ARTICLE
Auteur(s) : Kako NubukpoKako Nubukpo1, Manda Sadio Keita2
1Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Unité de recherche
« Politiques et Marchés » Programme Coton de l’Institut
d’économie rurale (IER), BP 1813, Bamako Mali
2Institut d’économie rurale (IER), Programme
« Économie des filières », Rue Mohamed V, BP 258, Bamako
Mali
Concurrencés au plan international par une production abondamment
subventionnée issue des pays occidentaux, notamment des États-Unis
d’Amérique et de l’Union européenne, les États africains
instigateurs de l’Initiative Coton (Bénin, Burkina, Mali et
Tchad) et d’autres, dénoncent ces pratiques génératrices de
distorsions et en porte-à-faux avec le discours néolibéral [1].
Cependant, au-delà de la dénonciation des subventions, se profilent
d’autres problèmes, tout aussi importants sinon plus, susceptibles
d’expliquer le désarroi actuel des producteurs de coton
ouest-africains. À titre d’exemple, il convient de mentionner
la baisse tendancielle du cours des matières premières et notamment
du coton, l’absence de diversification de la base productive des
économies exportatrices de coton et la faible proportion de coton
transformée au sein de la sous-région.Le cas malien est à cet
égard significatif : la réponse à la baisse des cours
mondiaux de coton et à l’important déficit de trésorerie de la
Compagnie malienne de développement des textiles (CMDT), quasiment
détentrice du monopole d’achat du coton-graine), a été l’adoption
en décembre 2004 d’un nouveau mécanisme de détermination du
prix d’achat du coton graine au producteur. Ce mécanisme se traduit
concrètement par la baisse du prix d’achat de 210 F CFA1 le kilo de coton « premier
choix » en 2004, à 160 F CFA le kilo à compter de la
campagne 2005 et la fin du système de prix minimum
garanti.L’objectif de cet article est donc d’analyser l’impact
prévisible de la mise en place du nouveau mécanisme de prix au
producteur de coton sur l’économie malienne, au regard des coûts de
production et des mutations institutionnelles en cours au sein de
la filière (privatisation programmée de la CMDT, transfert de
nouvelles responsabilités aux organisations paysannes). Ce travail
se fonde sur des enquêtes effectuées en zone cotonnière du Mali et
sur la construction et l’utilisation d’une matrice de comptabilité
sociale du Mali.Après une succincte revue de la littérature,
l’article présente le nouveau mécanisme de prix d’achat du coton
graine au producteur avant d’analyser ses impacts microéconomiques
puis macroéconomiques.
Revue de la littérature
Le coton figure parmi les rares produits qui assurent de
substantielles recettes d’exportation aux pays africains de la zone
Franc. Cependant, les mécanismes de détermination du prix d’achat
au producteur de coton souffrent d’une grande opacité :
« Ce prix est défini par rapport à des prix non observables
par la plupart des agents (prix mondial anticipé, coûts et marges
de commercialisation et de transformation des sociétés
cotonnières). » [2] En outre, dans un contexte de
libéralisation des filières, le niveau et le mode de détermination
du prix au producteur ont tendance à faire de ce dernier le seul
gestionnaire des incertitudes que connaissent les filières,
accroissant ainsi sa vulnérabilité [3, 4]. Par ailleurs, la forte
dépendance des économies ouest-africaines à l’égard du coton se
traduit par une transmission quasi immédiate des chocs affectant le
secteur cotonnier à l’ensemble de ces économies, suivant des canaux
de transmission assez bien établis sur le plan théorique [5, 6].
Dans le cas des filières cotonnières, cet état de choses est
particulièrement préoccupant au regard de la forte instabilité du
cours mondial du coton (indice A de Liverpool). Soumis, d’une
part à l’instabilité issue de l’évolution relative de l’offre et de
la demande mondiale de coton et, d’autre part, à celle provenant
des modifications de la parité dollar/F CFA, les cours du
coton ont connu à partir du début des années 1970, une volatilité
croissante et une tendance baissière marquée.
Les subventions des pays du Nord (essentiellement les États-Unis
et l’Union européenne) à leurs agriculteurs constituent un facteur
régulièrement évoqué pour expliquer la tendance baissière
persistante des cours mondiaux du coton. Diverses études ont tenté
d’évaluer l’impact de ces subventions sur le prix mondial du coton.
Traoré [7], effectuant une synthèse des principaux résultats, met
en évidence l’existence d’écarts notables entre ces derniers. Ces
écarts proviennent pour l’essentiel de différences au niveau des
objectifs, des méthodologies, des hypothèses formulées sur la
valeur des paramètres comme les élasticités, des sources de données
et enfin de la composition des subventions, ainsi que l’attestent
les divergences entre les données de subventions fournies par le
Comité consultatif international sur le coton (ICAC, International
Cotton Advisory Committee) et les notifications faites par les
États-Unis à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Dans le cas spécifique du Mali, une étude [8] met en évidence
pour l’année 2001, un impact négatif des subventions du Nord
(États-Unis et Union européenne) sur l’économie malienne. En effet,
à partir d’une matrice de corrélation et de calculs d’élasticités,
les auteurs ont obtenu les résultats ci-après :
- – une baisse directe des recettes de 1,6 % pour le
Trésor public ;
- – une diminution de 1,8 % du revenu
global ;
- – une élasticité de 0,3 entre les indicateurs de
pauvreté et le cours mondial ;
- – une élasticité de 0,87 entre le revenu du coton et les
indicateurs de pauvreté.
Pour ces auteurs, « il apparaît que le cours mondial du
coton détermine à la fois la production de coton du Mali, le prix
au producteur et le revenu agricole. Cependant, la part du cours
est moins importante dans la création de valeur ajoutée par
exploitation ».
Il convient d’insister sur le fait que les subventions des pays
du Nord exercent un impact sur l’économie malienne au moins à deux
niveaux :
- – par le canal classique de la baisse des prix mondiaux
du coton et, partant, des recettes d’exportation du Mali, pays
« preneur de prix » sur le marché
international ;
- – par le canal de la modification des règles de
détermination du prix d’achat du coton au producteur, induisant des
effets sur la répartition interne de la valeur ajoutée créée par la
filière.
Nous nous proposons, dans la suite de cet article, d’analyser
plus en détail le second canal, qui fait traditionnellement moins
l’objet d’études que le premier, mais qui est susceptible
d’engendrer des répercussions considérables sur les conditions de
vie des producteurs de coton.
Le nouveau mécanisme de fixation du prix d’achat du
coton-graine au producteur
L’État malien a opté en janvier 2005 pour un nouveau mécanisme
de détermination du prix d’achat du coton-graine au producteur,
traduit concrètement par une révision drastique à la baisse du prix
garanti aux producteurs, qui passe désormais de
210 F CFA/kg à un intervalle compris entre 160 et
175 F CFA/kg à compter de la campagne 2005. Dans le
protocole d’accord signé par l’État malien, la CMDT et le
Groupement des producteurs (GSCVM2),
il convient de noter l’innovation que constitue
l’article 8 : « Cas de force majeure : si les
prévisions pour la période N + 1 donnent une rémunération finale
des producteurs inférieure au prix d’achat de base, les signataires
décideront, avant le début des achats N + 1 et en août N au
plus tard, une réduction de ce prix d’achat de base. » Cet
article revêt une signification particulière au regard de
l’article 2 qui précise que le fonds de soutien prévu comme
garant du bon fonctionnement du nouveau mécanisme de prix n’est en
aucune manière un préalable à son application, dans la mesure où
cet article dit explicitement que le nouveau mécanisme de prix
« doit fonctionner, que le fonds de soutien soit abondé ou
pas ».
Il convient, dans ce contexte de rapport de force défavorable
aux producteurs de coton, d’évaluer les conséquences micro- et
macroéconomiques de l’entrée en vigueur du nouveau mécanisme de
prix du coton, au regard notamment des évolutions tendancielles des
coûts de production du coton.
Impacts microéconomiques
Coûts de production en zone cotonnière du Mali
Il convient de noter que la principale difficulté liée à la
détermination des coûts de production du coton-graine réside dans
la fixation du coût de rémunération de la main-d’œuvre agricole
journalière. Ainsi, le prix de cette main-d’œuvre a été fixé à
820 F CFA/personne/jour pour la campagne 2003-2004.
Cependant, des corrections à la baisse sont nécessaires, dans le
souci de tenir compte de la surévaluation de la valorisation de la
main-d’œuvre par les producteurs dans un contexte de négociation du
prix d’achat du coton par la CMDT.
L’option retenue [9] d’une rémunération de la main-d’œuvre
salariée journalière à 750 F CFA, conformément aux
estimations des chercheurs de l’Équipe Système de production et
gestion des ressources naturelles de l’Institut d’économie rurale
(ESPGRN/IER) de Sikasso et suite aux discussions de groupe à
Sikasso avec les producteurs en novembre 2004, paraît plus
conforme aux pratiques en vigueur dans la zone cotonnière
malienne.
Par ailleurs, il convient d’indiquer les caractéristiques des
exploitations ayant fait l’objet de l’étude. Les exploitations
agricoles retenues ont été classées selon la typologie
(A B, C et D) ci-après utilisée par la CMDT dans la
zone cotonnière du Mali :
- – une exploitation agricole de type A (35 %
des exploitations) est une exploitation équipée qui dispose d’au
moins 2 paires de bœufs de labour, d’une charrue, d’un
multiculteur, d’un semoir, d’une charrette (asine ou bovine) et
d’un troupeau bovin d’au moins 6 têtes en plus des bœufs de
labour. Ces exploitations disposent d’au moins 2 unités
d’attelages (2 paires de bœufs de labour et 2 charrues et/ou
multiculteurs) ;
- – une exploitation de type B (46 %) est une
exploitation qui dispose d’une unité d’attelage ;
- – une exploitation de type C (10 %) est une
exploitation possédant une unité d’attelage incomplète, mais qui a
l’expérience de la culture attelée ;
- – une exploitation de type D (9 %) est une
exploitation non équipée qui pratique la culture manuelle.
Le tableau 1( Tableau 1 )
présente la structure des coûts de production du coton malien à
l’hectare et selon le type d’unité de production agricole
(A, B, C, D).
Au regard des coûts de production, la baisse du prix au
producteur de coton graine de 210 F CFA/kg à une
fourchette comprise entre 160 et 175 F CFA/kg
suscite un certain nombre d’interrogations :
- – la nouvelle fourchette de prix permet-elle aux
producteurs de dégager en moyenne une marge
bénéficiaire ?
- – comment les producteurs interprètent-ils cette
évolution défavorable des prix et quelles pourraient être leurs
réactions ?
Tableau 1 Coûts de production du coton malien
(F CFA/ha).Table 1. Malian cotton production cost
(F CFA/ha).
|
Rubrique
|
Type A
|
Type B
|
Type C
|
Type D
|
Moyenne
|
|
Rendements (kg/ha)
|
1 127
|
1 109
|
859
|
621
|
929
|
|
Coûts opérationnels
|
|
|
|
|
|
|
Semences (a)
|
19 988
|
1 1675
|
2 697
|
1 773
|
|
|
Engrais (b)
|
33 107
|
33 760
|
18 715
|
14 459
|
|
|
Insecticide/herbicide, fongicide (c)
|
23 452
|
19 288
|
21 100
|
7 233
|
|
|
Marketing
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
|
Carburant, lubrifiant, électricité
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
|
Réparations
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
|
Égrenage et stockage a
|
22 036
|
21 675
|
16 797
|
12 145
|
|
|
Intérêt sur le capital (d)
|
10 351
|
9 072
|
6 227
|
3 739
|
|
|
Total coûts opérationnels
|
108 935
|
95 470
|
65 536
|
39 350
|
|
|
Coûts de fonctionnement
|
|
|
|
|
|
|
Travail salarié (e)
|
6 750
|
3 750
|
6 750
|
0
|
|
|
Travail familial (f)
|
71 250
|
75 000
|
59 250
|
75 750
|
|
|
Amortissement (g)
|
25 764
|
25 955
|
17 664
|
8 544
|
|
|
Foncier b
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
|
Taxes et assurance
|
10 935
|
9 246
|
6 073
|
3 352
|
|
|
Autres dépenses de l’exploitation
|
0
|
0
|
0
|
0
|
|
|
Total coûts de fonctionnement
|
114 700
|
113 951
|
89 737
|
87 646
|
|
|
Total des coûts (F CFA)
|
223 635
|
209 421
|
155 273
|
126 996
|
|
|
Total des coûts (USD)
|
453
|
424
|
314
|
257
|
|
|
Coût unitaire de production du coton-graine
(F CFA/kg)c
|
169
|
161
|
154
|
179
|
166
|
aCf. Mission de restructuration du secteur du coton,
Plan de redressement financier de la CMDT, mai 2002, Primature Mali
[10].
bLe coût de location de la terre pour la culture du
coton est considéré nul. La location se fait à titre gratuit dans
toute la zone cotonnière du Mali.
c(a+b+c+d+e+f+g)/Rendement.
Nouveau mécanisme de fixation des prix et rentabilité de la
culture cotonnière
Le calcul relatif aux coûts de production de coton malien effectué
(cf. supra) converge autour d’un intervalle compris entre 154
et 179 F CFA/kg de coton de premier choix, avec une
moyenne de 166 F CFA/kg. Ainsi, l’application de
l’intervalle défini par le nouveau mécanisme de prix risque de se
traduire par une marge nulle ou négative pour les producteurs, car
les prix d’achat seront pour l’essentiel inférieurs aux coûts de
production. En outre, le contexte général de la filière tend à
corroborer cette prévision : en effet, il est marqué par la
faiblesse croissante de l’encadrement des producteurs par la CMDT3, la hausse du prix des intrants coton
(conséquences de la diminution des subventions consenties par la
CMDT) et la baisse des rendements du coton. À cet égard, le
seul élément de rationalisation envisageable des coûts de
production est la réduction de la valorisation de la main-d’œuvre.
Cela paraît préoccupant, notamment dans un contexte où le discours
dominant est celui de la lutte contre la pauvreté.
Baisse des prix et réponses des producteurs de coton
maliens
Dans le cadre du Groupe d’étude Institut d’économie
rurale/Compagnie malienne pour le développement des textiles
(IER/CMDT) sur les déterminants de la baisse des rendements en zone
cotonnière du Mali, le sous-groupe chargé des aspects
socio-économiques a mis en évidence en janvier 2005 un certain
nombre d’éléments relatifs à l’impact prévisible sur les
producteurs d’une baisse du prix du coton. En effet, dans le souci
de recueillir les avis des producteurs, des entretiens de groupe
ont été effectués. Cependant, les premiers résultats méritent
d’être confirmés au moyen d’enquêtes individuelles prévues dans la
seconde phase de travail de ce groupe.
Ces entretiens, effectués dans la zone cotonnière, ont nécessité
un échantillonnage : trois secteurs de la CMDT ont été
choisis, à l’intérieur desquels 6 villages ont pu être
visités : Kaniko, Pala, Nagorola, Chicolomba,
Karangasso 2, Yorosso.
Un questionnaire de groupe a été établi pour constituer la trame
des entretiens de groupe. Les entretiens semi-directifs ont permis
aux producteurs de s’exprimer librement sur des sujets qui
n’étaient pas répertoriés a priori dans le questionnaire. Le
nombre de producteurs présents lors des discussions a oscillé
entre 15 et 25. Cinq principales rubriques ont été
abordées : les principaux facteurs liés à la culture du coton
posant problème aux producteurs ; la perception des
producteurs et leur avis sur la problématique de baisse des
rendements ; leurs perspectives relatives à la culture
cotonnière ; l’impact des prix, du crédit et du revenu sur les
décisions de production ; et enfin les problèmes plus généraux
auxquels font face les producteurs dans leur vie quotidienne. Les
exposés des motivations à la base de la persistance à produire du
coton et des réponses probables à la baisse des prix paraissent
particulièrement intéressants.
• Intérêt de la poursuite de la culture cotonnière
Quatre principales raisons ont été mentionnées par les
producteurs pour justifier leur intérêt à continuer la culture
cotonnière en dépit des difficultés rencontrées :
- – le gain de revenus monétaires dans un contexte de prix
d’achat minimum garanti du coton graine ;
- – l’accès aux différents types de crédit passant
généralement par des garanties liées à la culture
cotonnière ;
- – les arrières effets positifs de la culture cotonnière
en année N sur les rendements des cultures céréalières en
année N + 1 ;
- – la forte instabilité des prix des céréales,
génératrice d’incertitude sur les revenus tirés de la production
céréalière.
S’agissant du premier motif, les producteurs ont clairement
manifesté leur intérêt pour la sécurité qu’offre la culture
cotonnière à la fois en termes de stabilité des revenus, du fait du
système de prix d’achat garanti du coton-graine, de l’achat par la
CMDT de la totalité de la production cotonnière et de la relative
rapidité de paiement des producteurs par la CMDT (une avance de
80 % de la valeur de la production dès réception de la
quantité vendue par les producteurs de coton, puis paiement du
solde en fin de campagne).
En outre, la culture cotonnière procure les collatéraux
indispensables pour l’accès au crédit en zone CMDT, à la fois sur
les intrants et pour l’équipement ou la consommation, dans le cadre
des prêts de la Banque nationale de développement agricole (BNDA)
ou simplement du microcrédit, en général gérés par les caisses
rurales d’épargne et de crédit (Kafo Jiginew).
Cette deuxième raison expliquant la persistance de la production
cotonnière paraît déterminante pour comprendre la rationalité des
pratiques paysannes en zone cotonnière. Par exemple, les crédits
intrants sur le coton peuvent servir sur les céréales, notamment du
fait de la suppression de l’approvisionnement en intrants céréales
précédemment fournis par la CMDT. Ainsi, la dépendance des
producteurs vis-à-vis de la filière coton est totale en ce qui
concerne le mode d’accès aux crédits et cela engendre, de l’aveu
même de certains producteurs, des effets pervers. L’objectif des
producteurs, notamment les moins équipés, n’est pas toujours la
performance en matière de rendement sur le coton, mais
l’utilisation de l’appartenance au « club coton » pour
profiter des avantages inhérents à cette appartenance, notamment
l’accès au crédit, pour produire des céréales assurant
l’autosuffisance alimentaire.
La pertinence de ce raisonnement est renforcée - et c’est le
troisième motif - par les arrières effets de la culture coton sur
les rendements céréaliers. En effet, l’utilisation d’intrants
chimiques ou organiques, les modes de préparation des sols et
l’entretien rigoureux de ces derniers exigés par la culture
cotonnière procurent lors des rotations culturales, des terres de
fertilité meilleure permettant d’obtenir de bons rendements
céréaliers. Cette externalité positive du coton sur les céréales
est souvent ressortie lors des discussions avec les
producteurs.
Enfin, le dernier motif invoqué par les producteurs a été
l’instabilité des prix céréaliers. Les prix sont d’autant plus bas
que la récolte a été bonne, donc la production commercialisable
élevée. C’est la loi de King que les économistes connaissent
bien. Elle engendre des effets pervers, par exemple la réduction
des superficies sous céréales en année N + 1, ce qui provoque une
baisse de la production céréalière et donc une flambée des prix.
Les producteurs ont semblé redouter cette instabilité des prix
céréaliers et il est apparu que la culture céréalière servait moins
pour engendrer des revenus monétaires que pour assurer
l’autosuffisance alimentaire des ménages ruraux.
• Impact de la baisse annoncée du prix du coton sur les
décisions des producteurs
Les producteurs ont exprimé dans leur ensemble le caractère
regrettable de la baisse du prix initial du coton-graine.
Cependant, ils ont pour l’essentiel réaffirmé leur volonté de faire
du coton malgré cette baisse et de s’adapter au besoin. Certains
producteurs (à Kaniko, notamment) ont interprété la baisse du prix
comme une volonté de la CMDT et/ou de l’État de les pousser vers
une professionnalisation de la production cotonnière. Du point de
vue de certains producteurs, il y aura forcément sortie à terme de
la culture coton des producteurs les moins performants.
Une des réponses envisagées par les producteurs a été la
réduction à l’avenir des superficies cotonnières. Cette option a
également été retenue dans les conclusions de l’étude de la
Direction nationale de la Statistique et de l’Informatique (DNSI)
[11] qui a estimé entre 10 et 25 %, la réduction des
superficies et à 25 % la baisse de la production cotonnière
pour un prix d’achat fixé à 160 F CFA le kilo de coton.
La réponse des producteurs paraît d’autant plus fondée que de leur
point de vue, le coût des intrants, notamment les engrais et les
produits phytosanitaires, était sans cesse croissant. En revanche,
dans certains villages, la tendance semble davantage aller, dans la
mesure où la pression foncière le permet, vers une augmentation des
superficies dans le souci de compenser par le volume de production,
le manque à gagner sur le prix. Cette volonté se heurte toutefois
au problème de la pression foncière, ainsi qu’au manque de
main-d’œuvre familiale et/ou au coût de la main-d’œuvre extérieure.
De fait, les producteurs de coton n’excluent pas dans le village de
Pala, d’être obligés de vendre une partie de leur cheptel pour
faire face au remboursement des crédits intrants si la tendance
actuelle devait perdurer. De même, dans ce village, l’extension des
superficies emblavées en céréales a été envisagée par certains
producteurs comme étant une réponse possible à la baisse du prix du
coton, dans un contexte de pénibilité du travail exigé par la
culture du coton.
En définitive, le niveau du prix au producteur de coton-graine
semble moins important que la garantie d’un prix minimum comme
facteur explicatif de la décision des producteurs de faire ou de ne
pas faire du coton. Il interviendrait plutôt dans les arbitrages
relatifs à l’évolution respective des superficies emblavées de
coton et de céréales. Ce constat, qui pourrait paraître à première
vue paradoxal, s’explique au regard de la place centrale qu’occupe
le « système coton » dans la structuration des activités
socio-économiques des producteurs. En particulier, le caractère
exclusif du collatéral coton pour accéder aux différents crédits
est un facteur explicatif majeur.
Cependant, il convient d’insister sur le fait qu’un trop grand
écart entre le prix initial et le prix final payé aux producteurs
serait de nature à fausser les prévisions de ces derniers, dans la
mesure où le prix initial est annoncé en avril de l’année N,
avant les semis, alors que le prix final est payé en juillet de
l’année N + 1, bien après les récoltes. Ainsi, l’argument
actuellement invoqué en défense du nouveau mécanisme de
détermination du prix d’achat du coton graine, à savoir la
pertinence d’un prix initial assez faible et d’un prix final élevé
permettant de se couvrir vis-à-vis d’un éventuel retournement du
marché mondial pouvant se traduire par un déficit financier de la
CMDT, mésestime le manque à gagner en termes de production
cotonnière (et de recettes d’exportation) pour le Mali, issu de
l’annonce d’un prix potentiellement moins rémunérateur pour les
producteurs. Il semblerait au contraire préférable de minimiser
l’écart entre le prix initial et le prix final, dans le souci
d’optimiser la production cotonnière en facilitant la formation
d’anticipations justes et stables de la part des producteurs.
Impacts macroéconomiques
Les comptes de la nation permettent de situer la production de
coton, sa transformation et les exportations. Les données utilisées
sont rassemblées dans une matrice de comptabilité sociale (MCS)
construite pour l’année 2002. Les données comptables
disponibles pour 2002 et ayant servi à la construction de
cette MCS sont issues du tableau des entrées-sorties (TES) de
l’économie malienne établi par la DNSI.
Les comptes disponibles pour 2002 et utilisés pour
construire la MCS consolident une branche agricole produisant le
coton-graine avec les activités de décorticage produisant le
coton-fibre et isolent les industries textiles. Les industries
travaillant à partir des graines pour produire de l’huile et des
aliments du bétail sont incluses dans l’ensemble des industries
agroalimentaires. Elles ont été isolées dans le cadre de la
présente étude (cf. [12] pour la méthodologie).
Scénarii de baisse du prix au producteur de coton et leurs
impacts
Scénario 1 : application d’un prix de
160 F CFA/kg au producteur
En faisant une simulation des effets d’une fixation du prix du
coton au producteur à 160 F CFA, soit une baisse de
24 % par rapport au prix au producteur pour la campagne
2004-2005, les résultats ci-dessous sont obtenus à partir de la
matrice de comptabilité sociale.
En termes d’effets, toutes choses étant égales par ailleurs, la
baisse des revenus des producteurs serait de l’ordre de
29,5 milliards de F CFA4.
En supposant que cette baisse se traduise par une baisse des
dépenses de consommation des ménages, les effets secondaires sur
l’économie malienne seraient les suivants :
- – une baisse du revenu des autres ménages (non
cotonniers) de 18 milliards de F CFA ;
- – une baisse des importations de 4,8 milliards de
F CFA, entraînant celle des recettes de l’État en termes de
taxations diverses d’environ 3,3 milliards de
F CFA ;
- – une baisse du revenu des entreprises de
11,3 milliards de F CFA.
Pour l’ensemble de l’économie malienne la perte probable subie
suite à la fixation du prix d’achat du coton graine à
160 F CFA, est estimée à 62,32 milliards de
F CFA, ce qui correspond à une réduction du PIB malien de
l’ordre de 1,86 %.
Scénario 2 : baisse de la production cotonnière de
25 %, suite au scénario 1
En supposant que suite à la baisse du prix au producteur de
50 F CFA, les producteurs réagissent par une réduction de
la production cotonnière de 25 % (hypothèse retenue par la
DNSI, 2003), les recettes totales d’exportation baisseraient de
53 milliards. Ce résultat est obtenu en supposant que la fibre
est valorisée au minimum au coût de revient CAF5 de 858,48 F CFA/kg.
Les effets secondaires de cette baisse de la production
cotonnière seraient les suivants pour l’économie
malienne :
- – le revenu des producteurs baisserait de
36,8 milliards, toutes choses étant égales par
ailleurs ;
- – le revenu des autres ménages (non cotonniers)
baisserait de 22,8 milliards ;
- – les importations baisseraient en valeur de
5,9 milliards ;
- – suite à cette baisse des importations les recettes
fiscales de l’État en termes de taxations diverses baisseraient de
4 milliards ;
- – le revenu des entreprises baisserait de
14 milliards.
En définitive, les pertes totales pour l’économie malienne sont
estimées à 136,5 milliards de F CFA, soit une baisse du
PIB de l’ordre de 3,9 %.
Récapitulatif de ces scénarii
Il ressort clairement du tableau 2( Tableau 2 ) que la fixation du prix au
producteur du coton malien à 160 F CFA est susceptible
d’engendrer des répercussions négatives plus que proportionnelles
sur l’économie malienne dans son ensemble. Ces conséquences
seraient d’autant plus fortes que cette baisse du prix au
producteur du coton malien s’accompagnerait, par réaction des
producteurs, d’une réduction de la production cotonnière. En effet,
les pertes en recettes d’exportation de la fibre sont estimées au
minimum à 53 milliards de F CFA, pour un prix au
producteur fixé à 160 F CFA/kg et un ajustement à la
baisse de 25 % de la production.
Les impacts négatifs sur l’économie malienne se réduisent
nettement pour des prix plus élevés au producteur. En effet, avec
un prix au producteur de l’ordre de 195 F CFA, les
conséquences sur l’économie nationale seraient réduites à une perte
totale d’environ 18,7 milliards, ce qui est presque le montant
du déficit de la filière enregistré en novembre 2004.
Autrement dit, en tentant d’absorber un déficit de la filière de
18 milliards de F CFA par une réduction du prix au
producteur à un niveau inférieur à 195 F CFA, les pertes
générées pour l’ensemble de l’économie malienne risquent d’être
supérieures au montant du déficit initial.
Il apparaît donc clairement que si la nécessité de la
confrontation de la filière cotonnière malienne au prix du marché
mondial peut paraître justifiée au regard des déficits cumulatifs
de la filière, il n’en demeure pas moins que l’intérêt de la
filière coton et de l’ensemble de l’économie du Mali semble devoir
passer par un soutien du prix au producteur à un niveau
conséquent.
Tableau 2 Impacts de différents prix appliqués au
producteur du coton malien sur différents indicateurs et sur
l’économie malienne (en milliards de F CFA).Table 2. Impact of
different prices paid to cotton producers on various indicators and
global impact on Malian economy (in billion F CFA).
|
Impacts sur Indicateurs
|
Prix à 160 F CFA/kg
|
Prix à 160 F CFA/kg et 25 % de réduction de la
production
|
Prix à 175 F CFA/kg
|
Prix à 190 F CFA/kg
|
Prix à 195 F CFA/kg
|
Prix à 200 F CFA/kg
|
|
Baisse de revenu des producteurs
|
29,5
|
36,8
|
20,6
|
11,8
|
8,8
|
5,9
|
|
Baisse de revenu des ménages non cotonniers
|
18
|
22,8
|
12,7
|
7,3
|
5,5
|
3,6
|
|
Baisse des importations
|
4,8
|
5,9
|
3,3
|
1,9
|
1,4
|
0,9
|
|
Baisse des recettes fiscales/importations
|
3,3
|
4
|
2,3
|
1,3
|
0,99
|
0,7
|
|
Baisse de revenu des entrepreneurs
|
11,3
|
14
|
7,9
|
4,5
|
3,4
|
2,3
|
|
Pertes de recettes d’exportation
|
-
|
53
|
-
|
-
|
-
|
-
|
|
Total des pertes pour l’économie nationale
|
62,32
|
136,5
|
43,6
|
24,9
|
18,7
|
12,5
|
|
Baisse du PIB (%)
|
1,86
|
3,9
|
1,30
|
0,74
|
0,56
|
0,37
|
Conclusion
L’analyse des effets de transmission à l’ensemble de l’économie
malienne d’une baisse du prix d’achat du coton a été possible grâce
à la construction d’une matrice des comptes sociaux. Il paraît
évident que la tentative de résorption d’un déficit de la filière
cotonnière par une baisse drastique des prix au producteur, risque
d’engendrer des effets dépressifs sur l’économie malienne dont la
somme pourrait s’avérer supérieure aux économies budgétaires
escomptées au départ, ainsi que l’attestent les différents scenarii
envisagés. En particulier, une baisse du prix d’achat aux
producteurs de 50 F CFA (passage de 210 à
160 F CFA) pourrait se traduire par une réduction du PIB
du Mali comprise entre 1,8 et 3,9 %.
De fait, les justifications à la base de l’instauration du
nouveau mécanisme de prix, à savoir, d’une part, la nécessité de
relier le producteur de coton malien au marché mondial et, d’autre
part, la projection d’une résorption rapide du double déficit de la
CMDT et du budget de l’État malien, semblent avoir sous-estimé les
effets pervers liés à ce mécanisme.
En effet, l’argument de résorption du double déficit CMDT/État
répond à des préoccupations strictement comptables et de court
terme qui peuvent entrer en contradiction avec une logique
économique de circuit, fondée sur la reconnaissance de l’effet
multiplicateur du coton [14]. Il va de soi que l’ampleur de cet
effet multiplicateur dépend des modalités de financement du déficit
de la filière. Cela conduit à ne pas ignorer le risque d’existence
d’un effet d’éviction issu d’un transfert de ressources d’autres
secteurs vers le coton, surtout dans un contexte où certains
bailleurs de fonds privilégient de plus en plus le soutien au
tableau des opérations financières de l’État (TOFE) au détriment
des aides sectorielles ciblées.
En outre, du fait de la baisse des revenus des producteurs de
coton et par voie de conséquence de ceux des populations rurales,
le nouveau mécanisme de prix va probablement contribuer à accroître
la pauvreté en zone cotonnière du Mali. Un tel constat est
inquiétant au regard des objectifs officiellement poursuivis à la
fois par les pouvoirs publics maliens et les institutions de
Bretton Woods, lesquels ont pourtant validé ce nouveau mécanisme.
La recherche d’une plus grande cohérence entre, d’une part, les
effets d’annonce et les décisions effectivement prises et, d’autre
part, les différentes politiques publiques (macroéconomiques,
sectorielles) menées, s’impose dans le souci de réduire la pauvreté
au Mali.
Enfin, il convient d’insister sur les risques inhérents à la
dépendance de l’économie malienne vis-à-vis d’une seule filière
agricole, grande pourvoyeuse de recettes d’exportation fluctuantes
au gré des conditions du marché mondial. Le cas du coton éclaire
les faiblesses de la spécialisation primaire des économies
africaines au sein du commerce international.
Remerciements
Outre les remarques des participants à l’atelier de restitution du
5 juillet 2005 à Bamako, les auteurs de l’étude ont
également bénéficié des observations écrites de Sally Baden, Louis
Goreux et Tom Bassett qu’ils tiennent à remercier.
Les auteurs restent bien entendu seuls responsables des opinions
émises, ainsi que des erreurs ou omissions qui subsisteraient dans
le présent article.
Références
1 Pesche D, Nubukpo K. L’Afrique du coton à Cancun :
les acteurs d’une négociation. Politique Africaine 2004 ;
95 : 158-68.
2 Araujo-Bonjean C, Brun JF. Les politiques de
stabilisation des prix du coton en Afrique de la zone franc
sont-elles condamnées ? Economie Rurale 2001 ; 266 :
80-90.
3 Araujo-Bonjean C, Boussard JM. La stabilisation des
prix aux producteurs de produits agricoles : approches
micro-économiques. Rev Tiers Monde 1999 ; XL :
901-28.
4 Nubukpo K. L’insécurité alimentaire en Afrique
subsaharienne : le rôle des incertitudes. Paris :
L’Harmattan, 2000.
5 Abbott P, Mccalla A. Agriculture in the
Macroeconomy : Theory and Measurement. In :
Gardner B, Rausser G, eds. Handbook of Agricultural
Economics. Vol 2. New York : Elsevier Science Publishing,
2002.
6 Timmer CP. Agriculture and Economic Development.
In : Gardner B, Rausser G, eds. Handbook of
Agricultural Economics. Vol 2. New York : Elsevier Science
Publishing, 2002.
7 Traoré F. L’impact des subventions américaines sur le prix
mondial du coton : une approche par les modèles vectoriels
autorégressifs bayésiens. Communication au Colloque de l’Agence
Universitaire de la Francophonie « Les filières d’exportation
des produits agricoles du Sud », Bamako, les 6 et 7 avril
2005.
8 Adjovi E, Wetta C, Sanogo O. Cotons d’Afrique
face aux subventions mondiales : Bénin, Burkina et Mali.
Dakar : Réseau d’expertise des politiques agricoles (Repa),
2004.
9 Keita MS, Nubukpo K, Traoré A. Étude sur les
coûts de production du coton au Mali. Bamako : Institut
d’économie rurale (IER), 2004.
10 Compagnie malienne de développement des textilles (CMDT).
Annuaires statistiques de la CMDT. Bamako : CMDT, Division
Production agricole (DPA), 2005.
11 Direction nationale de la statistique et de l’informatique
(DNSI). Impact de la baisse du prix du coton sur la croissance de
l’économie malienne. Bamako : Ministère de l’Économie et des
Finances, 2003.
12 Benoit-Cattin M, Doukkali R, Keita MS. Le
secteur cotonnier dans l’économie du Mali, son importance relative,
ses effets économiques. Communication au Colloque de l’Agence
Universitaire de la Francophonie. « Les filières d’exportation
des produits agricoles du Sud », Bamako, les 6 et 7 avril
2005.
13 Waddell A. Redressement financier de la CMDT - Plan
financier d’urgence - Rapport définitif. Sl : Mission de
restructuration du secteur du coton, 2001.
14 Hugon P. Les filières cotonnières africaines au regard
de l’économie du développement. Communication aux Journées de
l’Association française de science économique (Afse), mai 2005.
2 Groupement des syndicats cotonniers et
vivriers du Mali.3 La tendance actuelle
est au « recentrage » de la CMDT sur les activités en
aval de la production de coton-graine.4 La
production annuelle de coton-graine au Mali pour la campagne
2004-2005 étant de 589 562 tonnes [13].5 CAF : coût, assurance, fret. Prix CAF :
prix d’un bien à la frontière du pays importateur ou prix d’un
service fourni à un résident avant acquittement de tous les impôts
et droits sur les importations et paiement de toutes les marges
commerciales et de transport dans le pays.* Cet article est issu d’une étude financée par
l’Organisation non gouvernementale Oxfam International, Bureau
régional de l’Afrique de l’Ouest et réalisée par les auteurs du
présent article.1 1 euro = 655,96
F CFA.
|