ARTICLE
Auteur(s) : Mohamed
Taher Sraïri1, Mondher Ben
Salem2, Alain
Bourbouze3, Mohammed
Elloumi4, Bernard Faye5, Taoufik Madani6,
Hacène Yakhlef7
1Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV
Hassan II), Département des productions animales, BP 6202, Madinate
Al Irfane, 10 101 Rabat, Maroc
2Institut national de la recherche agronomique (Inrat),
Laboratoire des productions animales et fourragères, Rue Hédi
Karray, 2049 Ariana, Tunisie
3Institut agronomique méditerranéen de Montpellier
(Iamm), 3191, route de Mende, 34090 Montpellier
4Institut national de la recherche agronomique (Inrat),
Laboratoire d’économie rurale et d’analyse des données, Rue Hédi
Karray, 2049 Ariana, Tunisie
5Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département Élevage et
médecine vétérinaire tropicale (Emvt), Campus de Baillarguet, TA
30/A 34398 Montpellier cedex 5
6Université Ferhat-Abbas, Faculté des sciences,
Département d’agronomie, Sétif 19000, Algérie
7Institut national agronomique d’El Harrach, Département
de zootechnie, 16200 Hacène Badi, El Harrach, Alger, Algérie
À l’Indépendance des trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc et
Tunisie), au début de la seconde moitié du
XXe siècle, les autorités ont été confrontées à une
demande croissante en protéines animales de la part de populations
en plein essor et qui s’urbanisaient rapidement. Étant donné la
valeur symbolique que les Maghrébins accordent au lait (accueil des
invités et accompagnement de régimes alimentaires dominés par les
céréales), un effort impérieux devait être mené pour sécuriser son
approvisionnement. Des politiques de développement de l’élevage se
mirent en place, et se focalisèrent sur le lait de vache (Projet
Sebou, 1961 ; Rondia et al., 1985). En effet, à la
différence des pays du Machrek, il n’existe pas au Maghreb de
traditions de traite des petits ruminants, et le lait consommé
provient essentiellement des vaches. La production et la
consommation de lait camelin demeurent anecdotiques, à l’exception
des villes les plus méridionales (Faye et al., 1998).Au
Maghreb, les bovins ont toujours été l’espèce dominante des zones
les plus fertiles (bour favorable, piémonts et terres irriguées).
Ils assurent une meilleure efficacité de la transformation des
fourrages (Spedding, 1979), valorisent les sous-produits de
l’agriculture récupérés soigneusement sur le terroir, et prodiguent
un revenu régulier en occupant une main-d’œuvre abondante. Ce
dernier aspect est fondamental à considérer, étant donné le niveau
de sous-emploi, véritable fléau social (Abaab et al., 1995).
Nonobstant ces avantages, l’élevage bovin et l’approvisionnement
des marchés en lait ont connu des évolutions divergentes, en raison
des politiques adoptées et des instruments mis en place. Avec un
recul de plus de trente années, au vu des performances réalisées,
les avantages et les inconvénients des choix opérés peuvent être, à
présent, étudiés. Dans cet article, après avoir rappelé le cadre
naturel de l’élevage bovin au Maghreb, les politiques laitières
adoptées et leurs instruments seront inventoriés pour chacun des
trois pays. Puis, les performances des filières laitières et leurs
dynamiques récentes seront analysées. Finalement, une analyse
prospective des filières laitières maghrébines sera ébauchée.
Le cadre naturel de l’élevage bovin dans les pays du
Maghreb
Le Maghreb est marqué par de hautes terres, les Atlas, qui
s’abaissent progressivement vers l’est. Le relief est un élément
d’explication des différences régionales (Balta, 1990), mais le
climat est plus déterminant pour saisir l’évolution des systèmes
agraires, constituant le facteur décisif des niveaux de production.
Étant donné les larges variations intra- et interannuelles du
climat, les résultats du secteur agricole sont très contrastés
d’une année sur l’autre.
Au niveau démographique, les trois pays du Maghreb se sont
caractérisés par le doublement de leurs populations de 1970 à l’an
2000. Pour faire face à ces évolutions, l’intensification de
l’agriculture s’est appuyée sur des programmes d’irrigation qui
concernent aujourd’hui près de 1,8 million d’hectares : 450
000 en Algérie, 1 million au Maroc et 350 000 en Tunisie. Dans
les régions bénéficiant d’une pluviométrie clémente, des barrages
ont été aménagés pour stocker les précipitations et pallier leur
irrégularité. Ces conditions climatiques représentent une
contrainte majeure pour l’élevage et accentuent sa vulnérabilité.
Bien que la transhumance et le nomadisme aient naguère atténué
l’effet des sécheresses, l’intensification de l’élevage ne peut
plus en aucun cas s’en contenter. Aussi, une promotion d’envergure
des cultures fourragères, a-t-elle été adoptée, surtout dans les
périmètres irrigués. Dans les zones d’agriculture pluviale, des
espèces traditionnelles (vesce avoine, pois, et lupin), voire
nouvelles (betterave, sorgho…) ont été encouragées (Guessous,
1991 ; Jaritz et Bounejmate, 1995). En parallèle, la structure
génétique du cheptel bovin a été radicalement modifiée. Les
pouvoirs publics, pressés par le temps, ont orienté en priorité
leurs efforts vers la création d’un noyau de vaches de type pie
noir (tableau 1). Par conséquent, les
croisements avec les souches locales se sont multipliés, à travers
l’insémination artificielle, mais souvent de façon non planifiée
(Djemali et Berger, 1992).
Tableau 1 Structure génétique du cheptel bovin et
importations de génisses laitières dans les pays du Maghreb
(chiffre de 1999, avant l’interdiction des importations de
bétail).Table 1. Genetic structure of herds and heifer imports in
the Maghreb countries (figures of 1999, before the ban on
imports).
|
Algérie
|
Maroc
|
Tunisie
|
|
Effectif total de vaches
|
675 000
|
1 150 000
|
475 000
|
|
Effectif de vaches de races améliorées (dites
« pures »)
|
130 000
|
200 000
|
194 000
|
|
Effectif de vaches importées depuis 1975
|
120 000
|
275 000
|
90 000
|
- Taux de races améliorées « pures » (croisés non
comptés)
- (%)
|
19
|
17
|
35
|
Les politiques laitières et leurs instruments dans les trois
pays du Maghreb
Les plans agricoles qui se sont succédé dans les trois pays ont
fait la part belle à deux types de produits : les aliments de
première nécessité (céréales, sucre, huiles, viande et lait) et les
denrées d’exportation (primeurs, fruits et légumes, vin)
(El Khyari, 1985). Pour les produits vivriers de base, les
bilans de ces mesures demeurent mitigés (Bencharif et al.,
1996 ; Talha, 1994). De surcroît, la situation est loin d’être
homogène pour les trois pays.
En Algérie, les politiques ont d’abord privilégié
l’industrialisation par rapport à l’agriculture. Aussi, l’État
s’est-il engagé à assurer, via le marché international,
l’approvisionnement de la population (Dufumier, 1996). L’Algérie
demeure encore un des principaux importateurs mondiaux de lait
(Chalmin, 1999) : huit fois plus que le Maroc (tableau 2). Malgré les ressources du pays, la
production bovine laitière locale a été négligée (Bourbouze
et al., 1989), ce qui a eu des répercussions tant
nutritionnelles que sociales, néfastes (Chaulet, 1991). Toutefois
le niveau de consommation, privilégié par l’aide, est le plus élevé
du Maghreb (tableau 3). Récemment, en
raison des limites de la politique du « tout
importation », l’élevage bovin a été encouragé, grâce à une
augmentation du prix du lait local et une réduction de la
subvention sur la poudre importée (Bedrani et al., 1997) (tableau 4). L’Algérie connaît ainsi une
recrudescence de « mini-laiteries », qui tente de
canaliser le lait cru. Mais leur création récente ne permet pas
d’en juger l’effet sur la production et la collecte. L’Algérie a
aussi fortement misé sur des importations de bovins laitiers. Leurs
performances zootechniques demeurent limitées (Madani et Far,
2002). Au plan de la transformation, le tissu a toujours été
étatique. Seul le lait collecté par de petits « laitiers
artisans » dans les exploitations suburbaines est revendu en
l’état ou transformé. Une différenciation récente entre produits
locaux et produits importés émerge, étant donné l’image de qualité
que véhiculent le lait frais et ses dérivés, par comparaison avec
les produits issus de lait reconstitué.
Au Maroc, les choix opérés ont été radicalement différents.
L’élevage bovin a été promu et la poudre de lait importée fortement
taxée. Un dispositif d’aide à la production et à la collecte du
lait, a permis aux usines de transformation de s’approvisionner sur
place. Le lait provient d’une kyrielle de types d’élevages (fermes
spécialisées, unités paraétatiques, exploitations paysannes…), qui
ont été séduits par une politique de prix attractifs. En revanche,
le prix à la consommation est demeuré élevé, freinant les niveaux
de consommation (tableau 5). Le Maroc a
aussi importé massivement des génisses laitières (près de 300 000
depuis 1970). Cette opération a eu des résultats certes
spectaculaires, mais qui doivent être soumis à critique (Sraïri et
Baqasse, 2000), tant au niveau de la carrière des vaches que de
leurs performances. L’interdiction de ces importations à la suite
de la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB),
entre 2000 et 2004, a mis en relief leur importance, les
éleveurs ne maîtrisant pas la préparation du renouvellement (Sraïri
et Faye, 2004). Au plan de la collecte, l’expérience marocaine
s’est caractérisée par une augmentation marquée du nombre de
centres coopératifs (de 4 en 1970 à plus de 900 en 2005). Mais,
rançon du succès, certains ne présentent pas les conditions de
viabilité financière pour assurer les fonctions auxquelles ils se
destinaient : outre la collecte du lait, la fourniture
d’intrants, voire l’appui technique aux éleveurs (Sraïri et
Medkouri, 1998). Cela aggrave leurs défaillances de gestion, se
répercutant sur la rémunération des adhérents. Plus en aval, le
tissu industriel a été dès le départ privé, construit autour de
sociétés et de coopératives. Mais, de fait, une seule unité assure
près de 65 % de la collecte, ce qui la place en position de
monopole sur de nombreux bassins laitiers.
Ces dernières années, l’ajustement structurel a induit un
désengagement brusque de l’État. Cela génère des transformations
profondes au niveau des systèmes d’élevage, d’autant que le
décalage entre les prix du lait à la ferme et le prix à la
consommation s’est accru sensiblement. La situation de rente
croissante se renforce pour les industriels laitiers, qui
bénéficient d’un marché protégé. Augmentation de prix des intrants,
réduction des marges et difficultés de vendre dans les périodes
d’excédents sont des problèmes auxquels sont confrontés les
éleveurs. Des flux de lait croissants échappent au circuit formel,
surtout aux abords des grands centres urbains (Letheuil, 1999).
Dans ces conditions, certains éleveurs s’engagent dans un processus
de marginalisation de la production laitière au profit de la
viande, même dans des régions a priori favorables (Sraïri
et al., 2003).
En Tunisie, les deux approches ont été expérimentées. Après une
période durant laquelle la politique a favorisé la reconstitution
du lait à partir de poudre importée, une politique d’encouragement
de la production et de la collecte locales a été adoptée. Elle est
intervenue après l’aggravation du déficit en lait et la hausse de
sa facture d’importation (tableau 6).
À partir de 1983, une prime correspondant à 20 % du prix
payé aux producteurs a été attribuée aux centres de collecte. Mais
le décollage effectif ne va avoir lieu qu’à partir du début des
années 1990, avec des mesures plus concrètes comprenant les
volets suivants (Bourbouze et Elloumi, 1998) :
- – instauration d’une surtaxe sur la poudre de lait
importée ;
- – extension de la subvention à la consommation du
lait ;
- – augmentation du prix du lait à la
production ;
- – facilités pour l’importation de vaches de races
laitières ;
- – garantie d’un approvisionnement régulier en aliments
concentrés surtout par importations ;
- – encouragement des cultures fourragères en sec et en
irrigué.
L’ensemble de ces mesures s’est traduit par une augmentation
notable de la production de lait frais. Par ailleurs, à la fin des
années 1990, une diminution progressive de la protection de la
production locale est intervenue (tableau
7), ce qui lui assure un débouché sur un marché intérieur
en croissance (Centre international des hautes études agronomiques
méditerranéennes et Institut de la recherche et de l’enseignement
supérieurs agricoles, 2002). Le niveau de consommation par habitant
reste cependant bas, même s’il est en augmentation constante.
Tableau 2 Évolution récente des niveaux d’importation
en lait dans les pays du Maghreb (d’après Food and Agriculture
Organisation, 2003).Table 2. Recent evolution in milk import levels
in the Maghreb countries (from FAO, 2003).
|
Année
|
Algérie
|
Maroc
|
Tunisie
|
|
t éq. lait
|
kg/hab.an
|
t éq. lait
|
kg/hab.an
|
t éq. lait
|
kg/hab.an
|
|
ARRAY(0x2c5588)
|
|
1992
|
1 721 437
|
66,2
|
298 319
|
12,6
|
236 742
|
24,2
|
|
1994
|
1 880 468
|
72,3
|
311 327
|
12,9
|
142 976
|
15,0
|
|
1996
|
1 618 486
|
62,7
|
301 432
|
12,3
|
145 674
|
15,4
|
|
1998
|
1 786 790
|
65,5
|
209 262
|
9,4
|
72 089
|
7,5
|
|
2000
|
1 814 625
|
66,0
|
245 256
|
10,2
|
63 125
|
6,4
|
|
2002
|
1 765 482
|
65,1
|
250 145
|
10,4
|
71 452
|
7,0
|
Tableau 3 Structuration de la consommation de lait et
de dérivés en l’an 2000 dans les pays du Maghreb (en millions de
litres d’équivalent lait).Table 3. Structure of milk and
derivatives consumption in the Maghreb countries for the year 2000
(in millions of milk equivalent litres).
|
Algérie
|
Maroc
|
Tunisie
|
|
ARRAY(0x2e7750)
|
|
Production nationale
|
1 140
|
900
|
670
|
|
dont lait usiné
|
110
|
485
|
390
|
|
Importations
|
2 240
|
960
|
75
|
|
Consommation totale
|
3 380
|
1 860
|
745
|
|
Taux de couverture (%)
|
34
|
58
|
90
|
|
Prix du lait à la consommation (euros)
|
0,34
|
0,53
|
0,49
|
|
Consommation par habitant (kg/an)
|
113
|
38
|
75
|
Tableau 4 Environnement humain et performances
laitières en Algérie de 1970 à 2000.Table 4. Human environment and
dairy performance in Algeria from 1970 to 2000.
|
Année
|
1970
|
1980
|
1990
|
2000
|
|
Population humaine (en millions)
|
13,7
|
18,7
|
22,4
|
30,6
|
|
Population bovine totale (en millions)
|
885
|
1 363
|
1 393
|
1 595
|
|
Production laitière (en millions de litres)
|
289
|
518
|
630
|
1 039
|
|
Prix du lait à la ferme (en dinars) – (1)
|
0,62
|
2,00
|
10,00
|
22,00
|
|
Prix du lait à la consommation (en dinars) – (2)
|
0,85
|
1,30
|
2,00
|
20,00
|
|
(1)/(2) x 100 (en %)
|
72,9
|
153,8
|
500,0
|
110,0
|
Tableau 5 Environnement humain et performances
laitières au Maroc de 1970 à 2000.Table 5. Human environment and
dairy performance in Morocco from 1970 to 2000.
|
Année
|
1970
|
1980
|
1990
|
2000
|
|
Population humaine (en millions)
|
15,3
|
20,4
|
24,0
|
29,7
|
|
Population bovine totale (en millions)
|
3,60
|
3,38
|
3,35
|
2,68
|
|
Production laitière (en millions de litres)
|
450
|
730
|
895
|
1 184
|
|
Prix du lait à la ferme (en dirhams) (1)
|
0,54
|
1,44
|
2,62
|
2,94
|
|
Prix du lait à la consommation (en dirhams) (2)
|
1,05
|
2,10
|
4,10
|
5,40
|
|
(1)/(2) x 100 (en %)
|
52,9
|
68,6
|
63,9
|
54,4
|
Tableau 6 Environnement humain et performances
laitières en Tunisie de 1970 à 2000.Table 6. Human environment and
dairy performance in Tunisia from 1970 to 2000.
|
Année
|
1970
|
1980
|
1990
|
2000
|
|
Population humaine (en millions)
|
5,0
|
6,3
|
7,5
|
9,8
|
|
Population bovine totale (en millions)
|
0,70
|
0,60
|
0,62
|
0,78
|
|
Production laitière (en millions de litres)
|
140
|
212
|
400
|
870
|
|
Prix du lait à la ferme (en dinars) (1)
|
0,054
|
0,130
|
0,290
|
0,360
|
|
Prix du lait à la consommation (en dinars) (2)
|
0,084
|
0,100
|
0,320
|
0,650
|
|
(1)/(2) x 100 (en %)
|
64,3
|
130,0
|
90,6
|
55,4
|
Tableau 7 Évolution des taux de protection du lait en
Tunisie (en %) (d’après Centre international des hautes études
agronomiques méditerranéennes et Institut de la recherche et de
l’enseignement supérieurs agricoles, 2002).Table 7. Variation in
milk protection rates in Tunisia (%) (from Centre international de
hautes études agronomiques méditerranéennes et Institut de la
recherche et de l’enseignement supérieurs agricoles, 2002).
|
Année
|
1995
|
1996
|
1997
|
1998
|
1999
|
2000
|
|
ARRAY(0x2fd840)
|
|
TPN*
|
55,8
|
62,2
|
21,4
|
19,8
|
15,3
|
3,6
|
|
TPE**
|
128,7
|
146,8
|
40,7
|
38,2
|
28,9
|
8,3
|
Performances des filières laitières dans les pays du
Maghreb
La production laitière dans les trois pays a connu un net
accroissement (figure 1) qui reflète
des rendements par vache en augmentation (Bourbouze et al.,
1989). Au même moment, les évolutions des effectifs bovins ont été
stables (figure 2), témoignant
surtout de l’impact des sécheresses du début des années 1980
et 1990, que l’irrigation n’arrive pas à modérer (Sraïri et
Ilham, 2000).
En Algérie, les mesures d’ajustement structurel ont imposé la
baisse du niveau de subvention des produits laitiers importés (Aït
Amara, 1991). La conséquence a été une chute de consommation
per capita de 119 à 95 kg/an entre 1988
et 1996. La production intérieure continue de souffrir de
handicaps majeurs, notamment l’insuffisance de fourrages. De
surcroît, les succès escomptés en matière d’approvisionnement avec
du lait local risquent de ne pas aboutir, car la collecte est
difficile : entre 1991 et 2004, elle n’est passée
que de 3 à 8 % du volume produit (tableau
8).
Au Maroc, la part des bovins de race locale a chuté de 90 %
des effectifs totaux en 1970 à 55 % en 2005. Au cours de la
même période, la superficie emblavée en fourrages est passée de 118
000 à 442 000 hectares. Un élément clé dans la politique
laitière a été l’irrigation : les 12 % de surface
agricole utile (SAU) du pays en irrigué assurent près de 45 %
de la production. Malgré ces évolutions, les étables laitières sont
majoritairement de petites structures (moins de 10 hectares et
5 vaches par étable) (Ministère de l’Agriculture et du
Développement rural, 2003). Les stratégies de production s’appuient
autant sur la viande (élevage et engraissement des veaux) que sur
le lait (Sraïri et al., 2003). La moyenne annuelle de
production par vache laitière (tout type génétique confondu) reste
faible (inférieure à 2 000 kg) et profondément marquée par
l’aléa climatique (Sraïri et El Khattabi, 2001). Se greffe sur cela
la stagnation du prix du lait à la ferme, qui remet en cause les
options originelles de développement de l’élevage bovin au Maroc
(Kydd et Thoyer, 1993).
En aval, la consommation de produits laitiers n’a pas connu
d’amélioration sensible. Les niveaux moyens de consommation
(38 kg équivalent de lait par habitant et par an), très
inférieurs aux normes nutritionnelles internationales, se
caractérisent aussi par des disparités entre urbains et
ruraux : 52 et 18 kg respectivement (Haut commissariat au
plan, 2003).
En Tunisie, la filière laitière a aussi connu diverses étapes
d’évolution. De 1970 à 1985, la production laitière n’a crû qu’à un
rythme annuel moyen de 4 % contre 6 % pour la période
1985-1994. À la fin des années 1980, le cheptel de race
laitière représentait à peine le quart de la population bovine.
Dans les meilleures conditions, les niveaux de performances
demeuraient faibles (Rondia et al., 1985). Les mesures
adoptées à la fin des années 1980 ont abouti à l’instauration d’une
filière plus organisée et à la modification de la structure
génétique du cheptel. Par conséquent, une croissance importante et
soutenue de la production a été enregistrée (de 400 à
730 millions de litres entre 1990 et 1998) (Lahmar
et al., 2005), conjuguée à une extension du réseau de
collecte, une augmentation de la capacité de transformation et une
diversification de la gamme des produits transformés. Toutefois, à
partir de 2001-2002, la production a décru, en raison de la
succession d’épisodes de sécheresse, mettant en relief la forte
dépendance vis-à-vis des aléas climatiques. L’augmentation des
effectifs de vaches laitières spécialisées est due en grande partie
à l’implantation d’élevages bovins dans des régions qui ne s’y
prêtent pas vraiment (oasis et ceintures urbaines). Dans ces
situations en « hors-sol », les performances de
productivité des vaches et la qualité du lait sont en deçà des
standards (Lahmar et al., 2003). Aussi, des marges importantes
d’amélioration de la productivité par vache demeurent-elles
possibles (Lachaal et al., 2003), tout comme se profilent des
actions importantes à mener dans le domaine de la qualité.
Tableau 8 Évolution de la collecte de lait cru et de
son taux d’intégration de la production totale en Algérie (en
millions de litres).Table 8. Raw milk collection and its level of
integration into the total domestic production in Algeria (in
millions of litres).
|
Année
|
Production totale de lait cru
|
Collecte
|
Taux de collecte (%)
|
|
1991
|
1 156
|
38,6
|
3,3
|
|
1995
|
1 466
|
125,0
|
8,5
|
|
2000
|
1 584
|
100,8
|
6,4
|
|
2004
|
1 782
|
140,3
|
7,9
|
Perspectives de développement des filières laitières au
Maghreb
Les filières laitières du Maghreb ont d’indéniables enjeux à
relever. Le plus vital est relatif à la sécurisation de
l’approvisionnement de populations qui expriment de légitimes
aspirations à une meilleure alimentation lactée. Aussi, les
projections d’augmentation de la production, doivent-elles
s’accompagner de politiques ciblées. Avec le désengagement des
États, le recours à des décisions courageuses aux conséquences
douloureuses (disparition d’étables, promotion de systèmes
d’élevage durables, etc.) est de mise. La réflexion sur le choix de
races adaptées demeure aussi ouverte. En effet, la race Holstein ne
semble pas avoir été une panacée, surtout pour les élevages paysans
à la trésorerie limitée. L’option de races rustiques (comme la
Tarentaise, la Simmental ou la Fleckvieh) pourrait s’avérer
intéressante. La sélection des races locales doit aussi être
envisagée, étant donné leur poids dans les effectifs, la qualité de
leurs produits (des taux butyreux supérieurs à 50 g/kg), et
leur adaptation aux disettes. La valorisation de l’eau d’irrigation
sera à l’avenir un facteur primordial pour la compétitivité du lait
par rapport à d’autres spéculations. Jusqu’ici l’élevage bovin
s’est implanté sans considération pour la valorisation de l’eau,
jouant de ses avantages sociaux (revenu quotidien, emplois,
protéines de haute valeur biologique…) pour s’imposer par rapport
aux cultures. Mais cela peut s’avérer insuffisant dans des
situations de sécheresse. L’aridité qui sévit au Maghreb amène
aujourd’hui les décideurs à remettre en question le prix de l’eau
et les modalités de sa distribution, ce qui devrait induire une
augmentation des prix de revient du lait. Dans ce même registre, la
suppression des subventions aura des conséquences sur l’équilibre
économique des élevages bovins. Plus en aval, la mise à niveau des
industries laitières maghrébines, associées à des multinationales,
va imposer l’émergence du discours relatif à la qualité. Or, il est
notoire que jusqu’à présent, seuls les aspects quantitatifs ont
primé, en accord avec les priorités d’antan. Les références sur la
qualité du lait et ses liaisons aux pratiques sont encore
rarissimes et témoignent de grandes lacunes, avec une charge
microbienne très élevée (Sraïri et al., 2005). Intervenir à ce
niveau, c’est se doter d’outils de distinction des fluctuations,
surtout à l’amont où l’offre est atomisée et où des agrégations
précoces de lots interviennent. C’est aussi établir un système de
rémunération équitable qui favorise l’émulation et sanctionne les
fautifs et fraudeurs.
Il convient aussi de raisonner les termes de logistique de
collecte du lait, car de nombreux industriels s’activent dans des
bassins de taille incongrue. Cela, à l’image des surcoûts liés à la
« non-qualité », grève leurs revenus. Il est aussi
crucial de veiller à l’émergence de débats sereins et continus,
autour des enjeux vitaux de la filière : volumes, qualité,
saisonnalité, primes, sanctions, redistribution du revenu… Ainsi,
un des outils de base pour la gestion des affaires de la qualité
serait la constitution de laboratoires indépendants, comme ceux qui
sont opérationnels dans les pays avec une interprofession laitière
active. Or, la situation actuelle est éloignée de ce schéma, car
les concertations entre les opérateurs des filières laitières sont
encore rares, avec des rapports de force déséquilibrés entre des
milliers d’éleveurs éparpillés et quelques industriels
puissants.
Un autre enjeu majeur des filières laitières maghrébines est lié
à leur compétitivité, en raison de l’imminence de l’ouverture des
marchés aux produits importés. Certes, le lait demeure un produit
ardu à commercialiser en raison de sa teneur élevée en eau et des
coûts énergétiques de son assèchement et transport : à peine
7 % de la production mondiale est exportée (Onilait, 2005).
Toutefois, rien n’indique que la baisse des taxes sur la poudre
importée ne la rende pas plus intéressante que le lait local,
d’autant que la qualité de ce dernier laisse à désirer.
Conclusion
L’analyse des filières laitières maghrébines révèle des évolutions
contrastées, suite aux différentes politiques mises en œuvre.
L’expérience marocaine, et plus récemment, l’expérience tunisienne
ont privilégié un approvisionnement local par du lait frais, à la
différence de l’Algérie qui, a surtout eu recours aux importations
de poudre. En dépit de ces différences, les performances de
productivité et de qualité demeurent limitées, marquées par la
faiblesse du savoir-faire laitier dans les élevages bovins. Par
ailleurs, les achats de concentrés et l’irrigation, peinent à
contrecarrer les effets des aléas climatiques et du manque de
fourrages, ce qui plombe les marges des éleveurs. De même, la
réflexion sur les politiques d’amélioration génétique, basées
jusqu’ici sur les importations de vaches Holstein, n’a pas encore
intégré ni les possibilités d’acclimatation d’autres souches à
double finalité ni le poids des races locales. La collecte et la
transformation laitière affichent des performances nuancées, car de
nombreux opérateurs traitent des volumes réduits, ce qui entrave
leurs perspectives de durabilité face à l’ouverture des marchés. La
consommation demeure modeste, en raison du prix du lait élevé, eu
égard au pouvoir d’achat des consommateurs. Elle n’atteint pas les
recommandations internationales et dévoile d’importantes disparités
sociales, surtout entre ruraux et citadins. Dans leur globalité,
les dynamiques récentes des filières laitières maghrébines sont le
fruit d’ajustements qui ont été opérés au cours des trente
dernières années, indiquant que les résultats dans ce domaine
nécessitent du temps afin de tester effectivement sur le terrain
les options retenues et d’ajuster leurs résultats. La priorité
s’oriente vers la sécurisation de l’approvisionnement des
populations et aussi vers le maintien d’un élevage bovin
rémunérateur pour les milliers d’exploitations qui le pratiquent.
Aussi, les pouvoirs publics et les acteurs des filières laitières
maghrébines sont-ils en pleine réflexion sur la mise à niveau du
secteur pour atteindre ces objectifs. En amont, cela passe par la
localisation de cette activité au sein des régions et des
exploitations qui s’adaptent le plus, par les atouts qu’elles
affichent. En aval, cela suppose de cerner les facteurs de
variation de la qualité du lait, d’optimiser les circuits
logistiques de collecte, et de diversifier la gamme des produits
pour satisfaire des consommateurs de plus en plus exigeants et
pouvant aussi accéder plus facilement à des produits laitiers
importés. C’est d’ailleurs ce dernier élément d’ouverture des
frontières maghrébines à des produits d’outremer qui constitue un
facteur clé avec lequel devront composer les filières des trois
pays pour assurer leur pérennité, dans un souci de garantir la paix
sociale, la sauvegarde d’emplois et la fourniture de produits à
haute valeur nutritionnelle.
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