ARTICLE
Les
maladies cardiovasculaires constituent la principale cause de mortalité
chez les femmes ménopausées dans les pays développés
[1]. Des études d'observation ont suggéré que le traitement
hormonal substitutif de la ménopause (THS) diminuait le risque coronaire
[2-4]. Cependant, le premier essai de prévention secondaire de l'infarctus
du myocarde (HERS) montre que l'utilisation d'strogènes conjugués
équins et d'acétate de médroxy-progestérone
pendant quatre ans n'a aucun effet bénéfique [5]. Dans cette
étude, les événements cliniques sont augmentés
au cours de la première année de traitement puis diminuent
pendant les années suivantes. Cet excès de risque observé
au début du traitement pourrait être attribué à
un effet pro-thrombogène à court terme.
L'effet thrombogène des strogènes oraux a été
montré, il y a plus de trente ans, chez des hommes participant
à un essai de prévention secondaire de l'infarctus du myocarde
et recevant 2,5 ou 5 mg d'strogènes conjugués équins
par jour [6]. Une augmentation du risque de thrombose veineuse a ensuite
été retrouvée chez les femmes ménopausées
recevant des doses plus faibles d'strogènes [7, 8]. L'impact
des différents traitements hormonaux substitutifs (THS) sur l'hémostase
reste insuffisamment connu, mais les premiers essais randomisés
ont récemment permis d'établir certains faits importants.
L'hémostase est un système complexe faisant appel aux
plaquettes, aux cellules endothéliales vasculaires et aux protéines
de la coagulation (figure
1). Le processus de la coagulation est normalement initié dans
les compartiments extravasculaires en cas de brèche dans le vaisseau.
Il existe un équilibre entre la formation du caillot et sa dégradation
(fibrinolyse). Les thromboses sont la conséquence d'une activation
de l'hémostase. L'excès de facteurs pro-coagulants, la diminution
de leurs inhibiteurs et du potentiel fibrinolytique favoriseraient leur
survenue. Nous synthétisons ici les connaissances dans le domaine
du THS et de l'hémostase (tableau
I) en montrant que les résultats observés sur les marqueurs
biologiques sont cohérents avec les données cliniques du
risque veineux et artériel [9].
THS et coagulation
Les marqueurs biologiques du risque thrombotique ont fait l'objet d'une
recherche intense ces dernières années, mais leur validation
clinique pose souvent problème. L'absence de consensus sur ces
marqueurs intermédiaires n'a pas facilité l'évaluation
des THS dans le domaine de la thrombose.
Fibrinogène et facteur VII
Le fibrinogène et le facteur VII ont été étudiés
dans de nombreuses études de cohorte prospective sur le risque
d'infarctus du myocarde [10]. Une augmentation du fibrinogène plasmatique
est un puissant prédicteur du risque coronarien indépendamment
des autres facteurs de risque cardiovasculaire [11-13]. L'intérêt
du facteur VII n'a pas été confirmé et sa mesure
comme marqueur intermédiaire du processus thrombotique artériel
a été remise en cause [14-17].
Des données d'observation ont montré que le fibrinogène
et le facteur VII augmentaient au moment de la ménopause et que
l'utilisation d'un THS pouvait inverser cet effet [18]. Ce résultat
n'a pas été totalement confirmé par les essais randomisés.
Les strogènes seuls diminuent légèrement le
taux plasmatique de fibrinogène [19, 20] ou sont sans effet [21,
22]. Le facteur VII est également peu ou pas modifié [21,
23, 24]. L'adjonction d'un progestatif et la voie d'administration des
strogènes (orale versus transdermique) n'interviennent
pas [24, 26].
Inhibiteurs
Les déficits congénitaux en antithrombine, protéine
C et protéine S augmentent le risque de thromboses veineuses [27-30].
L'impact du THS sur l'activité de l'antithrombine plasmatique a
été le plus étudié. Des essais randomisés
ont montré une diminution de l'antithrombine chez les femmes recevant
des strogènes oraux seuls [23, 31] ou associés à
un progestatif [24]. Le caractère dose-dépendant de cet
effet a été montré avec les strogènes
conjugués équins [31]. Toutefois, l'ajout d'un progestatif
peut aussi annuler cet effet [23]. Ces résultats divergents pourraient
être dus au type de progestatif utilisé et/ou à la
durée des essais. La voie d'administration des strogènes
est là aussi importante à prendre en compte car les strogènes
transdermiques n'ont pas ou peu d'effet sur l'activité antithrombine
[24, 32-34].
Le système de la protéine C est encore peu étudié.
La concentration de protéine C n'est pas modifiée par le
THS quelle que soit la voie d'administration des strogènes
et la présence ou non d'un progestatif [20, 23-25, 31-33]. Plusieurs
essais ont montré une diminution de la protéine S totale
chez les femmes recevant des strogènes oraux [23, 31, 35]
mais sa signification reste discutée. Par ailleurs, il n'existe
aucun essai contrôlé concernant l'impact du THS sur la résistance
à la protéine C activée. Dans une étude transversale,
la prise d'un THS par voie orale est associée à une augmentation
de la résistance à la protéine C activée,
alors que la voie transdermique n'a pas d'effet [36]. Cette anomalie plasmatique
induite par les strogènes [37, 38] pourrait être impliquée
dans l'augmentation du risque de maladie thromboembolique veineuse observée
chez les femmes prenant un contraceptif oral.
Marqueurs d'activation
L'augmentation de marqueurs de l'activation de la coagulation dans le
sang circulant peut témoigner d'un état pré-thrombotique
(figure 2).
Le fragment F1 + 2 de la prothrombine est le peptide d'activation le
plus étudié. Il reflète le taux de conversion de
la prothrombine en thrombine. Il s'agit d'un marqueur reproductible et
validé dans la maladie thromboembolique veineuse [39]. La concentration
de F1 + 2 augmente chez les femmes recevant des strogènes
oraux et cet effet est dose-dépendant [31]. L'utilisation d'un
progestatif ne modifie pas les résultats [23, 24, 40]. Cette activation
de la coagulation concerne uniquement les strogènes administrés
par voie orale. Elle n'est pas observée chez les femmes recevant
des strogènes par voie transdermique [22, 24]. Cet effet
est attribué au premier passage hépatique des strogènes,
mais son mécanisme exact reste à élucider.
L'impact du THS sur les autres marqueurs d'activation de la coagulation
est moins documenté. La mesure des complexes thrombine-antithrombine
permet d'évaluer la quantité de thrombine neutralisée
par son inhibiteur physiologique. Ce marqueur a une durée de vie
courte dans le plasma ce qui limite son intérêt en pratique.
Le THS (strogènes seuls ou associés à un progestatif)
ne semble pas modifier les concentrations plasmatiques des complexes thrombine-antithrombine
[21, 23].
Le dosage du fibrinopeptide A permet d'évaluer la transformation
du fibrinogène en fibrine, mais cette mesure est elle aussi soumise
à une forte variabilité intra-individuelle. Une augmentation
dose-dépendante de ce marqueur a été rapportée
chez les femmes utilisant des strogènes conjugués
équins [31], alors que dans un autre essai aucun effet significatif
n'a été observé [26].
La fibrine soluble dans le plasma peut aujourd'hui être quantifiée
de manière reproductible et une augmentation de ce paramètre
a été récemment rapportée dans un essai randomisé
concernant l'effet des strogènes oraux associés à
un progestatif [40].
THS et fibrinolyse
Une diminution de la fibrinolyse est associée à une augmentation
du risque artériel, mais le caractère indépendant
de cette relation n'a pas été clairement montré [14].
Comparé aux facteurs de la coagulation, l'effet des différents
THS sur le système fibrinolytique a été moins étudié.
Certains faits sont cependant clairement établis.
PAI-1 et t-PA
La lyse des dépôts de fibrine est assurée par la
plasmine, l'enzyme actif dérivé du plasminogène.
Le t-PA (tissue plasminogen activator) est le principal activateur
du plasminogène. Il est contrôlé par un puissant inhibiteur,
le PAI-1 (plasminogen activator inhibitor-1). Dans le plasma, les
concentrations de t-PA et de PAI-1 varient dans le même sens car
la concentration de t-PA reflète principalement la concentration
de complexes t-PA-PAI (proportionnelle à la concentration de PAI-1).
Une diminution importante du PAI-1 est bien établie chez les
femmes recevant des strogènes oraux seuls ou associés
à un progestatif [21-24, 40, 41]. Elle s'accompagne d'une diminution
de la concentration en t-PA et d'une augmentation du potentiel fibrinolytique
[21-24, 40]. Ces modifications sont retrouvées avec les strogènes
oraux mais pas avec les strogènes transdermiques [22, 24,
32, 42]. Elles sont probablement dues à une augmentation de la
clairance hépatique du PAI et du t-PA [43].
Marqueurs d'activation
Une activation de la fibrinolyse peut être détectée
dans le plasma en mesurant les complexes plasmine-antiplasmine, les produits
de dégradation de la fibrine et les D-dimères. Les données
actuelles montrent des concentrations de D-dimères augmentées
[22, 40] ou peu modifiées [20, 21, 24] chez les femmes recevant
des strogènes oraux seuls ou associés à un
progestatif. En revanche, la voie transdermique n'a pas d'effet sur la
concentration de D-dimères [22, 24]. La concentration des complexes
plasmine-antiplasmine ne semble pas subir l'influence du THS quelle que
soit la forme du traitement [21-23].
Autres marqueurs
L'endothélium possède d'importantes fonctions dans l'équilibre
coagulo-fibrinolytique mais aussi dans la régulation du tonus et
de la perméabilité vasculaire. Les molécules d'adhésion
cellulaire jouent un rôle important dans le processus de l'athérogénèse.
Une augmentation plasmatique des formes solubles de ces molécules
d'adhésion est un facteur de risque coronarien qui peut être
réduit par l'association strogène-progestérone
[44]. Le THS pourrait ainsi intervenir à une étape précoce
de l'athérogénèse. La cellule endothéliale
synthétise également des molécules intervenant dans
le processus de l'hémostase, comme le facteur Willebrand ou la
thrombomoduline.
La thrombomoduline, récepteur membranaire, joue un rôle
clé dans l'activation de la protéine C. Cependant la signification
de sa forme soluble n'est pas clairement établie. Il existe très
peu d'essais publiés sur l'influence du THS vis-à-vis de
la concentration de thrombomoduline. La thrombomoduline soluble diminue
chez les sujets prenant un THS par voie orale [45, 46] alors que la voie
transdermique ne semble pas avoir d'effet [42].
Concernant le facteur Willebrand, les résultats
des essais sont discordants. Dans deux essais, la concentration de facteur
Willebrand n'est pas modifiée lors de la prise d'un THS par voie
orale ou transdermique [22, 24]. En revanche, la concentration de facteur
Willebrand augmente dans le cas d'un traitement par voie orale [46] ou
diminue lorsque la voie est transdermique [42].
Le TFPI (tissue factor pathway inhibitor) et le TAFI (thrombin
activable fibrinolysis inhibitor) pourraient aussi jouer un rôle
important dans la survenue des thromboses [47, 48]. À ce jour,
l'influence du THS sur ces inhibiteurs n'a presque pas été
étudiée. Le TFPI est réparti de façon complexe
dans l'organisme (formes libres ou associées aux lipoprotéines
et à la surface des cellules endothéliales vasculaires)
ce qui rend l'interprétation des dosages plasmatiques difficile.
CONCLUSION
Les strogènes administrés par voie orale induisent
une activation de la coagulation qui peut être ou ne pas être
compensée par une augmentation du potentiel fibrinolytique. Les
strogènes transdermiques sont plus neutres vis-à-vis
de l'hémostase (tableau
I). Les progestatifs ne semblent pas modifier de façon importante
les effets des strogènes sur la coagulation. Ces premiers
résultats ont été établis le plus souvent
dans des essais de courte durée et les effets à long terme
des différents THS sont inconnus. De plus, les facteurs génétiques
n'ont pas été pris en compte.
L'hypercoagulabilité induite par les strogènes oraux
peut expliquer en partie l'augmentation du risque de thrombose veineuse
chez les femmes recevant un THS. Les résultats cliniques et biologiques
sont très cohérents. L'absence d'effet substantiel des strogènes
non oraux sur l'hémostase suggère que la voie transdermique
est mieux tolérée vis-à-vis du risque thrombotique
que la voie orale. Cette différence est attribuée au premier
passage hépatique des strogènes. Ce bénéfice
n'est cependant toujours pas montré cliniquement.
L'augmentation du risque de thrombose artérielle observée
précocement dans les premiers essais de prévention américains
peut également s'expliquer en partie par les effets thrombogènes
des strogènes oraux. Le meilleur THS au plan cardiovasculaire
devrait ne pas modifier l'équilibre coagulolytique tout en ayant
des effets protecteurs à long terme sur la paroi vasculaire. Les
strogènes administrés par voie transdermique paraissent
les mieux placés et l'on attend leur évaluation clinique
dans le domaine de la thrombose.
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