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«Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement...
» écrivait Boileau, il y a plus de 300 ans. La plupart
des sciences qui se sont développées depuis le xviie
siècle ont suivi, volontairement ou non, ce principe. Elles
ont adopté une terminologie qui, à défaut d'être
accessible à un large public, est précise et permet aux
spécialistes de chaque discipline de se comprendre sans trop d'ambiguïtés.
La virologie est une discipline récente mais son unité conceptuelle
a été instituée d'emblée par la définition
même des virus, telle qu'elle a été énoncée
au début des années 1960 [1, 2]. On pourrait donc s'attendre
à ce qu'elle bénéficie d'une nomenclature bien structurée
et d'usage bien codifié. Il n'en est rien et il faut admettre que
notre discipline a pris quelque retard en la matière. Certes, il
est facile de trouver des circonstances atténuantes. L'évolution
rapide des connaissances, l'implication d'un nombre croissant de virus
dans tous les domaines de la biologie et de la médecine ont imposé
d'autres priorités scientifiques que la mise en place et l'usage
raisonné d'un vocabulaire spécifique. Par ailleurs, une
nomenclature précise suppose une classification des virus tout
aussi précise ; or, la taxinomie virale (le terme synonyme de taxonomie
est aussi utilisé mais son emploi est déconseillé
par le Robert) a quelque peu erré avant d'atteindre la forme
que nous lui connaissons aujourd'hui. Il est sans doute temps maintenant
de fixer quelques règles communes de nomenclature et d'essayer
de les suivre ; le discours virologique ne pourra qu'y gagner en rigueur,
compréhension et crédibilité.
La classification des virus des bactéries les phages
, des plantes et des animaux s'est initialement fondée sur
des propriétés biologiques telles que le tropisme pour un
hôte, un tissu ou une cellule donnée, le pouvoir pathogène
chez l'hôte, des propriétés épidémiologiques
particulières. On a ainsi distingué les phages des virus
animaux et des virus végétaux. On a parlé, par exemple,
de l'ensemble des virus des hépatites et créé le
groupe des arbovirus qui rassemblait des virus très différents
sur le plan structural mais tous transmis par les arthropodes, insectes
en particulier (arthropod-borne virus). Devant les
difficultés soulevées par une classification aussi disparate
et avec une meilleure connaissance de la nature des virus, la priorité
a été donnée aux propriétés structurales
et biochimiques des particules virales, encore appelées virions.
Les critères majeurs pris en compte ont été, pendant
plusieurs décennies, la nature de l'acide nucléique, la
symétrie de la capside, la présence d'une enveloppe, le
nombre de capsomères pour les capsides à symétrie
cubique ou le diamètre de la nucléocapside pour les capsides
à symétrie hélicoïdale. Plus récemment,
l'analyse moléculaire fine du génome viral, incluant la
détermination de sa séquence nucléotidique et de
sa stratégie d'expression, a pris une place prépondérante.
Reléguant au second plan les propriétés biologiques,
les propriétés structurales et biochimiques ont permis de
regrouper des virus par un ensemble de caractères communs les distinguant
d'autres groupes de virus. Ces regroupements sont supposés correspondre
à une relation phylogénétique entre les virus du
groupe, qui dériveraient ainsi tous d'un ancêtre commun.
Les différents niveaux hiérarchiques de ces regroupements
sont, par ordre décroissant, l'ordre, la famille, la sous-famille,
le genre, l'espèce. Au-delà de l'espèce, on trouve
le type, le sous-type, le variant et la souche, point ultime correspondant
sur le plan opérationnel à une population clonale de virus
tous identiques. La notion d'isolat s'applique à un mélange
de souches obtenu par culture d'un échantillon biologique et ne
s'intègre donc pas directement dans ce schéma de classification.
Il faudra sans doute prochainement, devant l'importance prise par certains
virus non cultivables, créer la notion d'amplifiat, population
virale virtuelle caractérisée par un mélange de fragments
d'ADN obtenus par amplification génique à partir d'un échantillon.
Le terme de quasi-espèce, rendu extrêmement populaire grâce
au virus de l'immunodéficience humaine et au virus de l'hépatite
C, doit être lui aussi situé en marge de la classification
: il désigne un ensemble de souches d'une même espèce
en équilibre dynamique au sein d'un organisme infecté.
Parallèlement à la classification, le Comité
international de taxinomie virale (ICTV) a défini une nomenclature
[3]. Les noms d'ordre sont construits avec le suffixe
-virales, ceux de famille avec le suffixe -viridæ,
ceux de sous-famille avec le suffixe -virinæ, ceux de genre
avec le suffixe -virus. Les noms latins ainsi définis doivent
s'écrire en italique, avec une majuscule, sans accent et sont invariants
: l'ordre des Mononegavirales, la famille des Retroviridæ,
la sous-famille des Betaherpesvirinæ, le genre des Enterovirus.
L'usage, pour les noms de famille, de formes francisées construites
avec le suffixe -viridés ne paraît pas très pertinent
: il n'a jamais été appliqué qu'aux noms de famille,
laissant innominés les niveaux hiérarchiques sous-jacents
; il crée une particularité locale face à un nom
latin qui paraît bien consensuel ; il introduit des accents, difficiles
à gérer, à l'époque de l'Internet, avec des
claviers de machine à écrire internationaux. La crainte
de paraître pédant ou la méconnaissance de la nomenclature
expliquent quelques réticences à utiliser les noms latins
: couramment, on préfère souvent dire la famille des flavivirus
plutôt que la famille des Flaviridæ ou les Flaviviridæ,
et cela peut être accepté dans le sens de famille (niveau
taxinomique précis) contenant des flavivirus (au sens de nom courant).
En revanche, le terme isolé de flavivirus est ambigu, pouvant désigner
la famille des Flaviviridæ, un de ses genres, les Flavivirus,
ou un groupe de virus non classés de cette famille.
Il n'y a malheureusement pas de consensus pour les noms d'espèce
en virologie. On peut regretter l'absence d'un nom latin universellement
reconnu qui prolongerait la terminologie des niveaux de classification
supérieurs et qui serait en harmonie avec les autres disciplines
microbiologiques : Escherichia coli, Candida albicans, Plasmodium
falciparum ont le mérite d'être des termes parfaitement
utilisés et compris par les biologistes du monde entier. Une éphémère
nomenclature latine est pourtant apparue à la fin des années
1970 mais, peu utilisée, elle est tombée en désuétude
: qui se souvient encore que Herpesvirus hominis et Herpesvirus
varicellæ désignaient respectivement le virus de l'herpès
et le virus de la varicelle et du zona ? C'est donc le nom courant, propre
à chaque langue, qui est en usage. Ce dernier s'inspire en général
de la maladie qu'il provoque chez son hôte : le virus de la rougeole,
le virus de la fièvre aphteuse, le virus de la mosaïque du
tabac. Du fait de la prééminence de l'anglais dans les communications
scientifiques, les noms courants dans cette langue sont parfois considérés
comme des dénominations internationalement reconnues. Cela pose
évidemment des problèmes de prononciation, d'orthographe
et parfois de compréhension, car il faut se méfier des faux
amis : rubeola est synonyme de measles (la rougeole) et
non pas de rubella (la rubéole). L'absence de cadre précis
pour la nomenclature des espèces virales tourne parfois à
la cacophonie : les virus de l'herpès de type 1 et de type 2 (un
accent à herpès car il s'agit de la maladie) peuvent aussi
être désignés par les virus de l'herpes simplex
de type 1 et de type 2 (pas d'accent à herpes car il s'agit ici
de latin), les herpes simplex virus 1 et 2 (nom courant
anglais, pas d'accent à herpes), les
herpesvirus humains 1 et 2 (nom « scientifique » international,
pas d'accent à herpesvirus) quand ce n'est pas
herpesvirus tout court, cette dernière appellation étant
source de fréquentes confusions en pratique médicale.
Un autre particularisme relié à la terminologie des
espèces virales est l'utilisation des abréviations pour
désigner les virus. Certains pensent, et l'auteur de cet éditorial
fait partie de ceux-là, que les particularismes ne doivent pas
être étendus trop loin et que les abréviations en
langue anglaise, quand elles existent, doivent être largement utilisées,
même dans les textes français. D'autres souhaitent que les
abréviations françaises soient maintenues car elles dérivent
directement, en particulier en ce qui concerne l'ordre des lettres majuscules,
des noms courants en français et, d'une certaine façon,
préservent l'usage de notre langue déjà bien malmenée.
Cette différence d'opinion se retrouve même au sein du comité
éditorial de Virologie, revue pour laquelle a été
adoptée de façon consensuelle la deuxième attitude.
Force est de reconnaître, en toute partialité, que les défenseurs
de la première attitude n'ont pas tout à fait tort. En pratique,
si l'utilisation conjointe de HIV (abréviation anglaise) et VIH
(abréviation française) pour le virus de l'immunodéficience
humaine est bien acceptée (la deuxième abréviation
est d'ailleurs reconnue internationalement), l'utilisation de VHB au lieu
de HBV pour le virus de l'hépatite B suscite déjà
quelques réticences, celle de VEB au lieu de EBV pour le virus
Epstein-Barr n'est quasiment jamais pratiquée et d'autres virus,
comme le HTLV, n'ont aucune abréviation française consacrée.
Outre son utilisation intensive sur le plan international, la notation
anglaise a le mérite de placer la majuscule V pour virus en fin
des abréviations, ce qui facilite grandement leur reconnaissance
comme des sigles virologiques. Il est peu probable que l'utilisation des
abréviations anglaises contribue de façon significative
au déclin de la langue française ; en revanche, cette utilisation
compenserait en partie le manque d'une nomenclature internationale des
espèces virales qui, pour l'heure, paraît bien lointaine.
Quittons les virus pour parler de ceux qui les étudient. Doit-on
parler de virologues ou de virologistes ? La différence de suffixe
est modeste, avec une même racine grecque : logos, la parole,
le discours. Virologue et virologiste sont donc deux termes équivalents.
Curieusement, le choix de l'un ou de l'autre ne se fait pas au hasard
mais dépend de la volonté, et plus encore du subconscient,
du locuteur. Une personne de formation médicale utilisera plus
volontiers le terme de virologue, une personne de formation scientifique
celui de virologiste. À moins que le distingo ne se trouve ailleurs
: les virologues seraient ceux qui parlent de virologie et les virologistes
ceux qui la pratiquent. Ou le contraire. Restons-en là et évitons
toute querelle. Nous ne sommes pas si nombreux que nous puissions nous
permettre une inutile division. Il faut définitivement admettre
que les deux termes se valent et se disent. Il ne reste plus aux virologistes
et virologues de bonne compagnie qu'à se retrouver pour réfléchir
encore à l'avenir de la nomenclature virale.
REFERENCES
1. Lwoff A. The concept of virus. J Gen Microbiol 1957 ; 17
: 239-53.
2. Chastel C. La naissance de la virologie. Virologie 1997 ;
1 : 103-10.
3. Murphy FA, Fauquet CM, Bishop DHL, et al. Virus taxonomy.
Sixth Report of the International Committee on Taxonomy of Viruses.
Vienne : Springer-Verlag, 1995, 588 p.
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