ARTICLE
Auteur(s) : Melica
Ouennoughi1, Daniel Dubost2
1Groupement phœnicicole néo-calédonien, Université de
Paris VIII, 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis, France
2Ferme de Maltot, 50760 Réville, France
Dans l’imaginaire méditerranéen, le palmier dattier est le symbole
du désert et de l’aridité. Pour les Français en particulier, cet
arbre est fortement associé à l’épopée coloniale algérienne et
saharienne. Une exposition récente [1] vient de nous rappeler que
le Grand Sud et les palmeraies ont souvent inspiré, à l’exemple
d’Étienne Dinet, les peintres et les écrivains. Mais la diffusion
de l’imagerie montrant des palmiers au creux des dunes où posent
des cheikhs enturbannés, avec burnous et sarouels d’une blancheur
immaculée, doit plus encore aux cartes postales de la première
moitié du XXe siècle, envoyées dans leurs familles
par les soldats en campagne. On peut expliquer le succès du
« beau légionnaire… » d’Édith Piaf dans ce contexte
d’exotisme qui, même s’il était de pacotille, a fortement imprégné
à son époque la culture populaire.C’est la raison pour laquelle
l’évocation de palmiers dattiers en Nouvelle-Calédonie, île
tropicale humide du Pacifique, étonne. La Grande Île est plutôt
connue pour ses déportés et ses bagnes, ses populations kanakes et
ses exploitations minières. Mais quand on a des ancêtres
originaires des Ziban (Algérie), que l’on sait qu’ils ont fait un
détour par l’Île des Pins et qu’ils ont pu être à l’origine, avec
d’autres, de cette migration forcée des dattiers, l’étonnement
devient question et on ressent l’envie d’en savoir plus. Cet
article doit beaucoup aux recherches de Ouennoughi [2, 3] sur
l’anthropologie historique de la déportation en Nouvelle-Calédonie,
vue sous l’angle insolite de l’implantation de dattiers par les
Algériens déportés (( figure 1 )). Ceux-ci
ont été nombreux entre 1867 et 1895, à subir l’exil, en
même temps que les Communards qui furent leurs compagnons
d’infortune.On peut se demander en effet pourquoi, à l’autre bout
du monde, ces Algériens, arrachés à leur famille et à leur milieu,
promis à la plus grande précarité et à la misère, ont cherché à
reconstituer des palmeraies qui n’étaient ni vraiment adaptées aux
tropiques, ni faciles à mettre en œuvre. Entre le noyau de datte
qu’on sème et les fruits qu’on récolte, il s’écoule plusieurs
années. On aurait pu croire que, par souci d’efficacité, comme
l’aurait fait un agronome, ils se soient tournés vers des cultures
tropicales annuelles, plus directement vivrières, inspirées des
plantations kanakes de taro ou de patate douce. En répondant à
cette question, nous donnerons l’illustration d’un principe souvent
cité mais toujours oublié dans les projets de développement :
l’agriculture est bien autre chose pour les paysans qu’une
spéculation sur la production des denrées alimentaires. En voulant
tropicaliser un arbre, symbole du désert et de civilisation, les
déportés, peut-être inconsciemment, ont répondu bien plus au souci
de se réapproprier l’espace qu’à des besoins alimentaires.
Un arbre très ancien devenu le symbole de la civilisation
méditerranéenne
On sait relativement peu de choses sur l’origine et l’histoire du
palmier dattier. En Algérie, dans l’oued Djerat, sa culture est
attestée par des peintures rupestres de la période caballine, soit
3200 ans BP. Pour Camps [4] même si le dattier figure sur les
monnaies carthaginoises, sa diffusion aurait été progressive à
partir de la vallée du Nil ou de la Mésopotamie. Dans ces régions,
des mentions de la culture des dattiers datent de plus de
6000 ans BP. Quoi qu’il en soit, les Romains ont trouvé
en Tunisie et en Libye des oasis telles qu’on les connaît encore
aujourd’hui. Par la suite, dans les régions désertiques, on peut
dire que la culture du palmier dattier a accompagné et illustré
l’expansion de l’Islam dans une continuité de civilisation
arabo-berbère, devenant ainsi l’apanage historique et géographique
du Maghreb-Machreck. En suivant la chronologie des routes
commerciales arabo-berbères entre le VIIe et le
XIVe siècle [5], l’étude anthropologique et
technique du palmier dattier à travers les espaces et les siècles,
démontre que ce cultivar, plus encore que le dromadaire a constitué
l’arme indispensable à l’installation des oasis, fonctionnant comme
des havres de protection et de relâche au milieu de l’océan des
regs et des ergs. Au Sahara, malgré les bouleversements actuels des
oasis, les palmiers (nekhla) demeurent un symbole fort de la
civilisation musulmane et sont considérés in fine comme la base
d’une agriculture durable. La présence de dattiers dans les autres
parties du monde et en particulier en Amérique du Nord et du Sud,
et aussi en Australie, procède d’introductions plus ou moins
récentes et répond à des attentes purement agricoles de production.
Du reste, il n’y a qu’aux États-Unis que la phœniciculture a connu
un haut niveau de développement, avec un centre de recherches
agronomiques et des plantations soignées de cultivars sélectionnés.
Il est vrai que le climat californien du Sud est très favorable à
la croissance végétative et à la maturation des fruits des palmiers
dattiers. Il faut souligner que les Phœnix dactylifera, qui sont
monoïques, sont cultivés à partir de rejets (djebbars, hachene) qui
permettent de multiplier à l’identique les pieds mères, créant
ainsi des clones (ou variétés) dont les exigences en termes de
climat (essentiellement la somme des températures pendant la
fructification) sont extrêmement précises. Ce qui explique qu’on ne
peut pas cultiver ces palmiers n’importe où et obtenir une récolte
convenable. Ces exigences bioclimatiques font par exemple que la
culture de la célèbre variété deglet nour est réservée au Bas
Sahara algéro-tunisien et que la non moins célèbre takerboucht
résistante à la fusariose ne mûrit bien que dans le Grand Sud
(Touat, Gourara).
Dans ce contexte, l’introduction de palmiers dattiers en
Nouvelle-Calédonie par les déportés algériens de 1871 prend une
signification particulière. À cette époque les dattes étaient
une nourriture de base pour de nombreux habitants du Maghreb :
certaines variétés sèches comme la mech dégla des Ziban ou la dégla
Beida de l’oued Rhir étaient d’excellente conservation et
fournissaient aux populations, nomades en particulier mais pas
seulement, une ressource alimentaire de base riche en calories et
en sels minéraux. Les noyaux eux-mêmes étaient consommés par les
animaux. Les Sahariens encore aujourd’hui considèrent qu’une
réserve annuelle de 50 kilos par personne est nécessaire. Il
ne faut donc pas s’étonner que, d’une manière ou d’une autre, les
forçats aient gardé par-devers eux au cours de leur long voyage de
déportation une réserve de ces fruits. Il est possible également
que la chiourme ait fourni ces dattes comme menu principal à bord
des vaisseaux. Les dattes ne nécessitant ni préparation ni cuisson,
tout en se divisant facilement, offraient de réels avantages pour
la survie des hommes transportés. La liste des marchandises à bord
des vaisseaux ne mentionne aucune trace de dattes. Elle indique
seulement que les Algériens furent autorisés à consommer crus leurs
aliments qu’ils préparaient eux-mêmes, et que le vin était remplacé
par du lait.
Circonstances et conditions des déportations de 1871
On sait qu’après la chute de Napoléon III et les mouvements de
révolte conduits par El Mokrani, la répression en Algérie
atteignit des sommets. Le Gouverneur général de Gueydon entreprit
de financer la colonisation par le séquestre individuel ou
collectif des terres et des amendes de guerre qui atteignirent dix
fois le montant de l’impôt annuel. À la confiscation des
terres et aux surimpositions collectives s’ajoutèrent les
exécutions sommaires et les condamnations aux travaux forcés [6].
Dans les oasis sahariennes, la tradition orale décrit comment s’est
faite la suppression des droits préexistants (destruction du
fonctionnement social et violation des canaux d’irrigation –
seguias –, arrachage forcé des palmiers séculaires) au profit de
nouvelles constructions [Ouennoughi, notes de voyages sur
l’insurrection d’El Amri (Biskra)]. Mais cette crise n’était que le
paroxysme d’une longue suite de dissidences et de révoltes et nous
avons retrouvé dans les convois vers la Nouvelle-Calédonie des gens
issus des révoltes du Sud oranais (provenant de deux tribus
apparentées, algérienne et marocaine) et du Sud tunisien qui furent
condamnés entre 1864 et 1882. Il y eut deux sortes de
condamnés à la déportation. Ceux dits de la « première
section » étaient condamnés à l’enfermement en enceinte
fortifiée, enchaînés à « la barre de justice » et étaient
dirigés à Ducos près de Nouméa ou dans l’île Nou à l’entrée de la
rade. Les condamnés à la déportation simple, les plus nombreux,
étaient regroupés à l’Île des Pins, au sud de la Grande Île, en
compagnie des Communards. Cinq communes ont été constituées dont la
cinquième, appelée, aussi « Camp des Arabes », était
réservée aux Maghrébins, musulmans d’Algérie pour la grande
majorité (( figure 1 )). Un des
leurs, particulièrement emblématique, était
Boumezrag El Mokrani, l’indomptable frère du
Bachaga El Mokrani qui avait dirigé l’insurrection de
Kabylie. Au total, ce sont environ 1 200 Algériens qui furent
déportés politiques, principalement entre 1873 et 1878.
Les transports appelés convois se faisaient au départ de Brest
ou de La Rochelle, à bord de navires spécialement
affrétés : « La Loire », « Le Calvados »,
« Le Navarin ». La traversée durait trois mois et les
conditions sanitaires étaient assez déplorables. Malgré cela, les
Maghrébins, grâce à leur régime alimentaire frugal (où le vin était
remplacé par le lait et le bœuf salé par le pain et les dattes)
résistaient plutôt mieux que les Communards au scorbut et à la
typhoïde.
Louise Michel [7], proscrite elle aussi, décrit dans ses
souvenirs l’arrivée « dans leurs grands burnous blancs, des
Arabes déportés pour s’être eux aussi soulevés contre l’oppression.
Ces Orientaux emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs
troupeaux, étaient simples et bons et d’une grande justice. Aussi
ne comprenaient-ils rien à la façon dont on avait agi avec
eux ».
Ceux de la cinquième Commune élèvent des chèvres et plantent des
citronniers dont ils vendent les produits à leurs compagnons
d’exil. En 1879, l’amnistie est proclamée mais pas pour les
proscrits algériens qui doivent demeurer dans la Grande Île, la
Caldoune, restée dans la mémoire collective comme le pays dont on
ne revient jamais. Ce n’est que le 22 août 1895 que sera
levée l’obligation de résidence. À ce moment-là, une poignée
d’Algériens prirent le chemin du retour. Entre-temps, beaucoup ne
pouvant rejoindre leur pays natal faute de moyens, s’étaient
installés sur des concessions, principalement dans la région de
Bourail. Ils s’étaient mariés avec des Françaises ou des Kanakes,
avaient eu des enfants et avaient reconstitué une vie familiale et
sociale arabo-berbère rappelant leur pays d’origine.
Des conditions naturelles peu favorables à la production
dattière
Située juste au nord du tropique du Capricorne, à la même latitude
que l’île de la Réunion, la Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un
climat tropical humide, tempéré par les alizés qui soufflent du
sud-est vers le nord-ouest. L’hiver austral correspond aux mois de
juin à septembre. C’est une saison sèche avec des températures
modérées généralement comprises entre 17 et 24 °C. La saison
humide va de novembre à avril, avec des pluies drues et courtes et
des températures s’échelonnant de 22 à 30 °C. La température
moyenne est de 23,5 °C. La côte orientale (2 m de pluies)
est plus arrosée que la côte ouest (1 m) plus abritée. La
presqu’île de Nouméa jouit d’un climat particulièrement ventilé et
doux. On trouve une végétation exubérante et tropicale à l’est,
avec des mangroves, et une savane à niaoulis, seul arbre à résister
aux brûlis, à l’ouest.
Le palmier dattier se trouve en Nouvelle-Calédonie dans une
situation marginale. Il a été introduit par les Jésuites espagnols
dans divers pays de l’hémisphère sud, parfois très tôt, comme en
Argentine, au Pérou ou au Brésil. Dans ces pays sa culture n’a pas
rencontré de succès significatifs. En Australie, il a été introduit
d’abord par des noyaux (1880) et ensuite par des rejets importés
des États-Unis, d’Irak et d’Algérie, qui ont permis le
développement de grandes palmeraies destinées à l’écotourisme.
Pour réussir, la production des dattes doit impérativement
trouver trois conditions favorables :
- – une température moyenne suffisante pour la croissance
végétative de l’arbre ;
- – une somme des températures permettant la
fructification et la maturation des fruits ;
- – une période de maturité exempte de pluies
intempestives qui détériorent et font fermenter les dattes.
Le zéro de végétation du Phœnix dactylifera, qui désigne la
température minima permettant l’activité végétative, se situe
autour de 10 °C et son optimum est de l’ordre de 35 °C.
Mais cette espèce est une des plus résistantes qui soit, à la fois
au froid (jusqu’à - 15 °C) et à la canicule
(+ 60 °C). Ce sont des qualités qui expliquent ses
performances dans les climats chauds contrastés comme celui du
désert saharien. Mais, de toute évidence, le Phœnix dactylifera
trouve en pays tropical humide toutes les conditions thermiques
nécessaires à sa croissance végétative.
Il faut noter cependant que dans ces régions les arbres ne
bénéficient pas du repos végétatif hivernal garant d’une bonne
fructification. Celles-ci présentent des exigences précises. Dans
l’hémisphère nord, les inflorescences apparaissent dès la fin de
l’hiver, quand les températures moyennes journalières sont autour
de 15 ° à 20 °C. La fécondation manuelle (ou
pollinisation) des fleurs femelles par les fleurs mâles accrochées
par les jardiniers dans les inflorescences a lieu en avril.
L’évolution des fruits conduisant à la datte mûre en octobre, dure
environ 6 mois. Pour qualifier les besoins en chaleur de cette
phase essentielle de la production, les agronomes utilisent un
indice thermique qui est la somme des températures moyennes des 180
à 200 jours que dure la fructification. Dans toutes les
régions qui produisent des dattes de qualité, cet indice tourne
autour de 1 800 °C. Comme nous l’avons remarqué plus haut, ces
données moyennes varient beaucoup selon les cultivars (ou
variétés). En réalité, tout le secret d’une bonne production réside
dans l’adéquation du cultivar au climat local. En
Nouvelle-Calédonie, la floraison a lieu en novembre et la
fructification s’étend de novembre à avril, avec une température
moyenne journalière de 20 °C de sorte que l’on dispose de
3 600 °C, soit le double de ce qu’on obtient en conditions
moyennes dans le climat tropical aride du Sahara. La somme des
températures n’est donc pas un facteur limitant, mais l’absence
ici, d’alternance du chaud et du froid pose problème.
Le régime des pluies constitue une autre difficulté.
À Bourail, les dattes doivent parvenir à maturité en avril,
les variétés plus tardives subissant les dégâts dus aux pluies et
aux maladies. Parfois, ce sont les pluies qui arrivent plus tôt en
saison. On rencontre les mêmes difficultés dans certaines régions
tropicales de l’hémisphère nord, telles que le Niger ou le Mali par
exemple.
Le dernier obstacle est celui des sols. On sait qu’en pays
tropical humide les terres soumises à la déforestation et aux
brûlis sont rapidement dégradées par l’érosion et le lessivage des
couches superficielles humifères. Même aujourd’hui, la
Nouvelle-Calédonie n’est pas un pays d’horticulture et
l’agriculture en général y représente seulement 2 % du produit
intérieur brut (PIB). Les principales cultures sont la noix de
coco, le café, la canne à sucre, le coton. La plus grande partie
des légumes et des fruits doit être importée. Une grande partie des
terres pauvres, érodées et détériorées par les exploitations
minières, sert à l’élevage extensif sur les grandes propriétés
européennes du centre de l’île. Autant dire que les sols
naturellement fertiles sont plutôt rares.
Mais les Algériens déportés, contrairement aux Communards,
avaient conservé de leur origine paysanne un savoir-faire agricole
qui leur permettait un certain succès. Celui-ci était reconnu par
l’Administration et on en a retrouvé le témoignage. Dans le
« Camp des Arabes » de l’Île des Pins on produisait des
citrons ; mais plus tard, lors de l’installation dans les
concessions de quelques hectares concédées par les autorités, les
« vieux Arabes » ont réussi à bâtir de vraies
exploitations agricoles, principalement dans la région de Bourail.
Ils ont choisi dans ces vallées des sols limono-sableux de
terrasses naturellement bien drainées, largement lessivés par de
fréquents débordements de rivières. Les dattiers aiment les sols
meubles et profonds : ils peuvent dans ces conditions résister
à des sécheresses prolongées. Au dire de leurs descendants, les
« Arabes » avaient également construit des puits de type
saharien traditionnel qui permettaient de suppléer par l’irrigation
à un manque d’eau éventuel.
Le palmier, témoin d’un transfert de civilisation
maghrébine
Le transfert d’une authentique culture du palmier dattier n’est
évidemment pas le fruit du hasard ; il est d’évidence lié à la
déportation des Maghrébins. On ne connaît pas exactement les
modalités d’installation des premiers palmiers. On ne trouve aucune
trace d’une possible importation officielle de rejets (djebbars,
hachene) que l’administration aurait pu mettre à la disposition des
« colons » malgré eux, qui d’ailleurs serait encore
visible sur le terrain. La mémoire collective conserve en revanche
le souvenir de graines (les noyaux des dattes) semées dans les
concessions. On ne sait pas non plus si ces dattes destinées à la
consommation humaine ont été apportées par les déportés ou si elles
ont fait l’objet d’une importation ultérieure, comme un produit
commercial banal.
Ce qui est sûr c’est que ces noyaux, qui donnent statistiquement
un nombre égal d’arbres mâles et d’arbres femelles, peuvent
permettre la création d’une authentique palmeraie. Les jeunes
arbres deviennent productifs après trois ou quatre ans de
croissance végétative. Les fruits produits par ces arbres non
sélectionnés ont des formes et des couleurs très variées, mais leur
précocité et leurs qualités organoleptiques sont également fort
diverses. Ils ne sont jamais identiques aux dattes qui ont fourni
les graines. Dans les oasis sahariennes, ces arbres francs sont
appelés khaltes (mélanges) ou dégouls (noyaux). Dans certaines
palmeraies ravagées par la fusariose (In Salah), la plupart
des palmiers sont issus de noyaux. Les jeunes arbres mâles en
surnombre peuvent être arrachés et on ne garde qu’un mâle (dokkar)
pour cinquante femelles (nekhla).
Dans cette diversité obtenue en première génération,
l’agriculteur peut repérer tel ou tel arbre qui lui donne
particulièrement satisfaction, par sa vigueur, sa résistance aux
maladies, sa productivité, ou la qualité de ses fruits. Au cours de
sa première dizaine d’années d’existence, cet arbre va donner à sa
base des rejets, qui, transplantés avec soin, produiront autant
d’arbres rigoureusement identiques au pied mère. À partir de
ce moment, un clone est né, appelé variété (terme plutôt impropre)
ou mieux cultivar. Le cultivar reçoit un nom, par exemple deglet
nour, degla beida, mech degla dont on devine le mécanisme
étymologique de formation. On connaît au Maghreb des centaines de
cultivars, dont la plupart n’ont qu’une importance locale mais dont
certains autres ont acquis une célébrité nationale (khars,
tafezouine, takerboucht) ou internationale (deglet nour, medjool)
[8].
Ce type de sélection demande beaucoup de patience et de temps.
Certains auteurs ont noté une tendance de certains cultivars à
donner en première génération, par semis, une majorité de plants
ayant les caractéristiques des parents (( figure 2 )). Le fait est
très loin d’être général [9]. On trouve plutôt dans la descendance
que la plupart des individus ont des qualités inférieures à celles
du parent femelle, ce qui s’explique quand on sait qu’on ignore
tout des qualités fruitières du père, le dokkar. Cependant,
quelques-uns peuvent, tout en étant différents, offrir un panel de
caractéristiques intéressantes. C’est à ce stade que le
savoir-faire et la connaissance des agriculteurs vont permettre
d’opérer une sélection. Il ne fait pas de doute que les colons
Maghrébins, pour la plupart d’origines rurale ou paysanne, ont
cherché à multiplier les meilleurs exemplaires d’arbres francs par
la plantation des rejets. Cette façon de faire est restée vivante
dans la mémoire collective à Bourail. Dans la région de Pouembout,
la tradition orale désigne une variété en référence au déporté
politique Mamâar des ouled Zekri. Cette tribu fut insurgée dans la
région des Ziban à la fin du XIXe siècle. Plus
loin, plusieurs variétés de dattes (communes aux gens de Nessadiou,
de Boghen et de Voh) font référence au déporté ben Toumi. Ce
ben Toumi fut un notable d’origine ibadite en provenance de la
région du Mzab. Il est donc possible que les noyaux aient été
implantés par ces patriarches pour marquer leur clan ou leur
appartenance tribale.
Chaque fois que l’on rencontre des vieux Kanaks dans la région,
on constate que le souvenir s’est préservé dans la tradition orale
des anciens. L’interprétation kanake est presque devenue une
légende : « Quand tu vois des dattiers, c’est que les
Vieux-Arabes sont passés par là ! »
Les raisons de l’implantation du palmier dattier ne sont pas
encore bien connues. Mais on sait, d’après certains habitants, que
les « Vieux-Arabes » auraient planté des noyaux en
fonction du cycle lunaire lié à la période du Ramadan.
À l’époque de la création de concessions, les Algériens
avaient créé des puits et des systèmes d’adduction d’eau. Les
descendants d’Algériens de première génération se souviennent de
ces anciennes techniques qui ont été en usage dans la vallée de
Boghen. Ceux-ci sont de nos jours ensevelis, détruits probablement
par les débordements fréquents de la Boghen et de la Néra.
Les palmiers, dont l’ombre était considérée comme propice,
étaient accompagnés de cultures légumières méditerranéennes. Les
couscous étaient préparés avec ces produits des jardins familiaux
que sont les citrouilles, les navets, les fèves, les piments, la
coriandre et le lait de chèvre. Les femmes des déportés, bien
qu’européennes pour la plupart, prenaient soin du potager et
organisaient la cuisine que leurs maris leur avaient apprise. Le
blé dur servait à fabriquer des galettes sans levain (kesra) ou du
pain (khobz). Les familles fabriquaient aussi des galettes ou des
boules avec des dattes pilées.
Les Calédoniens, descendants d’Algériens (( figure 3 )), ont dans
leur mémoire les traditions familiales et, sans s’en rendre compte,
ils en assurent la pérennité. Ils savent comment entretenir les
palmiers dattiers. Ils connaissent les outils de la phœniciculture.
Les plus anciens ont été témoins, avec leurs pères cultivateurs (et
souvent en même temps forgerons et commerçants), des façons de
faire directement apportées du Sahara. À la forge ils ont
reconstitué les mendjels (faucilles à dents), les meshas (houes à
manche court) et même les pinces à djebbar pour séparer les rejets
du pied mère. Les outils traditionnels provenant des concessions
rurales ont été regroupés dans le Musée de Bourail.
« Malgré son grand âge, Monsieur S. (fils du déporté
Mohamed ben Toumi) nous invite à découvrir les lieux
phœnicicoles de sa région. Il sélectionne les outils pour séparer
les djebbars, élaguer et toiletter les grands arbres. Il connaît la
geste ancestrale de cette culture. Nous prenons la route et
parcourons la région de Voh de long en large. À première vue,
on n’imagine pas qu’il peut y avoir un lien entre le dattier et la
mine. Lorsqu’on voit des dattiers, on pense automatiquement aux
fruits. Monsieur Saïd ben Toumi nous fait découvrir un village
enseveli. Il témoigne du passé minier des condamnés. Ce qui est
impressionnant dans ce village, c’est le nombre de dattiers qui s’y
trouvent. Dans certains lieux, on observe la formation de petites
palmeraies. L’environnement minier étant trop exposé à la chaleur,
il fallait produire un effet semblable aux oasis sahariennes, où la
température dans une palmeraie est inférieure de 10 degrés
environ à celle de l’extérieur. L’expérience saharienne met les
déportés à même de comprendre le rôle des palmiers dans l’équilibre
bioclimatique d’un terroir complètement nouveau pour eux »
[Ouennoughi, notes de voyage].
En réalité les Chioukh-arboriculteurs (Cheikh El fellagha),
livrés à leur propre destin, ont apporté avec eux, et transmis, une
civilisation millénaire. Bâties la plupart du temps sur des
terrains en pente, les habitations sont situées entre les champs de
culture et la colline. À proximité, se trouve un palmier
dattier qui fonde un lieu culturel et religieux ayant parfois une
valeur maraboutique (( figure 4 )). Un centre
familial se compose d’un patriarche entouré de sa tribu. La tribu
rassemble toute la descendance du patriarche. On comprend pourquoi
les mots ouled et sidi étaient présents dans les toponymes de
chaque colline. Les collines ont toutes une délimitation précise.
Cette structure détermine l’appropriation du sol comme étant un
arch reconstitué, où la cohésion du nouveau groupe, qu’elle soit
collective ou familiale, réside dans les alliances entre
patriarches.
Ces patriarches sont très écoutés, car ils connaissent
l’histoire de la tribu, les généalogies qui rattachent tous ses
membres à quelques ancêtres communs, et ils se souviennent des
parentés et des alliances anciennes auxquelles on peut faire appel
en cas de besoin, pour la défense contre des voisins pillards, ou
en cas de mauvaise récolte et de disette. Ils ont dans leur mémoire
les traditions familiales et ils assurent la perpétuation des
usages et des coutumes. Ils savent comment on se procure toutes les
bonnes choses nécessaires à la vie. C’est l’importance de ce rôle
social qui a fait du titre de vieillard, cheikh (du verbe
vieillir), un véritable titre honorifique qui se donne couramment à
toute personne respectable et constitue le titre traditionnel du
chef de la tribu. En un mot, c’est, dans toute son étendue
traditionnelle, le régime patriarcal. Un récit nous dit que le
Marabout Bouaghi était en contact avec les chefs coutumiers kanaks
pour rechercher des plantes médicinales cicatrisantes. C’est ainsi
que les premières circoncisions rituelles ont été pratiquées dans
la région de Bourail.
Conclusion
Bien que la Caldoune ait offert aux « vieux Arabes »
un milieu fort différent de celui de leur pays natal, ceux-ci ont
maintenu dans leur exil beaucoup des fondements sociaux de leurs
origines : le costume, la prière, la famille, les inhumations,
le culte des « saints ». Le palmier dattier était le
symbole le plus visible d’une transplantation réussie pendant
plusieurs dizaines d’années d’une civilisation maghrébine. On
s’aperçoit en l’occurrence qu’en reconstituant en
Nouvelle-Calédonie un espace rappelant le pays natal, les Algériens
déportés ont obéi à un réflexe de survie. Pour les vieux peuples,
les paysans, gardiens patients et attentionnés de l’espace rural,
vivent leurs efforts sans cesse renouvelés pour la production de
denrées alimentaires, comme un mode de vie, une civilisation, dans
laquelle s’organise la famille, la vie sociale et la religion [10].
Le terroir devient le cadre physique immuable façonné par des
générations, sans lequel on a des difficultés à vivre. Les sociétés
isolées, et celles des oasis l’ont été jusqu’à une date récente,
sont particulièrement dépendantes et attachées à leur environnement
ancestral. On trouve des réflexes semblables dans les milieux
isolés, confinés, dans les oasis ou dans les îles, mais on en
trouverait d’autres dans les pays de montagne, dans les steppes de
l’Asie centrale ou dans les grandes forêts tropicales. Dans ces
milieux, l’observation et l’analyse montrent à l’envie que
l’agriculture est bien autre chose qu’une simple spéculation. De
tels faits illustrent une fois de plus que les projets de
développement rural exogènes, initiés par les bureaux d’étude,
malgré leurs bonnes intentions, bouleversent inévitablement quelque
chose qui touche au cœur de la vie des communautés paysannes.
Remerciements
Cette recherche doctorale effectuée par l’anthropologue Melica
Ouennoughi a reçu une aide financière du Laboratoire
d’anthropologie historique du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest
(université de Paris VIII) ainsi qu’une allocation de
recherche attribuée par monsieur le maire de la commune de Bourail
en Nouvelle-Calédonie, auquel nous adressons tous nos
remerciements.
Références
1 Vidal-Bue M. L’Algérie des peintres. Paris :
Alger : EDiF 2000, 2002.
2 Ouennoughi M. Les déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie et
la culture du palmier dattier (1864 à nos jours). Thèse, université
de Paris VIII, 2004. Paris : L’Harmattan, 2005.
3 Ouennoughi M, Kahn F. Behind the date palm trees in New
Caledonia. Palms 2008 ; (49) (sous presse).
4 Camps G. Les civilisations préhistoriques de l’Afrique du
Nord et du Sahara. Paris : Doin, 1974.
5 Rey PP. Les gens de l’or et leur idéologie. L’itinéraire
d’Ibn Battuta en Afrique occidentale au xive siècle. In :
Terrains et engagements de Claude Meillassoux. Paris :
Karthala, 1998 ; (ouvrage collectif).
6 Julien CA. Histoire de l’Algérie contemporaine.
Paris : PUF, 1964.
7 Michel L. Souvenirs de ma vie. Extraits. Lejeune P, préf.
Paris : Dauphin, 1981.
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Caractéristiques des cultivars de dattiers dans les palmeraies du
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