ARTICLE
Les grands lymphocytes à grains (LGL dans la détermination
anglo-saxonne) représentent 10 à 15 % des lymphocytes circulants,
soit environ 220 ± 40 par mm3. Ils sont classés
en deux catégories suivant la lignée cellulaire dont ils
proviennent : les LGL CD3+ qui représentent des cellules
T cytotoxiques activées et les LGL CD3 de type
natural killer (NK) qui médient leur activité cytotoxique
indépendamment du complexe majeur d'histocompatibilité (CMH).
Ce dernier concept doit être nuancé car l'on sait maintenant
que les cellules NK expriment à leur surface des récepteurs
NK de type activateur (KAR) ou inhibiteur (KIR) et dont l'engagement pour
les molécules de classe I du CMH respectivement active ou inhibe
le programme de cytolyse.
Les premières descriptions de syndromes lymphoprolifératifs
LGL accompagnés de neutropénie remontent à 1975 et,
depuis, de nombreuses études ont été publiées
sur ce sujet [1-3]. Cependant, le cadre des proliférations LGL
est resté flou, expliquant la variété de termes utilisés
pour qualifier cette entité. On citera pour exemples la neutropénie
à LGL, le pseudo-syndrome de Felty, les leucémies T, les
syndromes Tg, etc. Le terme de leucémies LGL de sous-type T et
NK a été proposé par T. Loughran en 1993 pour identifier
une maladie caractérisée par une prolifération monoclonale
de LGL envahissant la moelle osseuse, la rate et le foie. Les leucémies
LGL sont une entité reconnue par la classification FAB et appartiennent
au groupe des leucémies chroniques T qui comprend les leucémies
lymphoïdes chroniques T, les leucémies prolymphocytaires T,
les leucémies ATL (adult T leukemia) secondaires à
une infection HTLV-I, et le syndrome de Sezary. Plus récemment,
la classification des lymphomes malins non hodgkiniens appelée
REAL a identifié les leucémies LGL comme une entité
distincte parmi les lymphomes T périphériques et les néoplasies
à cellules NK [4].
Dans la première partie de cette revue sera exposé le
cadre nosologique général des proliférations LGL
qui comprend respectivement les leucémies CD3+, les
leucémies CD3, les lymphocytoses T et NK et
les proliférations réactionnelles LGL. L'hypothèse
d'un déficit de l'apoptose médiée par la voie de
Fas et de son ligand Fas-L au sein des cellules leucémiques LGL
a été récemment mis en évidence et sera
abordée dans la deuxième partie consacrée aux mécanismes
physiopathogéniques des proliférations LGL. Nous développerons
ensuite les différentes indications thérapeutiques de
ce type d'hémopathies dans la troisième partie.
Spectre nosologique des
proliférations LGL
Aspects cliniques et biologiques des proliférations
LGL
Sous-type CD3+
* Leucémies LGL T CD3+
Il s'agit du type le plus fréquent de leucémies LGL représentant
85% des cas. Les leucémies LGL CD3+ affectent principalement
les sujets âgés avec une médiane d'âge de
60 ans et un sexe ratio de 1:1. Seulement 10 % des patients ont moins
de 40 ans et d'exceptionnels cas pédiatriques ont été
rapportés. Un tiers des patients est asymptomatique au diagnostic.
Les caractéristiques cliniques sont rappelées dans le
tableau I. Les principaux
symptômes sont en rapport avec la neutropénie chronique
et incluent la fièvre secondaire à des infections bactériennes
récurrentes. Ces infections touchent de préférence
la sphère ORL, la peau, la région périnéale
mais des cas de sepsis profonds ou d'infections viscérales, et
notamment pulmonaires, peuvent survenir. Les symptômes B (sueurs
nocturnes, fièvre spécifique et perte de poids) sont observés
dans 20 % des cas. L'examen physique révèle la présence
d'une spléno-
mégalie dans environ 30 à 50 % des cas, d'une hépatomégalie
dans 20 % des cas. Une polyadénopathie est exceptionnellement
observée. Les organes infiltrés sont par ordre de fréquence,
la moelle osseuse, la rate et le foie. D'exceptionnelles localisations
pulmonaires sont observées : nous en avons colligé quatre
cas dont deux associés à une hypertension artérielle
pulmonaire (Lamy et al., ASH 1998, abstr 930). La grande particularité
de ce syndrome lymphoprolifératif est d'être associé
dans près de 40 % des cas à d'autres affections et en
particulier auto-immunes (tableau
II). La principale maladie associée aux leucémies
T LGL est la polyarthrite rhumatoïde (PR), survenant dans presque
25 % des cas. Les patients présentant une leucémie LGL
et une PR sont en fait presque indissociables de ceux souffrant d'un
syndrome de Felty qui associe une splénomégalie, une PR
et une neutropénie [5].
Les manifestations articulaires sont les mêmes et le terrain
immunogénétique est marqué par l'existence du marqueur
HLA DR4 dans plus de 85 % des cas dans ces deux situations cliniques contre
30 % dans la population générale [6] . La distinction entre
ces deux maladies apparaît maintenant arbitraire. La prévalence
d'une leucémie LGL au cours du syndrome de Felty est vraisemblablement
sous-estimée et la détection d'un composant monoclonal LGL
devrait être systématiquement proposée chez ces patients.
La date de survenue d'une PR au cours d'une leucémie LGL est variable
d'un patient à l'autre. Dans certains cas, la prolifération
lymphocytaire monoclonale précède l'apparition des signes
articulaires, alors que dans d'autres, elle peut être découverte
simultanément ou même éclore quelques années
plus tard. S'il a été observé dans le sang et le
liquide synovial de patients atteints de PR la présence de cellules
lymphocytaires ayant le même phénotype CD3+/CD57+
que les LGL, la filiation entre les deux maladies reste encore hypothétique
[7]. Nous verrons plus loin que l'existence d'un défaut de la régulation
de l'apoptose médiée par Fas est observée dans ces
deux pathologies. D'autres maladies auto-immunes peuvent s'associer aux
leucémies LGL comme le syndrome de Gougerot-
Sjogren, le lupus érythémateux disséminé (LED),
les endocrinopathies telles la thyroïdite de Hashimoto et la maladie
de Basedow, et les uvéites récurrentes [3-8]. Des cytopénies
auto-immunes sont fréquemment observées.
Les leucémies TLGL peuvent co-exister avec d'autres affections
hématologiques malignes, quelles soient myéloïdes ou
lymphoïdes. Des syndromes lymphoprolifératifs B tels que le
myélome multiple, les lymphomes malins non hodgkiniens et des gammapathies
monoclonales apparemment bénignes ont été rapportés,
en association avec les leucémies LGL, sans qu'une relation physiopathologique
claire puisse être encore établie entre les hémopathies.
Des cas survenant après greffe de rein ont récemment été
rapportés par T. Loughran. De même, la co-existence avec
une myélodysplasie ou certaines tumeurs solides a été
également rapportée. Dans toutes ces situations, le diagnostic
de leucémie LGL repose sur des critères précis de
prolifération monoclonale chronique. En effet, l'étude des
critères de monoclonalité par l'analyse d'un réarrangement
des gènes codant pour le récepteur T à l'antigène
(TCR) est essentielle pour différencier une prolifération
LGL clonale d'une prolifération LGL réactionnelle qui accompagne
parfois de façon transitoire les pathologies sus-citées.
Le diagnostic de leucémie T LGL est généralement
suspecté devant la présence persistante (plus de 6 mois)
d'un excès de lymphocytes ayant les caractéristiques morphologiques
de grands lymphocytes à grains. Ces cellules sont facilement identifiables
par leur morphologie et leur phénotype. Il s'agit de grandes cellules
(en règle de 15 à 18 m de diamètre), avec un grand
cytoplasme contenant des granulations azurophiles et un noyau à
large nucléole. Le compte normal de LGL circulant est de 0,2 à
0,4 x 109/l. Au cours des leucémies LGL, la plupart
des patients ont un taux de LGL supérieur à 2 x 109/l
tandis que l'hyperlymphocytose est en règle générale
modérément augmentée, en moyenne de l'ordre de 8
x 109/l. Le critère exigeant plus de 2 x 109/l
LGL pour affirmer le diagnostic n'est plus de mise depuis qu'il a été
mis en évidence des proliférations monoclonales LGL dont
le chiffre absolu est en dessous de 1 x 109/l [9]. Parfois
l'aspect cytologique n'est pas habituel avec la perte des granules cytoplasmiques
et ceci doit renforcer l'importance de la réalisation d'un immunophénotype
des lymphocytes circulants en cas de suspicion clinique comme une neutropénie
inexpliquée associée ou non à des manifestations
immunes. L'infiltration médullaire est diversement appréciée
: dans l'expérience de T. Loughran et al., l'envahissement
médullaire par des LGL est noté dans près de 90 %
des cas alors que dans la série de MV. Dhodapkar et al.
il n'est que de 25 %, [2-3].
Les manifestations biologiques rencontrées au cours de la leucémie
T LGL sont rappelées dans le tableau
III. La plupart des patients sont neutropéniques. Le mécanisme
de la neutropénie n'est pas encore clarifié. Il n'y a pas
de parallélisme entre le degré de l'envahissement médullaire
et la profondeur de la neutropénie. Un arrêt de la maturation
myéloïde au stade myélocyte est parfois observé.
Un effet inhibiteur de la population lymphoïde LGL sur la pousse
des progéniteurs myéloïdes (CFU-GM) a rarement été
démontré [10]. Il a été observé chez
un patient présentant une absence de croissance des CFU-GM, que
l'élimination de LGL par une T déplétion conduisait
à la restauration d'une pousse in vitro des progéniteurs
myéloïdes. Enfin, si la neutropénie cyclique de l'adulte
est une pathologie très rare, il semble qu'elle soit associée
dans la plupart des cas à une leucémie LGL. La correction
de la neutropénie par la cyclosporine parfois rapportée
pourrait témoigner dans ce cas d'un probable processus immunologique
sous-jacent. Néanmoins le mécanisme immun de la neutropénie
est douteux. Il existe fréquemment un taux élevé
d'anticorps antipolynucléaires neutrophiles chez les patients présentant
une leucémie LGL, mais leur spécificité est mise
en cause du fait de la présence quasi constante de complexes immuns
circulants. La sécrétion de Fas-ligand soluble pourrait
être un des mécanismes importants de la neutropénie.
Une anémie chronique est observée chez presque 50 %
des malades avec un besoin transfusionnel chez 20 % d'entre eux. Son mécanisme
est variable. Rarement une anémie hémolytique à test
de Coombs positif a été rapportée. De nombreux cas
d'érythroblastopénie survenant au cours de leucémies
LGL ont été publiés. La mise en évidence d'une
inhibition de l'érythropoïèse au niveau des BFU-E ou
CFU-E par la prolifération clonale LGL a pu être identifiée
dans de nombreuses observations [11]. Dans un cas notamment, l'inhibition
de la croissance des CFU-E était abolie par le traitement in
vitro de la moelle autologue par du sérum antilymphocytaire.
Certaines cytokines comme le TNFa et l'IFNg, sécrétées
par les cellules leucémiques LGL peuvent aussi inhiber l'érythropoïèse.
Enfin d'exceptionnels cas de « purpuras amégacaryocytaires
», de purpura thrombopénique immun ont été publiés.
Il faut néanmoins souligner que la thrombopénie chez ces
malades est habituellement très modérée. Toutes ces
constatations cliniques, biologiques tant hématologiques qu'immunologiques
s'associent à un cortège d'anomalies sérologiques.
Le facteur rhumatoïde et les anticorps antinucléaires sont
détectés respectivement chez 60 % et 40 % des patients et
les anticorps antineutrophiles et antiplaquettes chez environ 50 % d'entre
eux. Le test de Coombs est positif dans 12 % des cas. L'électrophorèse
des protéines révèle habituellement une hypergammaglobulinémie
polyclonale et dans certains cas une gammapathie monoclonale de type IgGk
ou IgGl. L'élévation de la b 2 microglobuline est observée
dans 72 % des cas. En dépit d'un phénotype T cytotoxique,
les LGL n'exercent pas d'effet inhibiteur de la synthèse d'immunoglobulines
par les lymphocytes B activés. Une down régulation
de la sécrétion d'immunoglobulines pourrait même participer
au développement des auto-anticorps. L'activité NK est habituellement
diminuée, voire abolie, dans la majorité des cas de leucémies
LGL CD3+. La stimulation par anti-CD3 ou l'IL-2 restaure rapidement
cette activité. L'activité ADCC est en revanche préservée.
Les proliférations LGL ont un phénotype de cellule T
mature avec un certain degré d'hétérogénéité.
L'immunophénotype le plus commun est CD3+/TCRab+/CD4/
CD8+/CD16+/CD57+ [2]. Les cellules leucémiques
LGL expriment de façon constitutive les marqueurs CD2, CD45 RA
et les chaînes b et g du récepteur de l'interleukine 2, R-IL-2b
(p75) et R-IL-2g (p64) mais pas la chaîne a (R-IL-2a, p55 ou CD-25).
Le récepteur au TNFa de haute affinité (p75 ou CD120b) est
exprimé mais pas celui de faible affinité (p55 ou CD120a).
L'antigène CD56 est rarement exprimé, et il existe des cas
CD56+/CD57+ et CD56+/CD57.
Quelques cas expriment le marqueur CD4 avec ou sans coexpression de CD8.
L'existence de population double négative CD4/CD8
a été rapportée ainsi qu'un phénotype gd+
[12]. Une classification immunologique des proliférations LGL a
été proposée par Scott et al., mais son intérêt
diagnostique et pronostique est assez discuté [13]. Néanmoins
il semble que le phénotype CD3+/CD56+ confèrerait
une valeur de mauvais pronostic [14].
La nature clonale des proliférations LGL est établie
en biologie moléculaire par l'étude du réarrangement
du TCR. Cette analyse est primordiale pour distinguer les leucémies
LGL, qui correspondent à une expansion clonale, des proliférations
LGL réactionnelles. Ces dernières s'observent dans des situations
cliniques très diverses (voir plus loin) et sont le plus souvent
transitoires et de faible ampleur. L'analyse du réarrangement des
chaînes b et g du TCR peut être effectuée aisément
en Southern blot, mais la sensibilité est augmentée par
PCR. Il est possible d'identifier des proliférations oligoclonales
(plusieurs bandes de migrations sur le gel de migration) : ceci peut correspondre
à une phase de transformation maligne d'une population LGL polyclonale.
Cependant, des profils oligoclonaux ont pu être observés
chez des sujets sains au niveau des sous-populations CD8+/CD57+
[15]. La possibilité d'utiliser des anticorps spécifiques
des différentes régions variables de la chaîne b permet
maintenant d'analyser la quasi totalité du répertoire Vb
en cytométrie de flux. L'existence d'un usage restreint du répertoire
Vb dans les leucémies LGL est discuté. Une utilisation préférentielle
des sous-familles Vb6 et Vb13.1 a été mise en évidence
chez certains patients [16]. Ceci pourrait laisser penser que l'expansion
de cellules leucémiques ne se fait pas au hasard mais pourrait
résulter d'une sélection dirigée et initiée
par un antigène spécifique. Enfin, des anomalies chromosomiques
ont été observées, intéressant les chromosomes
3, 5, 8 et 14, renforçant la notion de maladie hématologique
clonale.
La question est de savoir si toutes les proliférations monoclonales
LGL de phénotype T sont malignes. La réponse est probablement
non : il existe des cas de proliférations LGL chroniques associées
à un réarrangement du TCR parfaitement indolentes cliniquement.
Ces cas pourraient être qualifiés de lymphocytose chronique
LGL T. La détermination « leucémie LGL » comme
l'ont précisé
T. Loughran et al., requiert 3 critères essentiels qui
sont l'existence d'une prolifération de LGL morphologiquement
et phénotypiquement identifiée, monoclonale, et accompagnée
d'un envahissement leucémique viscéral (foie, rate) et/ou
médullaire qui atteste du caractère malin.
* Lymphocytose chronique LGL T
Il s'agit de patients présentant une prolifération chronique
LGL de phénotype T oligo, voire monoclonale, sans aucun
critère d'agressivité clinique ni signes d'envahissement
viscéral. Néanmoins, des complications hématologiques
ou immunologiques identiques à celles observées au cours
des leucémies LGL CD3+ peuvent survenir. Un suivi
à long terme est nécessaire pour savoir si ces patients
finissent par développer à plus ou moins longue échéance
une authentique maladie leucémique. Le terme de clonopathie T
de signification indéterminée (TCUS) a été
récemment proposée de façon analogue aux gammapathies
monoclonales de signification inconnue (MGUS) [3].
Sous-type NK/CD3
Environ 15 % des proliférations LGL ont un phénotype
CD3/NK. Celles-ci peuvent être classées
en deux catégories ; les leucémies LGL de type NK,
et les lymphocytoses chroniques NK.
* Leucémies LGL CD3 NK
Il s'agit d'une entité très rare en Amérique
du Nord et en Europe. La plupart des cas ont été décrits
en Asie et plus spécialement au Japon. Les caractéristiques
cliniques et biologiques sont rappelées dans le tableau
IV. Les patients sont plus jeunes que ceux atteints de leucémies
LGL CD3 +, l'âge médian étant de 39 ans.
La présentation initiale est plus bruyante, marquée par
une hépatosplénomégalie tumorale et des signes généraux
[17]. Il n'est pas observé de PR associée. L'infiltration
médullaire est massive, accompagnée d'une myélofibrose.
L'atteinte digestive est fréquente et une ascite spécifique
a été rapportée. L'anémie et la thrombopénie
sont plus profondes que dans le sous-type CD3 +, nécessitant
rapidement un support transfusionnel. Le taux de LGL circulants est souvent
supérieur à 10 x 10 9/l. Le phénotype est
CD3 /TCRab / CD4 /CD8 /CD16 +/CD56 +.
L'antigène CD57 est variablement exprimé. Il n'existe pas
de réarrangement des gènes du TCR b ou g. Les cas décrits
au Japon sont fréquemment associés à des anomalies
génétiques. Le virus EBV serait impliqué dans plus
de 50 % des cas et l'hybridation in situ a montré la présence
du génome EBV au sein des cellules leucémiques LGL. Ces
données suggèrent que le virus EBV pourrait être impliqué
directement dans la leucémogenèse des leucémies NK
comme il l'est dans les lymphomes de Burkitt africains.
La plupart des patients ont une évolution péjorative.
Dans une série, 9 sur 11 patients sont décédés
rapidement après le diagnostic dans un tableau d'atteinte leucémique
multiviscérale avec troubles de coagulation [2]. Toutes les tentatives
de chimiothérapie combinée sont inefficaces.
* Lymphocytose chronique NK
Certains malades présentent une prolifération LGL d'évolution
chronique avec un phénotype CD3. L'âge
médian est de 60 ans et la maladie semble plus fréquente
chez l'homme que chez la femme (sexe ratio 1,5) [18]. Les caractéristiques
cliniques sont identiques à celles des patients atteints de leucémies
CD3+. Des manifestations auto-immunes sont fréquentes
et des cas de vascularites sont rapportés. La sévérité
de la neutropénie est moindre, ce qui fait que les accidents
infectieux sont plus rares que dans les proliférations homologues
CD3+. L'analyse immunologique révèle un phénotype
NK, CD2+/CD3/CD4/CD8/CD16+/
CD56+/CD57±. Différents antigènes
exprimés sur les cellules NK et faisant partie de la famille
KIR ou KAR ont été récemment identifiés
sur les LGL NK [19]. Il s'agit notamment des molécules CD158a
et CD158b, reconnues respectivement par les anticorps monoclonaux EB6
et GL183. Comme toute prolifération NK, l'étude du TCR
ne révèle aucun réarrangement clonal. L'hyperlymphocytose
NK étant relativement indolente, l'abstention thérapeutique
est le plus souvent requise. Quelques cas de neutropénie sévère
ont pu être traités efficacement avec le méthotrexate
et le cyclophosphamide. Le cadre nosologique des lymphocytoses NK n'est
pas encore établi. L'évolution est parfois très
lente et la maladie quiescente pendant de nombreuses années.
Des cas de transformation en leucémies NK agressives accompagnées
de modifications cytogénétiques ont cependant été
rapportés. S'agit-il donc de la phase chronique des leucémies
NK ou d'un état lymphoprolifératif chronique? La question
n'est pas encore tranchée.
Proliférations LGL
réactionnelles
Des proliférations LGL dites réactionnelles ont été
décrites dans un certain nombre de situations malignes et non
malignes [20]. Les cellules sont le plus souvent CD3+, mais
des cas de proliférations réactionnelles NK ont été
rapportés. Le taux de LGL circulants n'est généralement
pas très élevé, en règle générale
inférieur à 3 x 109/l. Ces expansions de LGL
sont transitoires et bien souvent disparaissent lors du traitement de
la maladie initiale. L'analyse du TCR montre toujours une configuration
germinale. Les pathologies pouvant s'accompagner de proliférations
LGL réactionnelles sont les suivantes : les tumeurs solides,
les connectivites, le PTI, les syndromes hémophagocytaires et
les lymphomes malins non hodgkiniens, les infections virales (CMV, HBV,
VIH...) et les proliférations LGL post-greffes de cellules souches
hématopoïétiques.
Proliférations lymphoïdes CD56+
et diagnostic différentiel des leucémies LGL
Il existe des hémopathies lymphoïdes malignes caractérisées
par l'expansion de cellules de phénotype CD56+ et
pourtant différentes des leucémies LGL. Celles-ci sont
dominées par les lymphomes NK. Le spectre des lymphomes NK et
NK-like a été récemment précisé [21].
La plupart de ces lymphomes expriment l'antigène CD56. Ces lymphomes
touchent la sphère ORL et plus particulièrement la région
nasale. Les lymphomes CD56+ peuvent se répartir en
plusieurs catégories dominées par les lymphomes à
localisation nasale.
Les lymphomes développés aux dépens
de la cavité nasale
On distingue le lymphome nasal à cellules T/NK et le lymphome
« non nasal de type nasal » à cellules T/NK. Il s'agit
de deux entités différentes, non pas par les caractéristiques
histologiques ou immunologiques qui sont très proches, mais par
la présentation clinique. L'un est localisé au massif
facial, l'autre est multifocal de pronostic très péjoratif.
Autres entités rares d'hémopathies
lymphoïdes CD56+
* Lymphome hépatosplénique gd
Il s'agit de patients jeunes dont la maladie s'exprime par une hépatosplénomégalie
tumorale sans lymphadénopathie ni hyperlymphocytose. Il existe
fréquemment une thrombopénie auto-immune et une anémie.Le
phénotype est CD3+/CD16+ /CD56+/gd+.
* Granulomatose lymphomatoïde
Cette entité s'apparente au lymphome nasal sous bien des aspects
cliniques. Cependant, il a été récemment précisé
que dans la majorité des cas, il s'agit d'une prolifération
B-EBV induite associée à une réaction cellulaire
T. Les localisations pulmonaires et rénales sont les plus fréquentes
parfois accompagnées de lésions du système nerveux
central. Il existe une réaction de nécrose avec lésions
vasculaires.
* Lymphome T post-transplantation
La plupart des lymphomes post-transplantation sont de phénotype
B. Récemment, une série de 6 patients présentant
un lymphome T au décours d'une transplantation a été
publiée. La présentation clinique comportait une atteinte
pulmonaire spécifique et médullaire. Une réaction
érythroleucémique semble être fréquente.
Là aussi l'évolution est très péjorative.
* Lymphome S-100+
Huit cas de cette rare entité ont été publiés.
La protéine S-100 est une protéine porteuse de calcium
comportant 2 fractions, S-100a et S-100b et est exprimée sur
les cellules T et un grand nombre de tumeurs. La maladie est caractérisée
par une grande agressivité clinique. Il existe une splénomégalie
et une hyperlymphocytose faite de cellules lymphoïdes CD4/CD8±/CD56+/S-100b.
Il existe un réarrangement de la chaîne b du TCR.
* Lymphome blastoïde à cellule NK
Très peu de cas ont été décrits. La présentation
clinique est de type extra-nodale. L'immunophénotype est proche
des entités précédentes mais l'expression de CD2
est négative, alors que celle de CD43 et CD68 est positive. Il
n'y a pas d'association avec l'EBV.
Enfin, il faut souligner que très rarement d'autres hémopathies
peuvent exprimer l'antigène CD56. Il s'agit des lymphomes lymphoblastiques,
des lymphomes T périphériques et des leucémies
aiguës myéloïdes.
Étiopathogénie
des leucémies LGL (figure)
L'étiologie des leucémies LGL n'est pas encore connue.
Le processus leucémique, à l'instar d'autres hémopathies
malignes, requiert plusieurs étapes. Un des points clés
dans la compréhension de la physiopathologie est de reconnaître
que les LGL représentent un profil de cellules T activées
par un antigène [22]. Les arguments suivants le suggèrent
fortement : 1) elles peuvent être activées in vitro
par des anticorps anti-CD3 ou anti-CD16 [23] ; 2) elles expriment de façon
constitutive la perforine [24]; 3) dans certains cas, elles utilisent
un répertoire restreint de la famille Vb du TCR; 4) elles expriment
à l'état basal Fas-ligand [25]. Toutes ces constatations
suggèrent que l'expansion de LGL survient après contact
avec un antigène. On peut imaginer qu'il existe trois étapes
majeures dans la leucémogenèse.
1re étape
: Un certain nombre de données suggèrent qu'un rétrovirus
HTLV-I/II like pourrait être l'agent initiateur de l'expansion de
LGL. Des patients atteints de leucémies LGL et infectés
par le virus HTLV-I ou HTLV-II ont été rapportés.
Des analyses sérologiques récentes effectuées au
cours des proliférations LGL ont montré une séroréactivité
avec des protéines spécifiques de rétrovirus. Le
sérum des patients atteints de leucémies LGL CD3+
ou CD3 réagit avec des anticorps spécifiques
de la protéine gag p24 et env p21e mais pas avec la protéine
d'enveloppe gp46 comme cela est rencontré chez des patients infectés
par HTLV-I ou HTLV-II [26-27]. En technique d'« épitope
mapping », cette réactivité est dirigée
contre l'épitope spécifique BA21. L'hypothèse d'une
protéine rétrovirale ayant une homologie avec BA21 pourrait
donc jouer un rôle essentiel dans la pathogénie des leucémies
LGL. D'autres événements sont nécessaires pour générer
la transformation de la prolifération polyclonale en expansion
oligoclonale puis monoclonale.
2e étape
: L'intervention de certaines cytokines comme les interleukines 12
et 15 (IL-12 et IL-15) serait capitale pour faciliter l'expansion clonale.
Il a été montré que l'IL-12 facilite la prolifération
de LGL induite par l'anti-CD3. L'IL-15 induit la prolifération
des LGL de façon autocrine et paracrine via les chaînes
b et g du R-IL-2 [28]. Enfin, un déficit de l'apoptose des LGL
est possible laissant la prolifération s'autonomiser et échapper
à tout contrôle de mort cellulaire programmée.
3e étape
: Les cellules leucémiques circulantes sont en phase G0/G1
du cycle cellulaire et ne sont pas spontanément proliférantes.
Il est maintenant établi que les interactions Fas/Fas-ligand jouent
un rôle majeur dans la délétion des cellules autoréactives
B et l'induction de l'apoptose des cellules T activées. La molécule
Fas est faiblement exprimée à la surface des cellules T
au repos et est surrégulée après activation par un
antigène. L'accumulation de cellules T périphériques
peut résulter d'un défaut d'élimination des cellules
T activées. Les cellules leucémiques LGL pourraient donc
survivre du fait d'un défaut d'apoptose médiée par
Fas. Ce mécanisme a été observé chez les souris
lpr/lpr et gld/gld qui présentent respectivement
une mutation du gène Fas et Fas-ligand. Ces animaux
présentent des manifestations auto-immunes, une polyadénopathie,
une splénomégalie, une hypergammaglobulinémie et
une expansion de lymphocytes CD4/CD8.
Les lymphocytes activés provenant de ces animaux sont résistants
à l'induction de l'apoptose médiée par anti-Fas et
s'accumulent dans les ganglions et la rate. Des pathologies humaines appelées
ALPS (autoimmune lymphoproliferative syndrome), équivalentes
aux modèles murins lpr/lpr, ont été rapportées
ces dernières années [29]. Elles ont un caractère
familial et leur présentation clinico-biologique est très
proche de celle rencontrée au cours des leucémies LGL. Le
phénotype de cellules proliférantes est TCR ab+,
CD57+. Les patients, le plus souvent jeunes, ont des manifestations
auto-immunes comme une hypergammaglobulinémie, une anémie
hémolytique, un purpura thrombopénique immun et des anticorps
antineutrophiles. Une splénomégalie est souvent observée.
La résistance à l'induction de l'apoptose médiée
par anti-Fas est secondaire à une mutation du gène Fas
intéressant le death domain. Nous avons récemment
démontré qu'il existe, de façon constitutive, une
très forte expression de Fas et Fas-ligand par les cellules leucémiques
LGL d'intensité identique à celle observée par des
lymphocytes T activés normaux [30]. Cependant, en dépit
d'un phénotype de cellules T activées Fas+, les
cellules leucémiques LGL soumises à un agoniste de Fas+
sont résistantes à l'induction de l'apoptose dans la majorité
des cas. Cette résistance n'est pas liée à une mutation
du gène et se trouve levée après exposition à
l'IL-2. Il est établi que l'IL-2 prédispose les cellules
T périphériques à l'induction de l'apoptose médiée
par anti-Fas et anti-CD3. Les souris IL-2/IL-2
développent un syndrome lymphoprolifératif rapidement fatal
et leurs lymphocytes T activés sont également résistants
à l'induction de l'apoptose via Fas [31]. Un défaut
de production d'IL2 a été rapporté dans les leucémies
LGL et pourrait donc participer à la résistance à
l'apoptose induite par anti-Fas. La résistance éventuelle
à d'autres voies d'induction de l'apoptose (TNFa, TRAIL...) reste
à explorer.
La molécule Fas-ligand est clivée par une métalloprotéinase
mais la forme soluble sFas-L ne peut être détectable chez
le sujet sain. Parmi les hémopathies malignes, les seuls cas où
il existe des taux détectables de sFas-L sont les lymphomes NK
et les leucémies LGL [32]. Il a été montré
que l'apoptose des neutrophiles était déclenchée
en présence d'anti-Fas. Nous avons pu établir que le sérum
de patients présentant une leucémie LGL entraînait
une apoptose rapide des neutrophiles issus de sujets sains ou isolés
de sujets leucémiques, et que cette apoptose était directement
liée à un mécanisme Fas/Fas-L dépendant car
inhibée par des anticorps bloquant anti-Fas. Ces données
suggèrent fortement que la neutropénie observée au
cours des leucémies LGL est secondaire à une hypersécrétion
de sFas-L. La correction de la neutropénie obtenue lorsque les
patients sont traités par méthotrexate s'accompagne d'une
nette diminution des taux sériques de sFas-L (manuscrit soumis).
L'expression de Fas-L par les cellules leucémiques LGL peut
laisser supposer qu'elles échappent au contrôle immunitaire
par le mécanisme déjà décrit d'évasion
immune. Les cellules leucémiques LGL Fas-L+ contre-attaqueraient
en éliminant les cellules immunitaires T cytotoxiques (CTL) Fas+
venues les détruire. Ce phénomène a été
rapporté dans les mélanomes et le carcinome hépato-cellulaire,
mais reste à démontrer au cours des leucémies LGL.
Il n'est pas exclu par ailleurs que les lésions tissulaires
observées chez les patients soient en rapport avec un processus
apoptotique induit par les cellules leucémiques LGL infiltrant
l'organe cible. Nous avons pu observer que les cellules leucémiques
Fas-L+ infiltrant le foie et le poumon pouvaient induire
l'apoptose des hépatocytes et des pneumocytes qui expriment Fas.
Pronostic et aspects thérapeutiques
des leucémies T LGL
Il s'agit d'une maladie chronique. La première grande série
publiée rapportait 26 décès parmi 151 patients avec
un suivi médian de 23 mois [33]. La série plus récente
de MV. Dhodapkar et al. comportant 68 patients rapporte une médiane
de survie supérieure à 10 ans [3] . Certains patients demeurent
asymptomatiques pendant plus de 5 ans. D'autres présentant des
cytopénies non compliquées peuvent être suivis longtemps
avant une progression symptomatique. Cependant, la majorité des
malades (69 % dans la série de MV. Dhodapkar et al. vont
devoir bénéficier d'un traitement [3]. Les indications thérapeutiques
sont listées dans le tableau
V. La principale indication est justifiée par l'apparition
d'infections récurrentes secondaires à la neutropénie.
La splénectomie est le plus souvent inefficace pour corriger le
chiffre de polynucléaires neutrophiles et peut occasionner parfois
une ascension du taux de LGL circulants. Le bénéfice des
facteurs de croissance hématopoïétiques est controversé
mais le plus souvent les réponses observées sont partielles
et transitoires. La cyclosporine a pu donner des résultats intéressants
mais la toxicité à long terme pose quelques problèmes.
Une étude récente a rapporté une correction de la
neutropénie chez 4 patients. Néanmoins, cette réponse
s'accompagne de la persistance de la prolifération clonale LGL
[34]. La réponse aux corticoïdes est également partielle.
La meilleure réponse a été obtenue avec de faibles
doses de méthotrexate. La publication princeps de T. Loughran a
rapporté l'obtention de rémission complète durable
clinique, hématologique mais aussi moléculaire dans plus
de 50 % des cas [35]. La posologie recommandée est de 7,5 mg/m 2/semaine.
Le traitement doit habituellement être maintenu car son arrêt
entraîne la rechute du processus leucémique. L'anémie
chronique ou l'érythroblastopénie nécessitant un
recours transfusionnel sont plutôt traitées par cyclophosphamide
+/ corticoïdes ou chloraminophène. Le taux de réponse
est de l'ordre de 66 % et la durée de réponse supérieure
à 32 mois. Le très faible nombre de malades traités
par fludarabine et 2CDA n'autorise pas de conclusions formelles.
Les formes agressives de leucémies LGL sont très rares.
Elles présentent un phénotype plus rare, marqué par
l'expression de l'antigène CD56. Les patients ont des signes généraux,
une hépatomégalie et splénomégalie massives,
une élévation importante des LGL circulants (souvent supérieure
à 15 x 109/l). L'évolution est en règle
générale péjorative, proche de celle observée
dans les leucémies CD3. La polychimiothérapie
habituellement proposée est inefficace et le décès
survient par progression tumorale et infections. Une des explications
serait que les cellules leucémiques LGL, comme les cellules T cytotoxiques
et CD56+, expriment un phénotype de résistance
à la chimiothérapie. Nous avons observé en effet
une forte activité fonctionnelle de la PgP (produit du gène
MDR1) dans 7 cas sur 10 de leucémies LGL associées
à une expression du gène LRP qui pourrait expliquer
cette chimiorésistance [36]. La greffe allogénique chez
des sujets jeunes ayant un donneur HLA identique doit être proposée
dans le cas d'évolution grave et réfractaire.
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