selon les agriculteurs (Kuper
et al., 2003). La valorisation de l’eau par l’élevage, lait et
viande combinés, est difficile à évaluer, mais peut être améliorée
par de meilleures performances de la chaîne d’approvisionnement en
lait (Kuper et al., 2005). Cette amélioration dépend des trois
objectifs stratégiques que se fixe l’industriel : i) augmenter
la production laitière totale en améliorant la productivité par
vache qui, avec 3 000 litres par an, est faible au vu du
potentiel génétique exploité (races Montbéliarde ou
Holstein) ; ii) réduire la saisonnalité des apports de 1,9 à
1,6 entre périodes de haute lactation, du 15 février au
14 août, et basse lactation, du 15 août au
14 février ; iii) améliorer la qualité du lait livré,
tant sur le plan hygiénique que chimique.
La réalisation de ces objectifs dépend largement des
agriculteurs, dont l’atomisation et la diversité de la demande en
eau ou de l’offre en lait sont mal appréhendées par le gestionnaire
du périmètre comme par l’industriel. Partant d’une enquête sur
32 éleveurs, quatre types ont été identifiés à partir de leurs
stratégies, leurs potentialités et leurs problèmes spécifiques
vis-à-vis de la production laitière (tableau
1). Ainsi, le type 2 présente une orientation laitière
marquée, mais sa production fourragère et la taille de son troupeau
sont contraintes par son foncier limité. Ses performances sont très
hétérogènes, laissant supposer des problèmes de maîtrise du
rationnement des animaux. À l’opposé, le type 4 présente
peu d’intérêt pour l’industriel dans la mesure où l’élevage n’y est
qu’une activité de complément basée sur un troupeau de race locale
ou d’animaux de type croisé faiblement productifs. La part de
l’activité laitière et de la production de viande dans la valeur
ajoutée brute dégagée par chaque type varie fortement en fonction
de ces orientations stratégiques (tableau
2).
Dans ce contexte, clients et fournisseurs sont étroitement liés.
Le gestionnaire de périmètre et l’industriel disposent d’un
quasi-monopole, respectivement de fourniture du service de l’eau et
d’achat du lait. Mais le maintien de leur activité suppose que les
agriculteurs puissent payer le service de l’eau et fournir un
produit conforme au cahier des charges de la laiterie. Cette
interdépendance est accrue par l’existence d’actifs industriels et
hydrauliques spécifiques et par des contraintes logistiques liées à
l’atomisation des agriculteurs et à au caractère périssable du
lait.
Dans ce contexte, les échanges entre acteurs ne peuvent être
régulés par une coordination purement marchande. Des dispositifs
spécifiques sont nécessaires pour réduire les asymétries
d’information et minimiser les risques d’opportunisme (Holmstrom et
Milgrom, 1994). Ils se fondent ici sur trois grandes
composantes : une organisation des flux de matière première et
d’eau, des outils économiques et des services liés aux fonctions
centrales de fournisseur d’eau et de collecteur de lait.
Tableau 1 Présentation de la typologie des
exploitations laitières sur le périmètre irrigué du Tadla.Table 1.
Presentation of the dairy farm typology in the Tadla irrigation
scheme.
- Type 1. Investissement de capitaux dans une étable
laitière
- • Troupeau de 20 VL ou plus
- • Système fourrager diversifié et non limité par la surface
disponible
- • Livraison directe à l’usine
- • Employés salariés
- • 3 000 à 5 000 L/VL/an
|
- Type 3. Élevage bovin en développement dans une exploitation
diversifiée
- • 10 à 20 hectares de surface disponible
- • 3 à 6 hectares de surface fourragère
- • Investissements dans des bâtiments et des équipements de
traite
- • 8 VL et projet d’augmentation
- • 2 500 à 3 000 L/VL/an
|
- Type 2. Élevage bovin valorisant un foncier limité
- • Surface disponible de 2 hectares entièrement en cultures
fourragères
- • Investissement dans des bâtiments et des équipements de
traite
- • 5 à 10 VL
- • 2 500 à 5 000 L/VL/an
|
- Type 4. Élevage bovin au service d’un système de
polyculture
- • 7 hectares de surface disponible, dont 15 % en
cultures fourragères
- • Race locale adaptée aux restrictions alimentaires
- • Recyclage des sous-produits végétaux
- • Le lait assure la trésorerie
- • 1 500 à 2 000 L/VL/an
|
Tableau 2 Résultats économiques de l’atelier bovin des
quatre types d’exploitations (source : Kuper et al.,
2006).Table 2. Economic results of the cattle production in the
four types of farm (source: Kuper et al., 2006).
|
Type 1
|
Type 2
|
Type 3
|
Type 4
|
|
Total lait livré (l/an)
|
324 000
|
15 863
|
11 296
|
2 241
|
|
Valeur ajoutée brute (VAB) par vache (en dinars)
|
13 666
|
3 370
|
1 455
|
3 442
|
|
Produit viande/produit total atelier élevage (%)
|
21
|
39
|
48
|
71
|
|
Produit lait/produit total atelier élevage (%)
|
64
|
61
|
41
|
29
|
|
VAB bovin/VAB totale exploitation (%)
|
72
|
100
|
9
|
6
|
L’organisation des flux d’eau et de lait
L’organisation des flux consiste à planifier et piloter dans le
temps et l’espace la distribution de l’eau et les livraisons de
lait. L’Ormvat se fonde sur un schéma en deux temps. Les besoins en
eau annuels du périmètre sont d’abord estimés à partir des
assolements annoncés par les producteurs. Chaque culture est
affectée d’une surface et d’un nombre d’irrigations par saison. Des
règles de priorité sont utilisées face aux limites du système
d’irrigation et de la ressource en eau :
- 1. Assurer les besoins minimaux des cultures pérennes,
dont la luzerne ;
- 2. Privilégier la betterave sucrière, afin de sécuriser
l’approvisionnement des sucreries ;
- 3. Assurer les besoins des superficies céréalières.
L’eau est ensuite distribuée sur la base d’un tour d’eau
hebdomadaire. Les agriculteurs s’ajustent à cette offre en
réallouant leur dotation selon leurs objectifs propres et en
complétant les apports de l’Ormvat par l’eau pompée dans la nappe
s’ils disposent d’un forage.
La gestion des flux de lait est organisée en plusieurs étapes
décrites à la figure 3 (Kuper
et al., 2006). La multiplicité des livraisons individuelles
sur de faibles volumes journaliers (quelques litres à quelques
dizaines de litres) nécessite une première agrégation des lots au
niveau des tanks des centres de collecte. Les mesures de qualité
sur les lots individuels étant réduites au mouillage et à l’acidité
pour des raisons pratiques et économiques, la traçabilité ne peut
être assurée jusqu’aux élevages et les incitations individuelles
visant à améliorer la qualité du lait demeurent limitées. Cet
objectif passe par des actions plus structurelles, telles que
rapprocher les centres de collecte des livreurs ou diffuser
l’utilisation des bidons en aluminium. Elles ne concernent que la
qualité hygiénique du lait, alors que l’industriel affiche
également des objectifs d’amélioration de sa qualité chimique.
La coordination entre flux d’eau gérés par l’Ormvat et flux de
lait gérés par la laiterie ne fait appel à aucun dispositif formel.
Les éleveurs, qui contrôlent la transformation de l’eau en lait
(figure 2)
répartissent la première entre différentes productions et utilisent
les ressources fourragères à différentes fins (lait, viande, vente
de foin). La diversité de comportements des 17 000 éleveurs
complique les possibilités de coordination entre le périmètre et le
bassin de collecte laitier. Or, sans coordination, une forte
demande en eau des agriculteurs, stimulée par la demande en lait de
la laiterie, pourrait ne pas être couverte par le gestionnaire du
périmètre. Celui-ci est en effet confronté à des arbitrages entre
la ressource allouée par l’agence de bassin et les demandes des
différentes chaînes d’approvisionnement potentiellement
concurrentes. Les outils économiques mis en place peuvent-ils aider
à résoudre ces arbitrages ?
Outils économiques et services liés
Les outils économiques utilisés par le gestionnaire de périmètre
(tarification de l’eau) et par l’industriel (système de paiement du
lait) visent à couvrir leurs coûts, tout en incitant les
agriculteurs à adopter des comportements conformes à leurs
objectifs. Ainsi, la tarification de l’eau dans un contexte de
ressource rare cherche à favoriser son allocation aux cultures qui
la valorisent le mieux (Le Gal et al., 2003). Elle suppose que
les agriculteurs adoptent un comportement économique rationnel en
réponse au signal transmis par le prix qu’ils doivent acquitter. Le
système tarifaire adopté dans le Tadla est de type proportionnel,
basé sur les volumes consommés à l’entrée de l’exploitation
(Hellegers et al., 2007). Le montant appliqué par
m3 permet de couvrir les coûts complets d’opération et
de maintenance tout en demeurant le plus faible du Maroc, du fait
de l’absence de coûts énergétiques de relevage (irrigation
entièrement de type gravitaire). Ce système a l’avantage d’établir
une relation directe entre le volume consommé par l’agriculteur et
sa facture, le rendant a priori plus sensible aux économies
d’eau. Mais il a le défaut d’être affecté par les conditions
climatiques, les recettes du gestionnaire diminuant en année sèche
du fait d’une offre en eau réduite, et en année humide lorsque la
demande faiblit.
Le système de rémunération du lait cherche à augmenter et
réguler les productions livrées, tout en améliorant leur qualité.
Le lait est payé au litre, selon un prix de base en haute lactation
augmenté de 15 % en basse lactation. Des primes sont payées
aux coopératives en fonction de leurs caractéristiques (nombre de
collectes par jour et saisonnalité de leurs approvisionnements) et
de leurs taux moyens en matière grasse. Ces primes ne sont pas
redistribuées individuellement aux éleveurs faute d’analyse des
lots individuels. Elles vont nourrir les excédents financiers des
coopératives, qui sont réinvestis dans des activités de service à
leurs membres (Oudin, 2006).
L’efficacité de ce système de rémunération est cependant
limitée. Des simulations ont montré que l’écart de prix entre basse
et haute lactation semble insuffisant pour compenser les efforts
que les éleveurs devraient fournir pour alimenter les vaches en
production en hiver et synchroniser leurs vêlages sur de faibles
effectifs (Kuper et al., 2006). Le paiement à la qualité bute
sur l’agrégation des lots dans les centres de collecte et
l’impossibilité d’établir une relation directe entre la laiterie et
l’éleveur.
Pour pallier ces insuffisances, l’Ormvat et la laiterie
collaborent pour offrir aux éleveurs des services complémentaires à
leur fonction principale. Outre des formations, des événements
(foire agricole, séances d’information), un suivi et un encadrement
technique de certains élevages, des crédits d’équipement (machines
à traire, pots et tanks en aluminium) sont mis à disposition des
centres de collecte et des exploitations individuelles. Combinée à
l’organisation de la distribution de concentrés, la politique de
crédit vise également à faciliter l’achat de génisses améliorées.
Enfin, l’insémination artificielle est pratiquée à grande échelle,
avec la mise à disposition d’inséminateurs et de semence
amélioratrice. Ces services sont également proposés par
l’association des éleveurs du Tadla (AET) à ses coopératives
adhérentes, en complément de son rôle de défense des intérêts des
éleveurs.
Ce dispositif de coordination depuis la fourniture d’eau jusqu’à
l’approvisionnement de la laiterie présente in fine des
résultats mitigés. La productivité par vache demeure perfectible au
regard du potentiel génétique des troupeaux, la saisonnalité des
livraisons est encore trop marquée, et la qualité bactériologique
souffre du manque d’hygiène dans les étables et de ruptures dans la
chaîne du froid. De plus, la luzerne consomme beaucoup d’eau, dont
la valorisation économique est difficile à évaluer.
Conclusions
Cette analyse souligne l’intérêt d’intégrer, dans une même chaîne
d’approvisionnement, le périmètre irrigué fournisseur d’eau, les
agriculteurs producteurs de matière première agricole et les
entreprises de transformation et distribution. Au plan théorique,
ce cas permet de traiter des questions peu abordées dans la
littérature, telles que la relation entre organisation des flux et
système de rémunération (Le Gal et al., 2006) ou la conception
de systèmes d’incitation adaptés à des relations indirectes entre
fournisseurs et clients.
Au plan opérationnel, l’analyse des modes de coordination entre
fonctions et acteurs permet d’identifier les actions à même
d’améliorer les performances de l’ensemble tels que : i) la
mise en place d’une organisation efficace des flux d’eau et de
matière première ; ii) la conception de systèmes de
tarification et de rémunération adaptés aux objectifs
recherchés ; et iii) la prise en compte des relations croisées
entre ces deux leviers d’intervention. Ainsi, le mode de paiement à
la qualité du lait est lié à l’organisation logistique de la
collecte et à la difficulté de réaliser des mesures sur les faibles
volumes livrés individuellement. Dans ce contexte, les agriculteurs
et les coopératives doivent faire l’objet d’une attention
particulière, compte tenu de leur poids dans la détermination de la
quantité, la qualité et la temporalité de la production et de leur
diversité à l’échelle du bassin de collecte et du périmètre.
Sur cette base, différents axes de recherche-intervention ont
été discutés et validés par les acteurs. La mise au point d’une
démarche d’aide à la conception de systèmes d’alimentation des
vaches laitières sous contraintes de ressources en eau, en terre et
en trésorerie, est apparue prioritaire au vu des tendances à
substituer la luzerne par le maïs ensilage, supposé moins
consommateur en eau. Ces deux fourrages différant en termes
d’apport d’azote et d’énergie, il convient de revoir les rations
dans une perspective de diversification des systèmes
fourragers.
La gestion de la qualité du lait depuis l’étable jusqu’à la
laiterie est également un sujet stratégique, dont dépend pour
partie la valeur créée par le bassin d’approvisionnement. Il
renvoie au rôle des coopératives de collecte, dont l’amélioration
des modalités de gestion et des performances est un thème de
recherche et d’intervention en soi, associé à la conception d’un
système de rémunération prenant mieux en compte les efforts
individuels.
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