ARTICLE
Auteur(s) : Bertrand
Hervieu
Secrétaire général Centre international de hautes études
agronomiques méditerranéennes (Ciheam), 11, rue Newton, 75116
Paris
Si l’Europe souhaite pouvoir peser sur la scène internationale,
elle ne peut ignorer le Bassin méditerranéen. L’interdépendance
avec la Méditerranée est devenue telle que l’évidence de
partenariats privilégiés s’impose. C’est par une coopération
pionnière avec les autres pays méditerranéens que l’Europe sera en
mesure de jouer un rôle dans la mondialisation, en explorant un
avenir de codéveloppement durable où les variables humaines,
sociales et environnementales seraient tout aussi déterminantes que
les composantes économiques et politiques.La multidimensionnalité
de la question agricole et rurale en Méditerranée milite pour que
soit enclenchée une mobilisation euroméditerranéenne sur ce sujet.
Car l’agriculture se situe au cœur de l’identité méditerranéenne et
s’affiche comme un déterminant essentiel pour les économies et les
sociétés de la région (Schmied, 2007).Dix enjeux majeurs peuvent
être identifiés pour dessiner les grands contours de l’agriculture
méditerranéenne.
Un contexte sociodémographique déterminant
En l’espace d’un demi-siècle, la population méditerranéenne va
presque doubler, passant de 285 millions d’habitants en 1970 à
525 millions à l’horizon 2020. Mais cette croissance
démographique est cependant contrastée, car si le nord de la
Méditerranée voit sa population se stabiliser depuis plusieurs
décennies, à l’inverse, la rive sud connaît une explosion
démographique impressionnante. En 2005, un tiers de la population
en Méditerranée réside encore en milieu rural et un tiers des
actifs dans les pays de la rive sud opèrent toujours dans le
secteur agricole. Cette population rurale et agricole a
naturellement gonflé sur la rive sud avec le boom démographique,
tandis qu’au nord, parallèlement, la population rurale accélérait
sa décroissance tout comme le nombre d’actifs agricoles. En ce
début de XXIe siècle, ne nous trompons donc
pas : la Méditerranée n’est pas uniquement urbaine,
littoralisée, et axée sur les services.
Une situation agrocommerciale préoccupante
La dégradation des balances agrocommerciales des pays partenaires
arabes méditerranéens mérite une attention toute particulière. En
effet, depuis trois décennies, ces pays sont dans une situation
chronique de dépendance alimentaire et certains États semblent
désormais se situer dans des déficits structurels lourds (Algérie,
Égypte). Ainsi, on constate un solde négatif de près de
9 milliards de dollars en 2004 pour les relations
agrocommerciales des pays partenaires méditerranéens (PPM)1 avec l’ensemble du monde. Seule la Turquie
présente en fait une balance positive, sachant qu’elle contribue
pour 48 % des exportations agricoles des PPM vers le monde.
Un face à face euroméditerranéen en trompe-l’œil
Occultée du débat euroméditerranéen depuis le lancement du
Processus de Barcelone en 1995, la question agricole semble peu à
peu se replacer dans l’agenda de la coopération régionale grâce aux
initiatives prises ces derniers mois par la Commission et certains
PPM. Mais si des négociations progressent pour la libéralisation
des échanges avec une minorité d’États (Jordanie et Israël
notamment, Égypte et Maroc ensuite), il faudrait clarifier les
termes du débat agricole méditerranéen par trois messages
importants.
D’abord, l’asymétrie des relations commerciales :
l’Union européenne (UE25) commerce avec les dix PPM pour uniquement
2 % de ses importations et exportations agricoles, mais
polarise en revanche 52 % de leurs exportations agricoles et
couvre 28 % de leurs importations. On a donc un différentiel
très net entre le nord et le sud du Bassin en termes d’intensité
agrocommerciale.
Ensuite, l’équilibre trompeur des échanges
euroméditerranéens : ceux-ci sont favorables aux PPM
(+ 0,6 milliard de dollars en 2004) simplement parce que
la Turquie, à elle seule, contribue pour près de la moitié des
exportations agricoles des PPM vers l’UE25. Résultat : sans la
puissance agricole turque, la balance commerciale agricole des PPM
est déficitaire avec l’Europe (1,5 milliard de dollars en
2004).
Enfin, l’ouverture des PPM sur le marché mondial :
malgré leur préférence commerciale pour l’UE25, en 2004 ils se sont
approvisionnés à 72 % dans le reste du monde. L’Europe n’est
donc pas l’unique puissance exportatrice vers le sud de la
Méditerranée : États-Unis, Argentine, Brésil ou Australie sont
des acteurs commerciaux importants, comme en attestent les
exportations céréalières de ces pays vers les pays du sud de la
Méditerranée. L’attitude du Maroc, qui signe en 2004 un accord de
libre-échange avec Washington, montre par ailleurs que certains PPM
cherchent aujourd’hui à nouer des alliances politico-commerciales
hors du périmètre euroméditerranéen.
Un mal-développement rural constaté
L’urgence à développer les zones rurales du sud de la Méditerranée
constitue un enjeu majeur dans la problématique régionale. Cet
impératif reste prioritairement centré sur la lutte contre la
pauvreté, fléau persistant dans les campagnes. Le nombre de
personnes vivant avec moins d’un dollar par jour aurait même
augmenté depuis 1990, décennie au cours de laquelle les effets des
programmes d’ajustements structurels ont pesé sur le processus de
développement de ces pays. Si au cours des décennies 1970 et 1980
des progrès importants avaient été enregistrés dans les pays
méditerranéens du Sud, l’ennui, depuis les années 1990, provient
non seulement du mal-développement qui se perçoit mais aussi du
non-développement qui, parfois, se ressent (Ould Aoudia, 2006). Les
infrastructures sociocollectives font défaut ou se dégradent (accès
à l’eau, accès aux services sanitaires, accès à l’éducation), sans
oublier l’inégalité des genres qui demeure toujours plus forte
qu’en milieu urbain.
Dans ce milieu rural, il est difficile de repérer la
construction d’une mise en marché efficace pour les produits
agricoles : le manque d’organisation des producteurs, la
faiblesse de la société civile ou les défaillances logistiques sont
autant de freins au développement d’un système agroalimentaire
performant. En réalité s’opposent toujours, au sud de la
Méditerranée, une agriculture de firme d’un côté, déjà insérée dans
la mondialisation et bien souvent contrôlée par des capitaux
étrangers, et de l’autre, une agriculture familiale déstructurée,
dont on peut craindre la lente décomposition si rien n’est proposé
prochainement pour la remobiliser.
Une fracture territoriale Sud-Sud qui s’accentue
Dans la majorité des pays méditerranéens du Sud, le risque existe
de voir à nouveau se déséquilibrer les territoires : c’est la
réapparition d’une fracture intrarégionale. Dissimulé derrière les
multiples failles qui traversent en longitude le Bassin
méditerranéen, le clivage semble s’aggraver parallèlement entre les
zones urbaines littorales et les espaces ruraux intérieurs.
À l’ouverture sur la mondialisation des villes répondent la
marginalisation et la paupérisation des campagnes. Tout se passe
comme si le sud de la Méditerranée n’avait plus besoin de ses
arrière-pays pour se développer, le salut arrivant, selon un credo
libéral discipliné, par les échanges et l’arrimage extérieur. Si
les villes côtières sont propulsées sur l’avenir, à l’inverse, les
territoires ruraux, quant à eux, sont renvoyés au siècle
dernier.
Un pluriel de défis environnementaux
La richesse des ressources naturelles et la diversité des paysages
de la Méditerranée en font une écorégion exceptionnelle de ce
monde. Pourtant, avec le développement humain et industriel, ce
patrimoine environnemental s’érode peu à peu. Malgré les efforts
internationaux déployés depuis près de trente ans afin de protéger
cet écosystème unique, celui-ci reste fragile et continue à se
détériorer sous l’effet de l’augmentation des pressions exercées
sur l’environnement.
L’impact du changement climatique, les menaces sur la
biodiversité de la zone, l’érosion des sols ou les émissions
polluantes provoquées par la consommation énergétique constituent
des témoignages puissants de cette vulnérabilité croissante de
l’espace méditerranéen. À cela s’ajoutent des phénomènes de
sécheresse de plus en plus inquiétants et un processus de
désertification aux conséquences dramatiques pour les territoires
ruraux. Enfin, il convient de rappeler à quel point la zone
méditerranéenne est confrontée aux incendies de forêt, dont les
feux détruisent chaque année des pans entiers de surfaces
agricoles.
Une tension croissante sur les ressources en eau
Au cœur des tensions écologiques, c’est la question de l’eau qui
figure comme la plus préoccupante (Blanc, 2007). Cette ressource
rare est très inégalement répartie en Méditerranée, avec 75 %
des disponibilités sur la rive nord. Aujourd’hui, la moitié de la
population mondiale pauvre en eau (moins de
1 000 m3/hab./an) se trouve dans la région
méditerranéenne. Alors que l’agriculture absorbe environ 80 %
des ressources en eau dans les pays de la rive sud et qu’une bonne
partie de ce volume est perdue faute de réseaux d’adduction
performants, une fracture hydraulique se renforce actuellement
entre catégories aisées et pauvres pour qui l’accès à l’eau potable
est sensiblement différent. Désormais, bien plus qu’en Europe, la
qualité de l’eau est devenue dans ces pays un facteur de
discrimination sociale.
Par ailleurs, il serait bon d’examiner en Méditerranée le coût
écologique, et donc économique, des transferts d’eau contenus dans
les produits agricoles (eau dite « virtuelle »), que
certains pays, misant tout ou presque sur l’exportation, négligent
sans doute trop à l’heure où les ressources s’épuisent. Enfin,
comment ne pas craindre des rivalités plus tenaces entre États,
régions ou communautés pour le contrôle des ressources en eau,
sachant que dans certaines zones les conflits hydriques existent
déjà ?
Une sécurité alimentaire quantitative maîtrisée mais
qualitativement fragilisée
Face à l’ampleur de la croissance démographique dans la région et
de la dégradation constatée des équilibres agrocommerciaux, la
question de la sécurité alimentaire pour les populations
méditerranéennes reste entière. Avec d’abord sa dimension
quantitative, car la malnutrition reste un fléau non négligeable
(environ 4 % de la population du sud de la Méditerranée
souffre d’une sous-alimentation quotidienne) et numériquement en
croissance (7 millions de personnes en 1990, 9 millions
en 2002).
Ensuite, la dimension qualitative doit être réexaminée car
l’alimentation méditerranéenne se dégrade, avec un alignement sur
le modèle de consommation anglo-saxon : le modèle crétois,
vanté par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), se délocalise
et gagne les espaces occidentaux tandis que la Méditerranée s’en
éloigne. À titre d’exemple, la forte progression de l’obésité
et du surpoids, notamment chez les populations les plus jeunes (au
Maghreb, 17 % des enfants de moins de 5 ans). C’est dans
ce contexte qu’il faut replacer la question de la sécurité
sanitaire des aliments, et donc de la certification et des
contrôles techniques, pour le thème désormais stratégique de la
qualité alimentaire en Méditerranée (Centre international de hautes
études agronomiques méditerranéennes, 2007).
Une émergence rapide de la grande distribution
Depuis une quinzaine d’années, la grande distribution s’affirme
dans les pays du sud de la Méditerranée. La situation au Maghreb
est éloquente (Abis et Padilla, 2007), puisque l’on est passé d’un
paysage dépourvu en grandes centrales d’achat à un panorama urbain
se recomposant autour de surfaces commerciales sans cesse plus
attractives. L’essor d’une classe moyenne urbaine branchée sur les
standards de consommation modernes et la hausse relative des
niveaux de vie pour ces populations expliquent en partie ce
phénomène.
Assurément, cette poussée de la grande distribution, même si
elle ne représente encore que 10 % du total des ventes
alimentaires au Maghreb, risque de bousculer les pratiques
industrielles de ceux qui ont décidé de collaborer, avec notamment
l’écueil d’une industrie locale à deux vitesses. En effet,
s’appuyant sur une industrie normalisée, une logistique organisée,
des approvisionnements importants en volume et réguliers, la grande
distribution alimentaire exige organisation et ressources à la fois
humaines et financières. Autant d’efforts auxquels bon nombre
d’industriels ne sont sans doute pas prêts à consentir.
Un débat sur les biocarburants à clarifier
La promotion des biocarburants et leur développement sont des faits
mondiaux qu’il convient de reconnaître, avec les avantages que cela
apporte parfois. Mais si l’on raisonne à l’échelle du Bassin
méditerranéen, il serait vivement conseillé de ne pas trop
s’enthousiasmer sur ce dossier. D’abord, l’agriculture dans la
région, peut-être plus que partout ailleurs, ne pourra pas à la
fois nourrir les hommes et remplir les réservoirs des
voitures : la croissance démographique est trop importante,
les surfaces agricoles manquent et les conditions naturelles sont
inadaptées et tendanciellement défavorables. Ensuite, comment ne
pas craindre que la Méditerranée soit l’illustration parfaite des
faits récemment observés, à savoir une corrélation intime entre
croissance des prix agricoles et développement des
biocarburants ?
Car pour produire de l’éthanol ou du biogazole, on utilise en
effet de plus en plus des céréales, du sucre, des graines
oléagineuses ou des huiles végétales, avec pour effet une
augmentation notable des prix sur le marché. Or ce sont des
produits massivement importés par les pays méditerranéens du sud de
la Méditerranée : rappelons que ces États attirent 12 %
des importations mondiales de céréales alors qu’ils ne comptent que
pour 4 % de la population du globe. Ainsi, en se positionnant
sur les biocarburants, les États-Unis, le Brésil ou l’Union
européenne non seulement cherchent à transformer le marché des
hydrocarbures, mais font augmenter le prix des céréales, ce qui les
remet dans une position de complète domination vis-à-vis des pays
du Sud.
Conclusion
Ce panorama non exhaustif des dynamiques agricoles, rurales et
alimentaires en Méditerranée montre assez bien l’éventail des
enjeux auquel l’agriculture est confrontée dans cette région. Il
importe d’en considérer toutes les dimensions, du territorial au
socioculturel en passant par la santé publique et la géopolitique,
pour en comprendre le caractère éminemment stratégique.
Si le soin est pris de ne pas cloisonner le débat agricole
méditerranéen dans les simples périmètres du commercial et de
l’agronomique, peut-être pourrait-on sortir des malentendus qui
pèsent sur cette question, et ainsi, au contraire, y explorer
toutes les variables déterminantes pour le futur de la
Méditerranée ?
Une fois cette posture adoptée, peut-être pourrait-on construire
et progresser dans la construction d’une coopération
méditerranéenne fondée sur un triptyque santé mobilisateur :
santé des économies (savoir optimiser et rationaliser les systèmes
agricoles de chaque pays), santé des territoires (savoir protéger
et préserver l’environnement), et santé des hommes (savoir se
nourrir).
Références
Schmied, 2007 Schmied W. La politique agricole et rurale
euroméditerranéenne. Strasbourg : Conseil de l’Europe,
Commission de l’environnement, de l’agriculture et des questions
territoriales, 2007.
Ould Aoudia, 2006 Ould Aoudia J. Croissance et réformes
dans les pays arabes méditerranéens. Notes et documents n°28.
Paris : Agence française de développement (AFD), 2006.
Blanc, 2007 Blanc P. Tensions méditerranéennes sur les
ressources en eau. Lettre de veille CIHEAM 2007(1) : 1-4.
Centre international de hautes études agronomiques
méditerranéennes, 2007 Centre international de hautes études
agronomiques méditerranéennes (Ciheam). Mediterra 2007, Identité et
qualité des produits alimentaires méditerranéens. Rapport annuel du
Ciheam. Paris : Les Presses de Sciences-Po, 2007.
Abis et Padilla, 2007 Abis S, Padilla M. La grande
distribution au Maghreb : contextualisation et enjeux.
Afkar-Ideas (Madrid) 2007(13) : 70-3.
United Nations Organisation for Food and Agriculture (FAO) and
Organisation for Economic Cooperation and Development (OECD), 2007
United Nations Organisation for Food and Agriculture (FAO),
Organisation for Economic Cooperation and Development (OECD).
OECD-FAO Agricultural Outlook 2007-2016. Rome : FAO, 2007.
1 Dans le cadre du Processus de Barcelone,
les dix pays partenaires méditerranéens (PPM) de l’Union européenne
sont : Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Syrie,
Tunisie, Turquie et Autorité palestinienne.
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