ARTICLE
Le 4 novembre 1906, lors de la 37e Conférence des psychiatres
allemands à Tübingden, Alois Alzheimer décrivit pour
la première fois un type de démence qui, à l'initiative
de son collègue Emil Kraepelin, devait plus tard être connu
sous le nom de maladie d'Alzheimer (MA). C'est une maladie neurodégénérative
caractérisée par des troubles de la mémoire, puis
du langage, de la reconnaissance et des activités gestuelles. À
début tardif et sporadique dans environ 70 % des cas, à
début précoce dans 30 % des cas, dont environ 1 % de forme
familiale, la maladie d'Alzheimer affecte 5 à 10 % de la population
de plus de 65 ans en France (350 000 cas). Cependant, la prévalence
de cette maladie augmente avec l'âge, premier facteur de risque
pour toucher environ 30 % des sujets de plus de 90 ans. En se basant sur
notre situation démographique actuelle, on peut estimer à
100 000 le nombre de nouveaux cas par an. La maladie d'Alzheimer est donc
un véritable problème socio-économique de santé
publique dans le cadre plus large du vieillissement de la population.
La maladie d'Alzheimer se caractérise du point de vue histologique
par la présence, dans l'amygdale, l'hippocampe et la majorité
du cortex cérébral, de deux types de lésions décrites
initialement par Alois Alzheimer : les plaques séniles, structures
sphériques microscopiques formées d'un cur de protéines
insolubles entouré de prolongement nerveux anormaux, et les dégénérescences
neurofibrillaires. Les plaques séniles sont caractérisées
par un dépôt « amyloïde ». On trouve également
des dépôts amyloïdes vasculaires. Le dépôt
amyloïde, entouré d'un manchon de neurites dystrophiques tau-positif
extracellulaire, est constitué essentiellement de protéine
beta-amyloïde, peptides de 39 à 43 acides aminés adoptant
une structure plissée en feuillets beta les rendant insolubles,
produits du catabolisme d'un précurseur protéique membranaire,
l'APP (amyloid protein precursor). Les dégénérescences
neurofibrillaires sont des enchevêtrements intraneuronaux de protéine
Tau (tubule associated unit) anormalement phosphorylée agencés
sous la forme de filaments en double hélice (paired helical
filaments ou PHF).
Le diagnostic de certitude de la maladie d'Alzheimer repose sur la mise
en évidence des deux types de lésions à l'examen
neuropathologique. Le diagnostic clinique de la maladie d'Alzheimer repose
sur l'histoire de la maladie, l'interrogatoire de l'entourage, l'exploration
neuropsychologique et comportementale et sur l'examen clinique. L'imagerie
est également un élément important du diagnostic.
L'imagerie structurelle (scanner X, IRM) compare les mesures linéaires
et volumétriques des cerveaux de patients et de témoins
tandis que l'imagerie fonctionnelle, SPECT (single photon emission
computer tomography), PET (positron emission tomography), IRM
fonctionnelle et spectroscopie en résonance magnétique,
est utilisée pour rechercher des modifications du flux sanguin
régional, du métabolisme du glucose et des activités
de récepteurs [1]. Ces méthodes sont de plus en plus performantes
mais nécessitent des équipements chers et une haute technicité.
La comparaison entre le diagnostic porté en fin d'évolution
de la maladie et le diagnostic neuropathologique indique un taux d'erreur
de 15 % environ et cela dans les meilleurs centres hospitalo-universitaires
[2]. Les erreurs de diagnostic concernent principalement les autres maladies
neurodégénératives et, chez 30 % des patients, les
pathologies associées, en particulier la pathologie vasculaire.
De plus le diagnostic de la maladie d'Alzheimer à un stade précoce
est plus difficile bien qu'il soit nécessaire pour une prise en
charge thérapeutique du patient et une éducation de sa famille.
C'est en effet souvent l'aggravation de signes cliniques fréquemment
attribués par l'entourage au vieillissement normal qui amène
à consulter.
Les marqueurs périphériques de la maladie d'Alzheimer ont
au moins cinq intérêts : confirmer le diagnostic, aider au
dépistage épidémiologique et déterminer des
sous-groupes de patients, prédire la survenue de la maladie, évaluer
sa progression et la réponse au traitement et faciliter l'étude
des relations cerveau-comportement et la physiopathologie de la maladie
d'Alzheimer [3]. Le marqueur idéal devrait être capable de
détecter une caractéristique physiopathologique fondamentale
de la maladie d'Alzheimer, validé dans des cas de maladie d'Alzheimer
confirmée par neuropathologie et établi par au moins deux
études indépendantes, au moins aussi sensible et spécifique
que le diagnostic clinique (85 et 80 % environ), analytiquement fiable,
simple à réaliser et peu coûteux et enfin non invasif
(analyse réalisée sur du sang, des urines, de la salive
ou des cellules de la paroie buccale) ou faiblement invasif (peau, biopsie
rectale, moelle osseuse ou liquide céphalorachidien). Un tel marqueur
n'existe pas aujourd'hui (tableau
1). Dans cette revue nous présenterons ceux qui s'en approchent
le plus en gardant bien à l'esprit que les qualités que
l'on demande à un marqueur dépendent de son utilisation
(dépistage, prédiction, diagnostic, suivi, étude
physiopathologique...) et que la découverte d'un marqueur dépend
étroitement des progrès de la connaissance de la physiopathologie
de la maladie [4].
Physiopathologie
de la maladie d'Alzheimer
Des modifications du métabolisme du précurseur de la protéine
beta-amyloïde (APP), de la régulation du calcium intracellulaire,
du métabolisme oxydatif et des systèmes membranaires de
transduction du signal ont été impliquées dans la
maladie d'Alzheimer. Il y a actuellement de nombreux arguments en faveur
d'un rôle central de la protéine beta-amyloïde (Abeta)
dans le déclenchement du processus physiopathologique.
Génération et rôle toxique
de la protéine beta-amyloïde
L'Abeta qui s'accumule dans le cerveau des patients atteints de maladie
d'Alzheimer dérive par protéolyse d'un précurseur
(APP) (figure 1). L'APP
peut être protéolysé au niveau de l'acide aminé
N-terminal du domaine Abeta (coupure beta), dans le domaine Abeta (coupure
alpha) et au niveau carboxyterminal du domaine beta (coupure gamma). Plusieurs
isoformes de l'APP dérivant d'un même gène situé
sur le chromosome 21 sont produites par épissage alternatif de
l'ARNm. La forme ayant 695 acides aminés prédomine dans
le cerveau et ne contient pas la séquence inhibitrice des sérine
protéases (inhibiteur de Kunitz). La synthèse de l'APP commence
dans le réticulum endoplasmique pour se poursuivre dans le trans-Golgi,
dans lequel il pourrait être guidée dans sa maturation par
des protéines à huit domaines transmembranaires, les présénilines,
sorte de plateforme de triage des protéines vers la surface cellulaire.
À partir de ce compartiment, l'APP peut suivre deux voies dont
l'équilibre pourrait être sous le contrôle des présénilines.
Via des vésicules sécrétoires, il rejoint
la membrane. Durant ce trajet, il peut être coupé par l'alpha-sécrétase,
soit dans la vésicule, soit au niveau membranaire, puis être
sécrété sous forme d'APP soluble (APPs). L'APP peut
aussi être dirigé vers des organelles « acides »,
différents des lysosomes, dans lesquels l'Abeta est formée
par l'action des beta et gamma-sécrétases, puis sécrétée
dans le milieu. Enfin la voie endosomale et lysosomale permet la dégradation
du fragment carboxyterminal issu de l'action des sécrétases
et de l'APP recyclé depuis la membrane ou provenant directement
de la lumière du Golgi [5].
En fait l'Abeta existe sous une forme longue de 42 acides aminés
(Abeta42) et sous une forme courte de 40 acides aminés
(Abeta40). Dans les formes familiales de maladie d'Alzheimer
précoce, il y a une surproduction de forme Abeta42 qui
est plus neurotoxique, probablement du fait de sa localisation intracellulaire
et de sa plus grande capacité à s'agréger que l'Abeta40
[6].
Des progrès récents ont été réalisés
dans l'identification des activités sécrétases impliquées
dans l'endoprotéolyse de l'APP. L'activité alpha-sécrétase
pourrait être due à une métalloprotéase de
la famille ADAM (a desintegrin and metalloprotease) appelée
TACE (TNFalpha converting enzyme). La surexpression de ADAM 10
dans les cellules HEK 293 (cellules embryonnaires rénales humaines)
a permis de la localiser à la surface cellulaire et sous forme
de proenzyme dans le Golgi. Ceci étaye l'hypothèse d'une
coupure de l'APP à la surface cellulaire et tout au long de la
voix sécrétoire elle-même [7]. La gamma-sécrétase
semble être une aspartyl protéase qui pourrait être
la présénilline elle-même [8, 9]. La beta-sécrétase
ou BACE 5 (beta-site APP cleaving enzyme), est une aspartyl-protéase
récemment identifiée comme étant une protéine
liée à la membrane, de type 1, synthétisée
sous forme d'une proenzyme inactive dans le réticulum endo-plasmatique
[10]. Les activités beta et gamma-sécrétases pourraient
être dues, du moins en partie, à la cathepsine D, qui génère
des peptides Abeta42 et Abeta43, ce dernier étant
ensuite dégradé en six fragments tandis que l'Abeta42
est résistant à la protéolyse [11]. De plus, une
activité de type cathepsine G est libérée dans le
milieu extracellulaire par les astrocytes activés et pourrait être
responsable de la coupure extracellulaire de l'APP. L'implication d'enzymes
appelées caspases et jouant un rôle dans l'apoptose des neurones
qui s'accompagne d'une augmentation de la production d'Abeta a été
récemment montrée [12]. En fait, un cercle vicieux pourrait
s'installer puique l'Abeta42 elle-même induit l'apoptose
des neurones in vitro. La caspase 3 est principalement impliquée.
Le site principal de clivage de l'APP est au niveau de l'acide aminé
720 (VEVD/A) du côté carboxyterminal (cytoplasmique). La
coupure élimine un peptide comportant un site qui diminue la formation
de l'Abeta. De plus, la mutation « suédoise » du gène
de l'APP génère un site de clivage de l'APP par la caspase
6 au niveau du site beta-sécrétase qui augmente la production
d'Abeta. Les caspases dégradent aussi les présénilines
qui sont des inhibiteurs de l'apoptose et les présénilines
mutées dans les formes familiales de maladie d'Alzheimer sont plus
sensibles à la protéolyse par les caspases. Cela explique
l'augmentation d'Abeta42 chez ces patients.
La toxicité de l'Abeta est aussi liée à son interaction
avec le récepteur pour les produits avancés de glycation
(R-AGE), induisant une activation de la production de radicaux libres
[13] ainsi qu'à une activation de la réaction inflammatoire.
Elle inhibe également le système de protéolyse dépendant
de l'ubiquitine en formant un complexe avec la sous-unité 20S du
protéasome entraînant l'accumulation intracellulaire de protéines
ubiquitinylées [14].
Rôle de la protéine Tau
La protéine Tau, qui peut exister sous six isoformes de masse
moléculaire allant de 55 à 68 kd, a pour rôle de stabiliser
les microtubules dans les axones, assurant ainsi le support du transport
axonal. Elle est aussi responsable de la formation des dégénérescences
neurofibrillaires dont les PHF sont les composants principaux. La protéine
Tau qui interagit normalement avec la tubuline contient 2 à 3 phosphates
par molécule (Tau-P) tandis que la protéine Tau dans les
dégénérescences neurofibrillaires en contient 5 à
9 à des sites différents de phosphorylation [15] (figure
2). Cette hyperphosphorylation semble plutôt due à
une diminution de l'activité des phosphatases qu'à une augmentation
de l'activité des kinases. De plus, l'hyperphosphorylation de Tau
s'effectue sur certains sites habituellement non phosphorylés.
Tau hyperphosphorylée est aussi glycosylée et ubiquitinylée
dans les PHF fantômes (PHF qui persistent après la mort du
neurone). Il semble donc qu'un mécanisme de dégradation
des PHF soit initié dans les neurones atteints mais qu'il reste
inefficace. Il a de plus été récemment montré
que la phosphorylation de Tau à certains sites de la molécule
diminue son affinité pour les microtubules et inhibe la formation
des PHF et pourrait être un mécanisme de protection contre
l'agrégation de Tau [16]. Dans le cerveau de sujet atteint de maladie
d'Alzheimer, Tau est 4 à 8 fois plus concentrée que dans
celui de sujet sain, essentiellement sous forme hyperphosphorylée
(Tau-P MA). Tau-P MA s'associe avec Tau-P et avec les protéines
de haut poids moléculaire normalement associées aux microtubules
(HMW-MAP) empêchant leur association avec la tubuline et entraînant
ainsi une déstabilisation des microtubules suivie d'une dégénérescence
et d'une mort neuronale. Celle-ci pourrait être aussi induite par
l'association de la protéine pin-1 (prolyl isomérase) avec
Tau-P MA. La diminution de pin-1 induit un arrêt de la mitose et
l'apoptose. Sa séquestration au niveau des dégénérescences
neurofibrillaires pourrait donc contribuer à la mort neuronale
[17].
Relations entre la protéine beta-amyloïde
et la protéine Tau
Il y a aujourd'hui suffisamment d'arguments pour proposer que les protéines
APP et Tau hyperphosphorylée sont impliquées ensemble dans
des mécanismes de neuroprotection et de « réparation
» du tissu nerveux. Il a été montré que l'APP
protège les neurones contre l'hypoglycémie, l'ischémie,
le déséquilibre calcique et les radicaux libres. Cette activité
protectrice pourrait impliquer la MAP kinase et la phosphorylation de
Tau. De plus celle-ci serait impliquée dans la plasticité
synaptique. Un lien biochimique direct entre APP et Tau-P MA existe par
le fait que l'APPs active les MAP-kinases directement ou par l'intermédiaire
du neuron growth factor (NGF) lui-même ayant probablement
un rôle dans la protection neuronale et la plasticité synaptique
[11] (figure 2). De ce
fait, il est possible que des conditions environnementales ou des défauts
génétiques dans les voies de transduction de ces mécanismes
de protection soient impliqués dans le développement de
la maladie d'Alzheimer. La question de savoir quel est le véritable
facteur initiateur entre Abeta et Tau reste cependant posée. L'APP
favoriserait la formation des PHF par son contenu en chondroïtine
sulfate, Abeta favorise la formation de Tau-P MA et Tau-PHF libéré
par les neurones en dégénérescence faciliterait l'agrégation
de Abeta soluble normalement sécrétée. Ainsi il est
possible que Abeta ou PHF soient produits en conséquence d'un défaut
génétique et interagissent l'un avec l'autre puis déclenchent
la réaction gliale (inflammation, radicaux libres).
Rôle de l'apolipoprotéine E
L'apolipoprotéine E est une glycoprotéine de 35-39 kd
de masse moléculaire constituée de 299 acides aminés
dont le gène situé sur la région Q13.1 du chromosome
19 présente la structure d'un gène inductible. Les trois
allèles fréquents du gène de l'apo E (E2, E3 et E4)
diffèrent par des échanges cystéine-arginine. L'apo
E3 contient une seule cystéine en 112. L'apo E4 contient une arginine
à la place de la cystéine en 112 et l'apo E2 une cystéine
à la place d'une arginine en 158.
L'augmentation de la fréquence de l'allèle 4 de l'apo
E a tout d'abord été mise en évidence chez des patients
atteints de forme familiale de démence de type Alzheimer par l'équipe
de Roses. Nous avons été parmi les premiers à étendre
ce résultat aux sujets atteints de forme sporadique de maladie
d'Alzheimer [18, 19]. De plus l'apparition de la maladie est plus précoce
chez les sujets homozygotes E4/E4. L'augmentation de fréquence
de l'apo E4 a aussi été trouvée dans d'autres maladies
neurologiques [20].
L'apo E joue un rôle dans la clairance plasmatique des lipoprotéines
riches en triglycérides comme ligand du récepteur des LDL
(LDL-R), du LDL-receptor related protein (LRP) et du récepteur
des VLDL. L'apo E est principalement synthétisée dans le
foie, mais aussi dans le système nerveux central (SNC) par les
cellules astrocytaires et les macrophages. Sa synthèse dans le
SNC est augmentée en réponse à une atteinte neuronale,
ce qui permettrait la redistribution locale des produits de dégradation
des lipides et du cholestérol. Dans le cerveau normal, le LRP est
situé principalement au niveau des corps cellulaires des neurones,
des processus dendritiques et des axones proximaux ; le LDL-R est trouvé
au niveau des astrocytes. Dans le cerveau des patients atteints de maladie
d'Alzheimer, les astrocytes expriment fortement le LRP. De plus, celui-ci
est trouvé au niveau des plaques séniles, colocalisé
avec l'apo E. On trouve aussi, au niveau des plaques, des protéases
(trypsine et cathepsine D) et des inhibiteurs de protéases tels
que l'alpha2-macroglobuline et l'alpha1-antichymotrypsine. L'apo E, associée
aux lipides, pourrait rentrer dans le neurone par captage par le LRP et,
incorporée dans un endosome, rejoindre le corps cellulaire via
le système des microtubules.
In vitro, l'apo E4 purifiée se lie beaucoup plus vite
que l'apo E3 purifiée à l'Abeta synthétique. L'apo
E purifiée et l'alpha1-anti-chymotrypsine sont in vitro
des promoteurs de la polymérisation de l'Abeta42, forme
prédominante dans les dépôts amyloïdes, en filaments
amyloïdes. L'apo E4 est environ deux fois plus active que l'apo E3,
elle-même deux fois plus active que l'apo E2. L'association apo
E2-apo E4 inhibe la formation des filaments amyloïdes. Ces données
suggèrent que le dépôt des filaments amyloïdes
dans des régions précises du cerveau dépend de la
disponibilité locale en Abeta42 mais aussi en molécules
promotrices ou « chaperons » comme l'apo E ou l'alpha1-antichymotrypsine.
L'apo E4, du fait de sa grande affinité pour Abeta, pourrait
agir comme point de nucléation pour sa polymérisation. Le
dépôt de Abeta étant cytoxique, il entraînerait
la sécrétion locale d'apo E par les astrocytes instituant
ainsi un cercle vicieux. Par ailleurs, associées aux beta-VLDL,
l'apo E3 augmente et l'apo E4 diminue in vitro la croissance des
neurones. Les deux types de beta-VLDL semblent être internalisés
par l'intermédiaire du LDL-R ou du LRP. Les apos E3 et E4 sans
beta-VLDL n'ont pas d'action. Ces données suggèrent que
le devenir et les effets intracellulaires des différentes isoformes
de l'apo E pourraient jouer un rôle dans le développement
de la DTA.
Les isoformes de l'apo E ne se comportent pas in vitro de façon
identique vis-à-vis de Tau qui, non phosphorylée, se lie
très fortement à l'apo E3 mais pas à l'apo E4. En
revanche, Tau phosphorylée ne se lie ni à l'apo E4, ni à
l'apo E3. Ainsi l'apo E3 (et l'apo E2 ?) protégerait la protéine
Tau contre la phosphorylation et préviendrait la formation de dégénérescences
neurofibrillaires. Une autre hypothèse suggère que l'augmentation
de production d'apo E serait nécessaire à l'élimination
des composés hydrophobes comme les lipides ou l'Abeta par l'intermédiaire
de sa liaison au LRP ou au LDL-R. Le fait que le LRP soit un récepteur
multiligand reconnaissant les complexes alpha2-macroglobuline-protéases
et que de tels complexes soient présents dans les plaques suggère
une compétition entre les complexes apoE-Abeta et alpha2-macroglobuline-protéases
pour leur liaison sur le LRP et leur élimination consécutive
[21].
Un modèle de souris transgénique de maladie d'Alzheimer
exprimant le mutant V717F de l'APP humaine, associé à une
maladie d'Alzheimer familiale précoce, et exprimant l'apo E humaine
(E3 et E4) à des niveaux physiologiques, a permis de montrer que
l'apo E humaine, contrairement à l'apo E de souris, diminue le
dépôt de Abeta [22]. La principale hypothèse avancée
pour expliquer ce résultat est que l'apo E à faible concentration
favoriserait l'élimination de l'Abeta par un transport inverse
à l'image du transport inverse du cholestérol dans l'intima
artérielle [23]. En revanche, une forte expression de l'apo E ne
suffirait pas à éliminer une Abeta produite en excès.
Facteurs de risque génétiques
Formes familiales de la maladie d'Alzheimer
La maladie d'Alzheimer précoce à transmission autosomale
dominante est rare puisque seulement 120 familles sont actuellement identifiées
dans le monde (figure 3).
Les mutations du gène de la préséniline 1 (PS1) (chromosome
1) représentent 30 à 50 % des cas de maladies d'Alzheimer
familiales survenant avant 55 ans. Celles du gène de l'APP sont
très rares (25 familles dans le monde) et déterminent des
maladies d'Alzheimer familiales survenant avant 65 ans. La mise en évidence
d'une de ces mutations a une valeur prédictive positive théorique
de 100 %. Les mutations du gène de la préséniline
2 (PS2) ont été décrites dans seulement deux familles
avec des âges d'apparition de la maladie d'Alzheimer variant de
40 à 80 ans. La recherche de ces mutations doit être limitée
aux sujets de la famille des malades [3].
Formes sporadiques de la maladie d'Alzheimer
* L'apolipoprotéine E
Il est maintenant bien établi que le polymorphisme de l'apo E
est associé à la maladie d'Alzheimer. Deux méta-analyses
récentes ont permis de préciser que chez les sujets caucasiens
E3/E4 de plus de 65 ans, le risque est de 3 et chez les E4/E4 de 15 [24,
25] (figures 4
et 5). Le risque associé au génotype E4/E4
est très fort chez les sujets présentant une forme précoce
(odds ratio : OR = 61). Cependant, jusqu'à 50 % des sujets E4/E4
qui vivent jusqu'à 80 ans ne développent pas de maladie
d'Alzheimer. Cela est à rapprocher des études in vitro
qui ont montré que l'apo E, aux concentrations mesurées
dans le LCR, protège les neurones de la protéine beta-amyloïde,
tandis que de plus fortes concentrations entraînent une cytotoxicité
accrue [26]. De plus, il existe une plus forte expression de l'allèle
E4 que de l'allèle E3 dans le cerveau des patients avec une maladie
d'Alzheimer par comparaison aux sujets sans maladie d'Alzheimer ; inversement,
chez les patients E3/E2, l'allèle E2 est relativement moins exprimé
que chez les témoins. Par ailleurs, plusieurs polymorphismes dans
les zones de régulation de l'expression du gène de l'apo
E ont été récemment mis en évidence [27-29].
Trois polymorphismes ( 491 A/T, 427 T/C, 219 G/T)
définissent des haplotypes régulant l'expression du gène
de l'apo E de 60 à 180 % dans des cellules d'hépatomes transfectées
[28]. Plusieurs études ont montré une relation entre ces
polymorphismes et la maladie d'Alzheimer [30-32]. Plus précisément,
l'haplotype 427 C/ 491 A augmente de 18 fois le risque de
maladie Alzheimer chez des sujets espagnols non E4 [33].
Il apparaît donc intéressant de déterminer ces polymorphismes
chez les patients et les témoins inclus dans des études
biocliniques afin de mieux définir les classes de risque et les
classes de sensibilité à de nouvelles thérapeutiques.
Le génotypage de l'apo E n'est pas indiqué chez les sujets
asymptomatiques. Il doit être considéré comme un complément
au diagnostic clinique de maladie d'Alzheimer chez un sujet dément,
chez lequel la découverte d'un allèle epsilon4 à
une valeur prédictive positive de 94 à 98 %. Son intérêt
est plus grand au début de la maladie d'Alzheimer, lorsque le diagnostic
clinique est moins sûr. Dans ce cas, la découverte d'un allèle
epsilon4 ajoute au moins 5 à 10 % de sûreté au diagnostic
[3].
* L'alpha-2 macroglobuline
L'alpha-2-macroglobuline, un inhibiteur de protéases, a été
impliquée dans la maladie d'Alzheimer du fait de sa capacité
à favoriser l'élimination et la dégradation de l'Abeta.
En appliquant la stratégie du gène candidat aux différents
ligands du LRP, Blacker et al. [34] ont montré qu'une délétion
au niveau de l'exon 8 du gène de l'alpha2-macroglobuline (chromosome
12p), désignée alpha2-macroglobuline-2, confère un
risque de 3,56 indépendant de celui lié à l'apo E4.
Ainsi l'alpha2-macroglobuline, le récepteur de l'alpha2-macroglobuline
(LRP1) et les gènes de deux autres ligands du LRP, l'apo E et l'APP
sont liés au risque génétique de maladie d'Alzheimer,
ce qui suggère que ces protéines pourraient participer en
commun à la pathogénie de la maladie [31]. Un autre polymorphisme
du gène de l' alpha2-macroglobuline, Val1000 (GTC)/Ile1000 (ATC),
a été étudié chez 566 patients avec une maladie
d'Alzheimer et 359 témoins. Le génotype G/G (7 % chez les
témoins et 12 % chez les patients) en association avec l'apo E4
est associé à un risque de 9,68 pour la maladie d'Alzheimer
[35]. Ces résultats demandent à être confirmés
par d'autres études.
* Marqueurs sur le chromosome 12q
Plusieurs études ont mis en évidence une liaison entre
l'allèle de 91 paires de bases du locus D12S1045 situé dans
la région télomérique du chromosome 12q et la maladie
d'Alzheimer. Une étude réalisée sur des maladies
d'Alzheimer certaines a montré que, chez les patients porteurs
de cet allèle, la maladie d'Alzheimer débute 4 ans plus
tôt et la survie est diminuée de 4 ans [36].
* L'interleukine 6
Le processus inflammatoire local entourant la plaque amyloïde participe
à la progression et à l'accélération de la
dégénérescence neuronale de la maladie d'Alzheimer.
L'interleukine 6 (IL6) pourrait être impliquée dans ce phénomène.
Le gène de l'IL6 est localisé sur le chromosome 7p21. L'allèle
C du polymorphisme du nombre de tandem repeat du gène de
l'IL6 est associé à une activité plus faible de la
cytokine chez l'homme. Une étude menée chez 102 patients
atteints de maladie d'Alzheimer et 191 sujets témoin montre que
l'allèle C retarde l'apparition de la maladie d'Alzheimer et est
associé à un risque diminué de maladie d'Alzheimer
(OR = 0,6). Le rôle de ce polymorphisme doit être précisé
car il est situé dans une région qui ne semble pas modifier
la fonction du gène [37].
* La cathepsine D
La cathepsine D est une protéase intracellulaire ayant une activité
de type beta-sécrétase. Un polymorphisme exonique du gène
de la cathepsine D (Ala/Val en 224) modifie l'activité de l'enzyme.
L'allèle T est plus fréquent chez les patients atteints
de maladie d'Alzheimer (14,2 %) que chez les sujets témoins (6,7
%). Ses porteurs ont un risque de développer une maladie d'Alzheimer
augmenté de 2,4 fois. Associé à l'apo E4, l'allèle
T augmente le risque de maladie d'Alzheimer par 5,9 [38].
Marqueurs dans le liquide
céphalorachidien
Le liquide céphalorachidien (LCR), une fois sécrété
par les plexus choroïdes, entre en contact direct avec le cerveau.
La concentration dans le LCR des substances qui ne traversent pas la barrière
hématoméningée est le reflet de leur concentration
dans le SNC. Les marqueurs de la maladie d'Alzheimer dans le LCR doivent
être en rapport avec la physiopathologie moléculaire de la
maladie. On distingue les marqueurs liés aux plaques séniles,
principalement Abeta42, et ceux liés à la dégénérescence
neurofibrillaire, principalement Tau et les autres marqueurs comme ceux
de l'altération de la fonction synaptique [39].
La protéine Tau
De très nombreuses études ont été consacrées
à l'évaluation de l'intérêt du dosage de Tau
dans le LCR comme élément du diagnostic et du suivi de la
maladie d'Alzheimer sporadique. L'interprétation des résultats
doit tenir compte des techniques de dosage. La plupart des études
ont utilisé un dosage commercialisé de type Elisa sandwich
avec deux anticorps monoclonaux anti-Tau. Ces anticorps reconnaissent
les différentes isoformes de Tau indépendamment de leur
phosphorylation et c'est donc Tau total qui est dosé [40]. Depuis
l'étude initiale de Vandermeeren en 1993, plus de 10 études
incluant plus de 1 000 patients atteints de maladie d'Alzheimer et témoins
ont été réalisées (tableau
2). Elles montrent une sensibilité d'environ 70 % et une
spécificité de 90 % vis-à-vis des témoins
sans maladie neurologique. En revanche, Tau est augmenté dans le
LCR chez environ 25 % des patients ayant une maladie neurologique, le
plus souvent de type inflammatoire ou neurodégénérative,
mais aussi chez une minorité de patients atteints de démence
fronto-temporale ou de démence vasculaire (tableau
3). Cependant, la sensibilité et la spécificité
de Tau dans le LCR varient en fonction de la population étudiée
bien que son augmentation soit très précoce, en particulier
chez les patients ayant l'allèle 4 de l'apo E, et qu'une faible
augmentation avec l'âge soit notée chez les témoins
[41]. Le manque de spécificité est probablement dû
au fait que le LCR contient peu de formes phophorylées, que les
anticorps reconnaissent Tau totale et que Tau du LCR pourrait provenir
en majorité de l'atteinte axonale et peu des dégénérescences
neurofibrillaires. L'utilisation d'anticorps spécifiques de Tau
phosphorylée devrait permettre d'augmenter la spécificité
du dosage de Tau [42]. Un travail important a confirmé l'intérêt
du dosage de Tau dans le LCR en pratique quotidienne chez des patients
suivis pendant un an [43]. Parmi les 407 patients atteints de maladie
d'Alzheimer, 192 bénéficièrent d'un second dosage
de Tau dans le LCR. La spécificité, au seuil de 302 pg/ml,
était de 95 % et la sensibilité de 93 % pour distinguer
patients atteints de maladie d'Alzheimer et témoins et respectivement
de 96 et 74 % pour patients atteints de maladie d'Alzheimer versus
patients atteints de dépression. Il n'y avait pas de corrélation
entre la concentration de Tau dans le LCR et la gravité, l'ancienneté
ou l'évolution de la démence. Les valeurs initiales de Tau
étaient significativement corrélées à celles
mesurées à 1 an [43]. Cette stabilité des concentrations
de Tau dans le LCR a été retrouvée dans d'autres
études sur 2 ou 3 ans [44, 45]. De plus, l'augmentation de Tau
dans le LCR pourrait précéder l'apparition des signes cliniques
de démence [46]. Enfin, le pouvoir discriminant de Tau est plus
élevé chez les sujets de moins de 70 ans [47].
La protéine beta-amyloïde
L'intérêt de la détermination de la concentration
en Abeta dans le LCR pour confirmer un diagnostic clinique de maladie
d'Alzheimer réside dans le fait que, par définition, tous
les patients atteints de maladie d'Alzheimer présentent une accumulation
de cette protéine dans le cerveau. Seulement 10 % de l'Abeta du
LCR est de l'Abeta42, ce qui explique que les études
ayant dosé l'Abeta totale aient été négatives.
Les études plus récentes utilisant des anticorps spécifiques
de Abeta42 ont curieusement montré une diminution de
Abeta42 dans le LCR des patients par rapport à des témoins
sans maladie neurologique avec une sensibilité proche de 100 %
et une spécificité d'environ 65 % vis-à-vis des sujets
témoins et des sujets avec d'autres maladies neurologiques. L'Abeta42
n'est pas diminuée dans le LCR des patients atteints de maladies
neurologiques sans démence tandis que la diminution est plus marquée
chez les sujets apo E4 (figure
6) [40, 41]. Une explication de la réduction de Abeta42
dans le LCR est que la majorité de la protéine sécrétée
est retenue dans le cerveau.
L'association protéine Tau-protéine
beta-amyloïde
La mesure simultanée de Tau et Abeta42 dans le même
échantillon de patients atteints de maladie d'Alzheimer permet
d'augmenter la spécificité et la sensibilité du marqueur
jusqu'à environ 90 % vis-à-vis des LCR de sujets témoins
[48, 49] (tableau 4).
Cependant, la spécificité est plus faible lorsque l'on compare
les patients atteints de maladie d'Alzheimer avec les sujets déments
sans maladie d'Alzheimer. L'interprétation des résultats
est améliorée si l'on prend en compte le génotype
de l'apo E qui influence le niveau de l'Abeta42. L'utilisation
du rapport Abeta40 sur Abeta42 et de Tau dans le
LCR permet d'augmenter la spécificité du test vis-à-vis
des patients sans maladie d'Alzheimer [50] (figure
7).
L'association protéine Tau-récepteur
soluble de l'interleukine 6
Plusieurs arguments sont en faveur d'une implication de l'IL6 et de
ses récepteurs dans la physiopathologie de la maladie d'Alzheimer.
L'IL6 a été retrouvée précocement dans les
plaques sans neurite. Une étude récente a montré
que la gp130 soluble (sgp130) était un bon facteur discriminant
de la maladie d'Alzheimer. Associé au dosage de Tau dans le LCR,
sgp130 permet d'obtenir une sensibilité de 92 % et une
spécificité de 90 % pour le diagnostic de maladie d'Alzheimer
vis-à-vis de témoins sans maladie neurologique [51]. Cependant,
cette étude demande à être confirmée.
Les autres marqueurs dans le LCR
Parmi les nombreux autres marqueurs évalués dans le LCR
de patients atteints de maladie d'Alzheimer [52], nous citerons les NTP
(neuronal thread protein) de 21 et de 41 kd. Le dosage de cette
dernière a permis d'obtenir une sensibilité de 62 % et une
spécificité de 100, 98 et 84 % vis-à-vis des témoins,
des patients parkinsoniens et des patients atteints de sclérose
en plaque dans une étude qui reste à confirmer [53]. Le
dosage simultané de NTP et de Tau permettrait d'augmenter la spécificité
à 93 % pour une sensibilité à 63 % pour la distinction
entre patients atteints de maladie d'Alzheimer et témoins sains
[54]. L'étude des différentes formes glycosylées
de l'acétyl cholinestérase pourrait aussi être intéressante
bien que sa réalisation par chromatographie d'affinité ne
soit pas simple [55].
Autres marqueurs
D'autres tentatives ont été faites dans le plasma ou dans
des cellules sanguines pour mettre en évidence des marqueurs de
la maladie d'Alzheimer. Cependant, à ce jour, aucun de ces paramètres
ne satisfait aux critères demandés pour un bon marqueur,
en particulier la confirmation des résultats pour plusieurs études
indépendantes. Parmi les études réalisées
sur les cellules, celles concernant les isoformes de l'APP dans les plaquettes
sanguines méritent d'être citées. En effet, l'épissage
alternatif du gène de l'APP produit une famille de protéines
exprimées dans tous les tissus. Les plus fortes concentrations
sont retrouvées dans le cerveau et les plaquettes qui contiennent
plus de 95 % de l'APP circulante. Dans ces dernières, seulement
10 % de l'APP est intacte. Les plaquettes et les neurones présentent
des similitudes bien qu'ils ne proviennent pas du même tissus embryologique.
Un article récent [56] montre que le rapport entre l'APP 130
kd et l'APP 106-110 kd, estimé par PAGE-SDS et immunotransfert,
est diminué dans les plaquettes de patients atteints de maladie
d'Alzheimer (0,31 ± 0,15 versus 0,84 ± 0,2). De plus
la valeur de ce rapport est négativement corrélée
à la gravité de la démence et au déclin des
facultés cognitives [57]. En revanche les rapports des transcrits
ne sont pas modifiés. Cependant, cette approche pourrait être
limitée par la difficulté d'obtenir des plaquettes non activées
chez des sujets âgés, qui rend la valeur du rapport APP 150/APP
110-106 dépendante de la technique de prélèvements.
En effet, des résultats similaires ont été trouvés,
mais avec une valeur de ce rapport différente [58].
CONCLUSION La
recherche d'un marqueur biologique qui pourrait aider à prédire
ou à diagnostiquer la maladie d'Alzheimer est un champ d'étude
qui doit s'enrichir de la meilleure compréhension de la physiopathologie
de cette maladie. Les tentatives de trouver un profil biologique associant
des marqueurs ayant des spécificités et des sensibilités
différentes montrent que cette voie est certainement prometteuse,
du moins dans le cas de la maladie d'Alzheimer sporadique. Il est bien évident
que le profil biologique de maladie d'Alzheimer devra être utilisé
conjointement à l'imagerie quantitative et à l'évaluation
clinique et neurocomportementale du patient [4]. La découverte de
marqueurs spécifiques et sensibles pourrait aussi bénéficier
de l'approche gène-candidat du fait du caractère polygénique
de la maladie d'Alzheimer sporadique. Enfin, ce ou ces marqueurs devront
être évalués tant sur le plan analytique que sur le
plan épidémiologique par des études multicentriques
comme cela vient d'être réalisé pour l'association Tau-Abeta42
[49]. REFERENCES
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