ARTICLE
Auteur(s) : Rémi Chaussod1,
Ahmed Adlouni2,
Raymond
Christon3
1Institut national de la recherche agronomique
(Inra), UMR Microbiologie & géochimie des sols, Université de
Bourgogne, 17, rue Sully, BP 86510, 21065 Dijon cedex, France
2Laboratoire de recherche sur les lipoprotéines, Faculté
des sciences Ben M’siq, BP 7955 Sidi Othman, Casablanca, Maroc
3Institut national de la recherche agronomique (Inra),
UMR Lipides membranaires et fonctions cardiovasculaires, Université
Paris XI – Faculté de pharmacie, 5 rue Jean-Baptiste Clément, 92290
Chatenay-Malabry, France
Au Maroc, l’agriculture est un secteur d’importance vitale, tant au
plan économique que sociologique. Malgré une modernisation rapide
du pays, près de la moitié de la population habite encore en milieu
rural et une bonne partie vit directement de l’agriculture. Or, si
la politique très volontariste de construction de barrages a permis
le développement d’une agriculture irriguée performante, de vastes
zones sont restées à l’écart du progrès et se trouvent peu à peu
marginalisées [1]. C’est le cas d’une grande partie du Sud-Ouest
marocain, où 1,3 million de personnes habitent et exploitent
des espaces forestiers d’origine naturelle mais fortement
anthropisés, les arganeraies. Ces forêts claires sont formées par
un arbre endémique du Maroc, l’arganier (Argania spinosa (L.)
Skeels, Sapotaceae). Arbre typiquement multi-usage, l’arganier est
le pivot de systèmes agroforestiers qui ont réussi jusqu’ici à
subvenir aux besoins des habitants de ces zones arides et
semi-arides fortement marquées par les aléas climatiques [2-4].La
profonde originalité de l’arganier et des arganeraies a été
soulignée par tous les voyageurs qui ont parcouru le sud-ouest du
Maroc, depuis Ibn El-Beïthar en 1219 jusqu’aux explorateurs du
XIXe siècle [2]. En raison d’une surexploitation,
particulièrement au début du XXe siècle, l’arganeraie a
fortement régressé, aussi bien en surface qu’en densité. Mais elle
couvre encore près de 800 000 hectares, ce qui fait de l’arganier
l’une des principales essences forestières du Maroc, avec le
chêne-vert et le thuya. L’originalité et la diversité des
arganeraies ont justifié leur classement comme « Réserve de la
biosphère » par l’Unesco, fin 1998. Administrativement,
l’arganeraie est une forêt domaniale, sous la protection des
services des Eaux et Forêts. Toutefois, la réglementation concède
de très larges droits d’usage à la population. Typiquement, le
système agroforestier traditionnel repose sur trois composantes
majeures : l’arganier, la chèvre et l’orge [5]. Dans cette
économie domestique, l’huile d’argane représente une part
importante des revenus du foyer [6]. Sa production est prise en
charge principalement par la femme, à partir de l’amande
oléagineuse du fruit de l’arganier. C’est une huile de type
oléique-linoléique [7] dont l’insaponifiable a une composition
originale [8], probablement à l’origine de sa réputation de produit
bénéfique pour la santé. Sa couleur dorée, son odeur
caractéristique et son goût de noisette en font une huile très
appréciée au plan gastronomique.Jusqu’à une époque toute récente
(1996), l’huile d’argane était produite exclusivement au sein du
cadre familial, selon un procédé ancestral entièrement manuel, pour
l’autoconsommation ou pour la commercialisation locale. Le prix de
cette huile ayant toujours été relativement élevé, l’idée s’est
progressivement imposée qu’un développement socio-économique de
l’arganeraie pourrait reposer au moins en partie sur une
amélioration des conditions de sa production et de sa
commercialisation. Toutefois, les enjeux ne sont pas uniquement
d’augmenter les revenus des populations vivant dans l’arganeraie.
Il s’agit d’y parvenir dans le cadre d’une mise en valeur durable
du milieu, ce qui passe nécessairement par l’implication directe
des populations et par le dépassement du schéma antérieur
d’antagonisme fort entre ces dernières et les forestiers.
À tous égards, l’arganier est bien le modèle d’une
problématique de développement durable dans un milieu fragile.
Un agroécosystème traditionnel en crise
La surexploitation de l’arganeraie est très ancienne et
principalement liée à la production de charbon de bois. Le bois
d’arganier donne un charbon d’excellente qualité, très apprécié
dans tout le Maroc pour la cuisson des repas et qui a longtemps
approvisionné la plupart des grandes villes du Royaume. Pendant la
première guerre mondiale, il a même été exporté jusqu’en France.
Des surfaces considérables de la forêt ont été exploitées par coupe
à blanc-étoc pour produire ce combustible recherché. Cette
exploitation minière des arganeraies menaçant de désertification
toute la région, un dahir (décret royal) a été promulgué en 1925
pour protéger l’arganier et réglementer l’utilisation de la forêt.
Le dahir de 1925, complété par des textes plus récents (1938, 1951,
1983), reste aujourd’hui la base de la réglementation concernant
l’arganier. Il fait de l’arganeraie une forêt domaniale dans
laquelle les populations locales ont des droits d’utilisation
étendus. Mais l’utilisation des espaces forestiers et des arbres,
ainsi que la transmission des droits d’usage (vente, héritage)
obéissent aussi à d’autres sources de droit : loi coranique,
droit coutumier, etc. Les droits sur le sol, sur le pâturage, sur
la récolte des fruits, résultent finalement d’interactions
complexes entre ces différentes sources de droit [4].
Malgré tous les facteurs juridiques et culturels de régulation,
il reste évident que les systèmes d’exploitation agricole en
vigueur dans l’arganeraie ne sont pas « à l’équilibre1» et que cette dernière est menacée [9]. Les
populations concernées et les autorités locales ont pris conscience
de la valeur socioculturelle et économique des arganeraies et de la
nécessité d’agir. Cela s’est traduit par l’organisation de
plusieurs manifestations scientifiques et culturelles consacrées à
l’arganier depuis 1988. Dans toutes ces rencontres, l’importance de
l’arganier comme patrimoine national d’intérêt écologique et
économique a toujours été affirmée, tout comme la nécessité de tout
mettre en œuvre pour préserver et réhabiliter les arganeraies.
À cet égard, le lien entre le rôle de la femme, la
valorisation des produits de l’arganier et la sauvegarde du milieu
a été clairement énoncé. Depuis cette époque, diverses actions de
recherche et de recherche-développement ont été menées en
coopération avec la France, l’Allemagne et d’autres pays. Ces
actions ont permis des avancées incontestables, mais restent bien
modestes devant l’ampleur du problème que représente le
développement de l’arganeraie, associant la conservation du milieu
et le bien-être des populations qui y vivent. Pour aller plus loin,
une collaboration entre l’Union européenne et l’État marocain a été
mise en place en 2003, sous la forme d’un « Programme d’appui
à l’amélioration de la situation de l’emploi de la femme rurale et
gestion durable de l’arganeraie dans le sud-ouest du Maroc ».
Sous l’égide de l’Agence de développement social (ADS), ce
« Projet arganier » ambitionne de participer
significativement au développement durable dans l’arganeraie, à
travers plusieurs actions :
- – amélioration de l’extraction et de la
commercialisation de l’huile au bénéfice des femmes ;
- – préservation de la ressource et lutte contre la
désertification ;
- – appui à la recherche sur ces thèmes.
Enfin, en mai 2004 a été annoncée à Essaouira la création
de la « Fondation Mohamed VI pour la recherche et la
sauvegarde de l’arganier ». Il est à souhaiter que toutes ces
initiatives œuvrent dans un même sens, en bonne intelligence, pour
contribuer le plus efficacement possible à un développement durable
dans l’arganeraie.
Renouveau de l’huile d’argane : un puissant moteur pour le
développement
La production potentielle de l’arganeraie est très mal connue car,
même dans les zones où l’huile d’argane est économiquement
importante, il est très difficile d’obtenir des chiffres fiables de
production moyenne par arbre ou par hectare. La production varie
aussi très largement selon les conditions climatiques de l’année de
récolte ainsi que de l’année précédente : il se passe en effet
plus d’un an entre la floraison et la chute du fruit mûr.
Actuellement, la production d’huile d’argane est estimée à
4 000 tonnes par an, soit de 4 à 8 % de la
production marocaine d’huile d’olive (50 000 t/an en moyenne
et 100 000 tonnes pour la campagne 2003-2004). Huile rare,
l’huile d’argane est aujourd’hui partout reconnue comme étant
un produit de haut de gamme, aux propriétés exceptionnelles. Le
passage d’un marché local à un marché national et international
pourrait représenter une opportunité économique pour la région. Il
reste toutefois à s’assurer que les usagers de l’arganier seront
les principaux bénéficiaires de cette évolution et qu’il en
résultera bien des effets positifs en matière de protection de
l’arganier et de gestion durable du milieu.
La production familiale, encore très largement pratiquée
aujourd’hui, correspond à un savoir-faire ancestral dans toute
l’arganeraie [4]. Les fruits récoltés sont séchés au soleil durant
quelques semaines puis stockés jusqu’à utilisation. Les fruits sont
dépulpés puis les noix sont cassées entre deux pierres pour en
récupérer les amandons. Ce travail est particulièrement
fastidieux : en une journée de travail, une femme peut
produire de 1 à 1,5 kg d’amandons. Après une légère
torréfaction, ces derniers sont broyés dans une meule en pierre,
puis la pâte d’amandons est additionnée d’eau et malaxée à la main
pour en exprimer l’huile. Le procédé manuel extrait 70 % de
l’huile des amandons, les composés lipidiques représentant
55 % du poids de ces derniers. Au total, près de 3 kg
d’amandons sont nécessaires pour produire 1 litre d’huile. Une
équipe de trois femmes peut produire jusqu’à 2,5 litres
d’huile par journée de travail, à partir d’un stock d’amandons
existant. Cette activité s’exerce essentiellement au sein du cercle
familial, impliquant un partage et un transfert du savoir-faire
entre générations. La production moyenne d’une famille est de
l’ordre de 1 à 2 litres d’huile par semaine, vendue
60 à 70 DH le litre (6 à 7 euros). Les femmes
peuvent aussi vendre des amandons issus du cassage des noix de leur
récolte, ou bien au contraire en acheter pour compléter leur
production d’huile. Ces échanges correspondent à une activité
traditionnelle dans l’arganeraie, où des commerçants sont
spécialisés dans ces transactions.
À côté de la production familiale se développe depuis 1996
une production artisanale liée au développement de coopératives
féminines de production et de commercialisation de l’huile
d’argane. Une trentaine de ces coopératives étaient en activité
début 2005, dont une douzaine équipées d’une mécanisation
légère ; de nombreuses autres étaient en cours de création. La
création de coopératives est fortement aidée par l’État marocain
via l’Office de développement des coopératives (Odeco) et le statut
fiscal privilégié accordé à ces dernières. Toutefois, il n’est pas
certain que toutes pourront bénéficier des aides extérieures qui,
en finançant les gros investissements, ont puissamment contribué au
lancement des premières coopératives. Par rapport à la production
familiale, les coopératives les plus avancées bénéficient
d’améliorations techniques comme la mécanisation du dépulpage et de
l’extraction d’huile. Les améliorations portent aussi sur le
conditionnement, par l’utilisation de flacons neufs, esthétiques,
adaptés au transport et à une bonne conservation de l’huile. Enfin,
plusieurs coopératives bénéficient de circuits de commercialisation
assez bien organisés, au Maroc et à l’étranger, permettant une
bonne valorisation du produit.
Au plan technique, le progrès consiste en l’utilisation de
petites presses électriques polyvalentes, adaptées à la production
d’huile d’argane. Ces machines sont capables de traiter 5 à
15 kg d’amandons à l’heure et peuvent produire de l’huile à
usage alimentaire (avec torréfaction) ou à usage cosmétique (sans
torréfaction).
Le rendement est théoriquement meilleur que pour le procédé
manuel, mais ce n’est pas ce qui est observé dans les faits, en
raison de fréquents problèmes de réglage et d’entretien des
machines. Le manque de formation technique des femmes se traduit
donc par une dégradation des performances, ce qui peut affecter
gravement la rentabilité de la coopérative. En général, les
coopératives achètent à l’extérieur et au prix du marché (entre
1,30 et 1,80 DH/kg) les fruits secs formant la matière
première qui sera travaillée. La première étape consiste à en
extraire les amandons. Pour ce travail de concassage, les femmes
sont payées de 25 à 35 DH le kg d’amandons triés. La seconde
étape est représentée par l’extraction d’huile, avec un rendement
très variable et souvent loin de l’optimum. De fait, malgré un
chiffre d’affaires en progression constante, le problème est bien
aujourd’hui celui de la viabilité technico-économique de ces
coopératives : peuvent-elles devenir autonomes, c’est-à-dire
poursuivre leur activité sans aides extérieures ? Ces aides
sont fortement critiquées par les petites entreprises privées du
secteur « industriel » qui y voient une distorsion de
concurrence.
Par ailleurs, la plupart des coopératives ne proviennent pas de
l’association d’usagers de la forêt ayant des droits de récolte sur
des arganiers mais sont plutôt des regroupements de femmes qui
cherchent une activité salariée. Elles peuvent alors gagner jusqu’à
50 DH par jour, ce qui représente une meilleure valorisation
du travail que la production traditionnelle. Mais ce travail à la
coopérative oblige la femme à s’absenter toute la journée de son
foyer, ce qui n’est pas compatible avec son rôle de « cheville
ouvrière » au sein du cercle familial [4]. De fait, les
adhérentes des coopératives sont souvent des femmes veuves ou
divorcées. Pour elles, l’utilité sociale des coopératives est
importante, mais ce modèle n’est pas forcément à généraliser.
D’autres solutions devront être trouvées, pour définir la voie d’un
développement économique en meilleure adéquation avec les valeurs
socioculturelles locales et avec en première priorité la
scolarisation des enfants, tout particulièrement des petites filles
[4].
Enfin, l’hypothèse selon laquelle ces coopératives seront à la
base d’une protection de l’arganier ne s’est pas encore
concrétisée : les coopératives n’ont pas de terres à reboiser
et l’objectif des femmes qui y travaillent est avant tout de
produire de l’huile pour gagner de l’argent.
Le souci de rationalisation technico-économique débouche
inévitablement sur la production industrielle. Ce type de
production est apparu en 1998, peu après les premières
coopératives. Il y avait au Maroc, début 2005, une dizaine de
producteurs d’huile d’argane relevant de l’entreprise privée et de
l’économie officielle. Produisant de l’huile de qualité,
commercialisant une bonne partie de leur production hors de
l’arganeraie (y compris à l’export), ils participent directement à
la promotion du produit « huile d’argane ».
Indirectement, ils participent également au développement
économique de l’arganeraie, en y achetant d’importantes quantités
d’amandons, représentant des revenus non négligeables pour les
populations locales. Le mode de production industriel est
typiquement fondé sur l’achat d’amandons, au prix du marché (de
l’ordre de 28 DH/kg en 2004). Ce prix relativement bas
rémunère toute la partie amont de la filière et on peut estimer que
pour le travail de cassage des noix, les femmes reçoivent entre 15
et 20 DH par kg d’amandons fournis, selon les situations et le
nombre d’intermédiaires. C’est moins qu’à la coopérative, mais
l’activité reste totalement compatible avec le mode de vie
familial. La matière première (les amandons) revient moins cher aux
industriels qu’aux coopératives et grâce à des machines
performantes et bien entretenues, le rendement d’extraction de
l’huile est meilleur.
Que l’huile soit produite par le secteur coopératif ou par des
entreprises privées, le problème est aujourd’hui celui du partage
équitable de la plus-value au sein de la filière, entre le secteur
amont (les ayants droit de l’arganeraie et les intermédiaires qui
collectent les fruits ou les amandons), le producteur d’huile
(coopérative ou industriel), et le secteur aval (la
commercialisation). En Europe, l’huile d’argane se vend autour de
20 euros les 250 mL, dont environ 5 euros de marge
pour le détaillant final. À l’évidence, ce dernier gagne
davantage, sur chaque flacon vendu, que les ayants droit de
l’arganeraie. Les critiques en ce domaine sont souvent adressées
aux entreprises privées, mais le problème n’est pas spécifiquement
lié à la production industrielle : il existe aussi pour la
production des coopératives et même pour la production familiale
qui, au moins jusqu’à une époque récente, fournissait l’huile
vendue la plus chère en France. Cette question des marges et du
partage de la plus-value entre producteurs, transformateurs,
exportateurs et distributeurs n’est pas spécifique à l’huile
d’argane. Elle renvoie à la notion de commerce équitable, pour
lequel l’huile d’argane n’est qu’un exemple récent parmi bien
d’autres très connus (café, etc.).
En quelques années, on a assisté à une mutation complète de la
filière production-commercialisation de l’huile d’argane. Ce
produit traditionnel, naguère peu connu en dehors du Maroc, est
aujourd’hui reconnu en Europe, en Amérique du Nord et jusqu’au
Japon comme une huile de luxe. Alors que cette huile ne faisait pas
partie de la nomenclature des douanes (ni marocaines ni étrangères)
car n’étant pas répertoriée au Codex alimentarius, il y a
aujourd’hui une norme marocaine sur l’huile d’argane [10] et ce
produit a fait l’objet en 2002 d’une note de l’Agence française de
sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) validant son utilisation
comme huile alimentaire. Des travaux sont en cours au Maroc pour
mettre en place un label de qualité de type Appellation d’origine
contrôlée (AOC). Ce point est très important pour l’avenir de la
filière huile d’argane qui doit aujourd’hui s’organiser pour se
renforcer. Que l’huile soit commercialisée en tant que produit
alimentaire ou cosmétique, tous les intervenants de la filière ont
intérêt à se rassembler autour de ce qu’ils ont en commun, ce
produit exceptionnel et cet arbre unique, l’arganier.
Contribution de la recherche au développement durable dans
l’arganeraie
Malgré le développement de la filière huile d’argane, le problème
lancinant de l’avenir de l’arganeraie n’est pas encore résolu. La
solution passe à l’évidence par l’implication des usagers dans la
protection des arbres existants et par la plantation de nouveaux
arganiers. Avec l’avènement d’une filière huile d’argane
économiquement viable, c’est le statut de l’arganier lui-même qui
pourrait évoluer. Dans les zones fragiles, son statut d’arbre
forestier sous la protection des services des Eaux et Forêts devra
être conservé ; mais dans les zones de production agricole,
même hors des limites de l’arganeraie actuelle, il est aujourd’hui
envisageable de créer des vergers d’arganiers [11]. Cela est rendu
possible par les travaux qui ont été menés sur les différents modes
de propagation de l’arganier [12, 13]. Les connaissances accumulées
en matière d’écologie sont aujourd’hui utilisables pour
l’aménagement des espaces naturels. La connaissance du milieu
humain est tout aussi importante et ne doit pas se limiter aux
données démographiques et socio-économiques : les aspects
sociologiques et culturels, les aspirations des populations,
doivent impérativement être pris en considération. De nombreuses
études de terrain sont ici nécessaires, en raison de
l’extraordinaire diversité des situations.
La filière huile d’argane devrait être confortée par une
meilleure connaissance de la composition de l’huile, de ses
propriétés nutritionnelles et des conséquences en matière de santé.
Quelques études ont déjà mis en évidence l’effet bénéfique de la
consommation d’huile d’argane [14], mais d’autres restent à
poursuivre sur les pathologies cardio-vasculaires ou le cancer
[15].
Un marché de produits cosmétiques à base d’huile d’argane se
développe parallèlement, en s’appuyant sur l’image
« exotique » du produit et son utilisation traditionnelle
par les femmes de l’arganeraie pour entretenir leur beauté.
Enfin, le développement de l’arganeraie peut également s’appuyer
sur d’autres productions, qu’il s’agisse de productions
traditionnelles à améliorer ou sur des productions nouvelles qui
restent à développer. Parmi les premières, le cas de l’élevage
caprin tient une place à part : la viande de chevreau est de
plus en plus demandée par des consommateurs qui en attendent un
effet positif contre le cholestérol ou le diabète. Des travaux sont
en cours pour faire évoluer l’élevage traditionnel vers la
production de viande de qualité, à plus forte valeur ajoutée. Les
autres substances d’intérêt économique potentiel, que l’on pourrait
tirer de l’arganier [16], restent encore du domaine prospectif mais
ne doivent pas être négligées.
À moyen terme, il est raisonnable de tabler sur la
domestication de l’arganier, pour faire de cet arbre forestier
sauvage un arbre oléagineux cultivé [4]. Il s’agit de créer des
vergers à base d’arganiers plantés en rangs entre lesquels diverses
cultures d’intérêt économique peuvent être conduites, en fonction
des zones climatiques et de l’existence de filières de
commercialisation.
Conclusion
L’huile d’argane a toujours été un produit de luxe et une
production emblématique du Maroc. Aujourd’hui, sa notoriété s’est
largement étendue et, depuis quelques années, cette huile est
vendue très cher dans de nombreux pays. Ses caractéristiques
organoleptiques et ses propriétés nutritionnelles sont des atouts
majeurs sur lesquels peut se développer la filière de
production-commercialisation de l’huile d’argane. À côté des
opérations classiques de marketing, la filière doit être confortée
par des travaux de recherche et de recherche-développement dans
différents domaines. De nombreux chercheurs, hommes et femmes, au
Maroc et en France, ont déjà apporté leur contribution et des
progrès importants ont été réalisés. Plusieurs articles traitant
divers aspects des recherches sur l’huile d’argane, l’arganier et
les arganeraies seront présentés dans les prochains numéros des
Cahiers Agricultures.
Ces travaux ambitionnent de contribuer à la réussite de la
mutation d’un système de production traditionnel, aujourd’hui en
crise, vers un système de production moderne, tenant compte des
contraintes locales, et capable de protéger le milieu. L’objectif
est bien d’inventer pour les arganeraies un schéma de développement
véritablement durable et de le mettre en œuvre sur le terrain. Ce
défi ne saurait être remporté sans la participation active des
populations concernées, dès l’origine. En effet, les difficultés
techniques ne sont pas les plus difficiles à surmonter ; la
clé de la réussite se trouve certainement dans la juste
appréciation du facteur humain et la prise en compte des
spécificités culturelles. Un schéma de développement est voué à
l’échec s’il est appliqué depuis l’extérieur ; pour être
viable, il doit au contraire être conçu et mûri de l’intérieur, à
partir des savoirs et des besoins des populations. Le projet
financé par l’Union européenne et l’État marocain est un élément
positif en ce sens. Il faut le prendre comme une expérience en
vraie grandeur, dont toutes les leçons devront être tirées pour la
suite.
Références
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Blanc P, ed. Du Maghreb au Proche-Orient, les défis de
l’agriculture. Paris : L’Harmattan, 2002 : 51-71.
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synthèse des connaissances sur cet arbre. In : Groupe d’étude
de l’arbre. Physiologie des arbres et arbustes en zones arides et
semi-arides. Paris : John Libbey Eurotext, 1991 :
373-88.
3 M’Hirit O, Benzyane M, Benchekroun F, El Yousfi SM, Bendaanoun
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Sprimont (Belgique) : Mardaga, 1998 ; 150 p.
4 Nouaïm R. L’arganier au Maroc, entre mythes et réalités.
Paris : L’Harmattan, 2005 ; 239 p.
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Occupation de l’espace, droit coutumier et législation forestière
dans un terroir de l’arganeraie septentrionale au Maroc. Cahiers de
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l’économie rurale du Sud-Ouest marocain. Forêt Méditerranéenne
1990 ; 2 : 127-36.
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Soulier R. Étude de l’huile des graines d’Argania spinosa (L.)
Sapotaceae. I) la fraction glycéridique. Rev Fr Corps Gras
1984 ; 31 : 283-6.
8 Farines M, Soulier J, Charrouf M,
Soulier R. Étude de l’huile des graines d’Argania spinosa (L.)
Sapotaceae. II) Stérols, alcools triterpèniques et méthylstérols de
l’huile d’argan. Rev Fr Corps Gras 1984 ; 31 : 443-8.
9 Terrier MR, Benzyane M. L’arganeraie marocaine se meurt :
problématique et bioindication. Sécheresse 2003 ; 14 :
60-2.
http ://www.secheresse.info/article.php3?id_article=228.
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Norme Marocaine NM 08.5.090 Huile d’argane, spécifications. Rabat
(Maroc) : Snima, 2003 ; 11 p.
11 Nouaïm R, Chaussod R. Studies for a sustainable development
in the argan forest (South-Western Morocco). In : Prospective
2100, ed. Actes du Colloque Jardin Planétaire 99. Entretiens de
Savoie Technolac, Chambery (Savoie), 14-18 mars 1999 :
518-21.
12 Nouaïm R, Mangin G, Breuil MC,
Chaussod R. Argan tree (Argania spinosa) : propagation by
seeds, cuttings and in vitro techniques. Agrofor Syst 2002 ;
54 : 71-81.
13 Benismail MC, Harrouni MC, Mokhtari M. Production rapide de
plants d’arganier aptes à la transplantation. Transfert de
Technologie en Agriculture (PNTTA, DERD) 2002 ; fiche
n° 95 (Arganier) : 4 p.
14 Berrougui H, Ettaib A, Herrera Gonzalez MD,
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Hmamouchi M. Hypolipidemic and anticholesterolemic effect of
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15 Khallouki F, Younos C, Soulimani R,
et al. Consumption of argan oil (Morocco) with its unique
profile of fatty acids, tocopherols, squalene, sterols and phenolic
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Eur J Cancer Prevent 2003 ; 12 : 67-75.
16 Charrouf Z, Guillaume D. Secondary metabolites from
Argania spinosa (L.) Skeels. Phytochemistry Rev 2002 ;
1 : 345-54.
1 Le système n’est en régime de
fonctionnement stable ni au plan agroécologique (le nombre d’arbres
diminue), ni au plan économique (il subsiste grâce à un apport
extérieur des émigrés), ni au plan sociologique (la structure
familiale a changé).
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