ARTICLE
La phlébite axillo-sous-clavière « spontanée
« est une pathologie du sujet jeune (moyenne d'âge de 30 à
35 ans dans les principales séries publiées), par ailleurs
en bonne santé. On regroupe classiquement dans cette catégorie
de thromboses les « phlébites d'effort » (syndrome de
Paget-Von Schrötter) dans lesquelles les signes cliniques de phlébite
apparaissent dans les suites immédiates d'un effort physique particulièrement
intense impliquant le bras atteint, et les phlébites axillo-sous-clavières
idiopathiques dans lesquelles aucun facteur favorisant n'est retrouvé.
La physiopathologie de ces thromboses fait appel pour une grande part
à des phénomènes mécaniques : microtraumatismes
répétés de la veine sous-clavière dans un
défilé thoraco-brachial d'anatomie défavorable, finalement
responsables d'une sténose fibreuse réactionnelle de cette
veine (figure 1). Les
complications en sont l'embolie pulmonaire assez fréquente mais
rarement grave, et le risque de séquelles fonctionnelles post-thrombotiques
éventuellement handicapantes pour la vie professionnelle, sportive
et de loisirs de ces sujets jeunes [1-6]. Ces 15 dernières années
de nombreux auteurs (principalement chirurgiens et radiologues) se sont
prononcés en faveur d'une attitude thérapeutique interventionniste
(fibrinolyse, chirurgie, dilatation endoluminale) pour réduire
ce risque de séquelles à distance [7-11], bien que cette
attitude ne soit fondée sur aucune preuve de bénéfice
en l'absence d'essai thérapeutique randomisé. De plus, les
études sur les thromboses veineuses profondes des membres supérieurs
ne permettent pas de se faire une idée précise de la fréquence
des séquelles, de leur sévérité, et de leurs
conséquences réelles dans la vie des patients [12]. Pour
avancer sur ce sujet nous avons réalisé une étude
transversale chez 54 patients ayant eu un traitement non fibrinolytique
pour phlébite axillo-sous-clavière spontanée [13].
Les résultats sont comparés aux principaux résultats
d'essais thrombolytiques dans cette pathologie.
Analyse des publications
L'essentiel des données concernant les thromboses veineuses profondes
des membres supérieurs est issu de cas cliniques et de courtes
séries rétrospectives, et Becker qui a publié en
1991 une revue sur le sujet [12] en concluait : « there is no
firm data on which clinical decisions can be based ». Cette revue
des publications de 1950 à 1990 faisait état d'un taux de
séquelles global de 34 % pour les phlébites profondes des
membres supérieurs toutes étiologies confondues, et de 41
% pour les phlébites « spontanées ». Nous avons
revu les études publiées de 1950 à 1997 et réunissant
plus de 10 patients ayant fait une phlébite axillo-sous-clavière
spontanée (tableau). Les taux de séquelles rapportés
vont de 20 % à 73 % et les taux de séquelles sévères
de 0 % [5] à 55 % [2]. En dehors des études de Prandoni
et al. [6] et de Machleder [8], toutes ces études sont rétrospectives
et l'évaluation des séquelles est essentiellement issue
de l'analyse des dossiers médicaux. À cette limitation majeure
s'ajoutent d'autres limites particulières, notamment dans l'étude
d'Adams et al. (4 « phlébites spontanées »
chez des patients en fait atteints de cancers) et dans celle de Tilney
et al. (35 % de perdus de vue) qui font état des taux de
séquelles les plus élevés. L'étude de Lindblad
et al. [5] semble particulièrement intéressante car
cette étude concerne toute la population (non sélectionnée)
de Malmö qui est desservie par un unique hôpital et comporte
des données d'évolution pour tous les patients. Un taux
faible (25 %) de séquelles légères à modérées
est retrouvé dans cette étude, aucun patient n'ayant eu,
notamment, à changer de travail du fait de sa phlébite.
Dans les études de fibrinolyse les taux de séquelles sévères
sont de 11 % [7], 12 % (8) et 20 % [9]. Mais seule l'étude prospective
de Machleder [8] comporte un suivi bien documenté sur 50 patients
et elle constitue l'étude de référence concernant
la fibrinolyse dans cette pathologie.
Essai thrombolytique de référence
L'étude de Machleder [8] a inclus 50 patients consécutifs
avec phlébite axillo-sous-clavière spontanée, d'âge
moyen 31 ans (14 à 50 ans), dans un protocole thérapeutique
associant fibrinolyse et anticoagulation de 3 mois (n = 43), résection
chirurgicale de la 1re côte (n = 36), et éventuelle
angioplastie par ballonnet d'une sténose résiduelle (n
= 9). Une phlébographie de contrôle a été réalisée
chez 49 patients, en moyenne 2 ans après le traitement. À
ce terme 22 patients (45 %) avaient une occlusion ou une subocclusion
résiduelle de la veine sous-clavière, 14 d'entre eux (64
%) étant asymptomatiques ou avec symptômes « minimes
». Les 50 patients ont eu une évaluation clinique 3,1 ans
en moyenne après la phase aiguë. Quatre-vingts pour cent étaient
asymptomatiques ou avaient des symptômes « minimes » et
6 sur 50 (12 %) gardaient des séquelles sévères,
handicapantes au quotidien (figure
2).
Étude transversale des séquelles
après « traitement conventionnel » [13]
D'avril 1980 à novembre 1998, 56 patients ont été
hospitalisés dans le service de médecine vasculaire de l'hôpital
Broussais pour traitement ou bilan après phlébite axillo-sous-
clavière spontanée confirmée par phlébographie
(63 %) ou écho-doppler seul (37 %). Deux ont été
perdus de vue et l'étude a porté sur les 54 patients qui
ont pu être recontactés, 25 hommes et 29 femmes d'âge
médian 32 ans (15-86 ans). Quatre avaient fait des phlébites
bilatérales : seul le bras avec les séquelles les plus sévères
a été compté dans l'étude. Il n'y a eu que
deux récidives homolatérales documentées. Le taux
d'embolies pulmonaires documentées était de 26 % (1/3 asymptomatique).
Aucun patient n'était décédé. Quarante-sept
patients (87 %) avaient reçu une anticoagulation d'au moins 3 mois,
quatre une anticoagulation de durée inférieure à
3 mois, trois n'avaient reçu aucun traitement anticoagulant, aucun
n'avait été fibrinolysé, six patients avaient eu
une résection de 1re côte entre 3 mois et 2 ans
après l'épisode aigu. Ces 54 patients ont été
réévalués transversalement en moyenne 5 ans après
l'épisode aigu. La sévérité des symptômes
post-thrombotiques (douleurs, gonflement, paresthésies) a été
cotée à l'aide d'une échelle verbale à six
termes (nul, négligeable, léger, modéré, sévère,
intolérable) et d'une échelle numérique de 0 à
10. Un écho-doppler de contrôle a également été
pratiqué chez 49 patients revus en consultation pour cette étude
et un score de séquelles hémodynamiques a été
établi sur l'analyse du flux à la jonction axillo-sous-clavière
(grade 0 : flux normal ; grade 1 : obstruction modérée ;
grade 2 : occlusion ou syndrome obstructif sévère). Le taux
de séquelles « sévères ou intolérables
» était de 13 % (7 patients sur 54 patients) (figure
2), un score numérique de séquelles ¾ 3 était
relevé dans 78 % des cas (42 patients sur 54). Un patient avait
dû changer de travail après sa phlébite. Il y avait
20 écho-doppler normaux (41 %) et 11 grade 2 (22 %) et il n'y avait
aucune corrélation entre la sévérité des séquelles
cliniques et hémodynamiques à l'écho-doppler.
Commentaires
La fibrinolyse est recommandée par de nombreux auteurs à
la phase aiguë de la phlébite axillo-sous-clavière
du sujet jeune afin de réduire les séquelles à distance.
Son intérêt reste à démontrer en l'absence
d'essai thérapeutique randomisé. De plus, ces auteurs justifient
leurs recommandations par les taux élevés de séquelles
publiés dans des études rétrospectives anciennes
fortement biaisées [1, 2]. Notre étude a réuni un
collectif de patients important compte tenu de la rareté de cette
pathologie, qui ont tous pu coter eux-mêmes leurs symptômes
résiduels avec des échelles validées de cotation
de la douleur [14] (notamment en pathologie chronique rhumatologique).
Nous disposons maintenant, grâce à elle, d'une référence
solide sur l'évolution des phlébites axillo-sous-clavières
spontanées traitées par anticoagulants seuls, bien que surestimant
la catégorie des séquelles sévères en raison
de la spécificité du service qui a conduit certains patients
à venir y consulter secondairement en raison justement d'un syndrome
post-thrombotique gênant. Néanmoins le taux de séquelles
sévères enregistré dans notre étude (13 %)
est similaire à celui de l'essai prospectif de référence
sur la fibrinolyse (12 %). Le faible niveau de discrimination de la sévérité
des symptômes résiduels dans cet essai de fibrinolyse ne
permet pas de comparaison fine avec notre étude pour les niveaux
de séquelles non sévères. Une superposition globale
des résultats est néanmoins probable au vu des 80 % de patients
« asymptomatiques ou presque » de cet essai et des 78 % de patients
ayant un score numérique de sévérité de 0
à 3 (sur 10) dans notre étude. De plus, 64 % des patients
de l'essai de Machleder ayant une (sub)occlusion phlébographique
de la veine sous-clavière au contrôle à 2 ans sont
asymptomatiques ou presque, ce qui est tout à fait superposable
à nos constatations écho-doppler. Autrement dit l'objectif
de la fibrinolyse qui est d'avoir une « veine ouverte » à
distance d'une phlébite axillo-sous-clavière n'est pas corrélé
à une absence de symptômes et inversement, la riche collatéralité
de cette région [15] pouvant assurer un retour veineux normal malgré
une occlusion résiduelle du tronc principal.
Au total, le traitement de première intention d'une phlébite
axillo-sous-clavière du sujet jeune doit rester, au vu de ces données
publiées, l'anticoagulation « classique ». Un praticien
qui souhaiterait proposer la fibrinolyse dans tel ou tel cas particulier
(sportif de haut niveau, travailleur de force, par exemple) doit donner
une information claire quant au surcroît de risque par rapport à
l'anticoagulation seule et à l'incertitude quant à son bénéfice
potentiel pour le patient. Le pronostic à distance de cette pathologie
est en fait globalement très favorable et la kinésithérapie
suivie, en cas d'échec de chirurgie (résection de
1re côte ± angioplastie de la veine sous-clavière),
améliore bon nombre des patients très gênés
à distance. Ceux-ci représentent moins d'un cas sur 10 si
l'on tient compte de leur sur-représentation dans un collectif
de patients suivis en milieu hospitalier spécialisé comme
celui de notre étude qui en recensait 13 %
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